Togo. Monarchie et héridité

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Comme l’écrit Ernest Renan, «  Toute monarchie aspire à être héréditaire, non seulement par suite de ce que les démocrates appellent égoïsme familial, mais parce que la monarchie n’a pour les peuples tous ses avantages qu’avec l’hérédité ».1 Ainsi, il n’effleurerait jamais l’esprit du dictateur défunt Eyadema, ni celui de ses enfants et de ses proches, que le pouvoir politique au Togo puisse passer en d’autres mains que celles de la famille Gnassingbé. Cette vérité ne saurait échapper aux Togolais qui vivent sous le régime ainsi succinctement décrit par Renan, surtout parmi ceux qui se piquent d’appartenir à l’élite intellectuelle, à tort ou à raison. Nous avons vu tout ce qui avait été, frileusement et par une sorte de superstition, mis en œuvre à la mort d’Eyadema, en 2005, pour empêcher Natchaba de s’asseoir sur le trône des Gnassingbé, ne serait-ce que pour quelques mois, en vertu des textes constitutionnels que nul d’ailleurs ne respecte au Togo dans de pareils cas. Natchaba lui-même, à la fois intellectuel et homme très proche du régime à cette époque, devait un peu se douter de ce qui pouvait lui arriver quand il voudrait se prévaloir des prorogatives que lui conférait la Constitution en sa qualité de président de l’Assemblée Nationale.

Faut-il aller chercher d’autres exemples ailleurs? Bachar qui a succédé à son père Hafez en Syrie et qui détient presque le droit de vie et de mort sur ses sujets avec presque le consentement résigné de certains de ces derniers, les enfants et autres membres de la famille «  royale » de Saddam qui s’autorisaient toutes les atrocités dont ils avaient seuls le secret sur les Iraqiens, et dont l’un aurait sûrement prétendu au trône si l’ancien tyran de Bagdad avait été mort dans des circonstances autres que celles de sa chute et de sa capture par l’armée américaine. On peut penser ce que l’on veut du régime de feu Kadhafi, ce qui paraissait clair, c’est que cela n’aurait étonné personne que l’un de ses fils lui succédât s’il n’avait été vaincu et éliminé par les rebelles libyens aidés de la coalition armée occidentale. En réalité, ce que les tenants de ces pouvoirs totalitaires, monarchiques auraient souhaité, c’est que, tout en n’avouant pas ce qu’ils sont, ils continuent à fonctionner sous des apparences de démocraties.

Mais revenons au Togo. Qu’en est-il chez nous? On a vu au lendemain de la mascarade électorale de 2005 que le peuple togolais ne pouvant accepter la situation, les deux fils les plus en vue d’Eyadema, Faure et Kpatcha alors unis, l’un étant à la présidence et l’autre au ministère de la défense, avaient pris les armes pour réduire la révolte, défendre l’héritage familial commun. C’était aussi cette idée de la monarchie qui ne peut qu’être héréditaire qu’ils défendaient, ensemble avec leurs partisans, militaires et civils. La guerre fratricide n’interviendra que quand la rivalité, jusque-là sourde entre les deux prétendants sera ouverte, autour du trône. Kpatcha arrêté, traduit en justice, je comprends bien que des avocats acceptent de le défendre, c’est leur métier. Mais, que l’on retrouve certains de ces mêmes avocats, à la tête de manifestations d’ordre politique, scandant le slogan « Libérez Kpatcha !», me semble un mélange des genres peu approprié à des intellectuels, surtout peu conciliable avec l’honnêteté intellectuelle. Je me demande si ce n’est pas précisément cette honnêteté intellectuelle qui fait défaut à nos élites, ou soi-disant telles, celles proches du pouvoir comme celles qui animent l’opposition. Le propre de l’élite intellectuelle étant avant tout de prendre de la distance par rapport aux  situations, de les observer, de les analyser et de tirer de cette analyse les conséquences pour déterminer sa conduite, je me dis, dans le cas par exemple de Natchaba qu’il n’aurait jamais dû chercher à assumer l’intérim de la présidence de la République après la mort d’Eyadema, ou alors, il le ferait simplement sur ordre des Gnassingbé, comme l’a fait bien sagement Bonfoh. Natchaba, à mon avis, a moins péché par faute politique que par manque d’honnêteté intellectuelle.

L’autre partie du tort découlant du manque de logique de Natchaba dans sa conduite, est à attribuer à tous ceux qui avaient cru voir en lui l’homme qui, assumant un pouvoir intérimaire conformément aux textes constitutionnels, nous ferait revenir dans la démocratie  et la république au Togo. Tout rentrera dans l’ordre, c’est-à-dire que Natchaba retournerait à la logique qu’impliquait le choix qu’il avait fait depuis bien des décennies, quand, revenant de Cotonou accompagné de Kérékou qui jouait alors les réconciliateurs, il s’était promptement et publiquement  désolidarisé de tous ses prétendus « soutiens » dans ses ambitions présidentielles éphémères. On pourrait examiner les cas d’autres intellectuels togolais ( Koffigoh, Edem Kodjo, Agboyibo, Gnininvi… pour ne citer que les leaders) qui, un matin, ont rêvé de la présidence, puis le soir du même jour se sont heurtés à la réalité du pouvoir héréditaire et se sont résolus à ne jouer que les seuls rôles auxquels ils pouvaient atteindre, le poste le plus élevé étant celui de premier ministre. Dès lors, nous pouvons nous poser principalement une question : les hommes qui nous parlent des élections présidentielles de 2015, comme de celles décisives qui les porteraient au pouvoir, ou au moins de celles au sujet desquelles « le Togo doit compter avec eux » ( cette déclaration est de Kofi Yamgnane, faite une première fois en 2005, puis renouvelée en 2013 après les législatives ), peuvent-ils aujourd’hui déjà nous expliquer ce qu’ils entendent par là ? Compter avec eux pour conquérir la présidence de la République, donc pour rétablir réellement la République ou juste pour jouer les rôles auxquels s’étaient réduits d’autres avant eux, comprenant la vraie nature du régime sous lequel nous vivons ?

Il y a quelques mois, un groupe de Togolais qui se présente comme celui des « Proposants » (je m’amusais à les appeler « Sans Propos ») nous exposait d’une manière on ne peut plus claire, ses idées sur cette question : les élections ( à la manière dont elles sont toujours faites chez nous ) devraient servir avant tout à dégager un président que l’on connaît déjà et un vice-président de la République, éventuellement issu de l’opposition ( à mon avis,  ce dernier serait en fait un vice-roi ), d’autant plus que le roi, l’héritier du « trône », personne ne songerait réellement à le voir  quitter le pouvoir.

Je crois qu’en un sens, cette logique est respectée dans l’organisation et les résultats des dernières élections législatives : il est inconcevable au Togo que le peuple élise une assemblée qui aurait pour projet de renverser le roi de droit « divin ». Pourquoi alors nous plaindrions-nous que cette assemblée soit conforme aux vœux du prince, à la volonté du prince de se maintenir au pouvoir, de  régir tout le système directement ou indirectement par son seul arbitraire… ? Nous devrions peut-être nous plaindre, ou plutôt nous reprocher d’être allés à des élections législatives au bout desquelles se trouve et nous attend ce nous savions déjà. En un sens, je comprends nos dirigeants de l’opposition qui, à la proclamation des résultats, tout en les  rejetant, avaient résolu de ne par  faire recours : auprès de quelle institution feraient -ils ce recours, sachant que toutes les institutions fonctionnent selon le principe de l’arbitraire du prince ? Mais, là où sont revenus en jeu nos penchants pour le paradoxe, c’est quand ces mêmes dirigeants de l’opposition ont bien accepté que leurs « députés » aillent siéger à une assemblée nationale, dont la configuration est conforme aux résultats qu’ils rejettent. Que peut-on alors reprocher à ceux de nos concitoyens qui soupçonnent ces nouveaux « députés » d’être entrés à l’assemblée nationale, non pas pour voter des lois valables répondant aux aspirations du peuple togolais, mais pour toucher des indemnités parlementaires ?

J’ai beaucoup de respect pour le professeur Emmanuel Gu-Konu et de la sympathie pour la CDPA-BT qu’il dirige. Mais, quand ce parti préconise de fonder une opposition extraparlementaire pour renforcer l’opposition parlementaire, je doute fort de l’efficacité de sa proposition : qui réellement a envoyé cette opposition à l’assemblée nationale ? Je voudrais être sûr que c’est vraiment le peuple togolais et qu’elle n’y est pas par la seule volonté du prince ; que vont faire ces opposants dans cette assemblée pour mériter que nous les soutenions, que nous les renforcions ?

J’ai aussi lu dans une déclaration du GRAD que ce groupe encourage les nouveaux « députés » ! Je crois franchement qu’à ce stade de la crise dans notre pays, il nous faut éviter une rhétorique faussement lénifiante, relevant simplement du politiquement correct, et dire aux uns et aux autres les choses telles qu’elles sont : je n’ai aucun encouragement à prodiguer à des gens dont je ne sais exactement ce qu’ils font ou vont faire, surtout quand je sais qu’ils ne vont pas réaliser ce que le peuple attendrait d’eux.

Je ne reconnais pas plus de mérite personnel à celui qui se trouve à la tête de l’État togolais. J’ai fait chanter une foule en révolte dans une pièce intitulée Le Chien Royal, en 19882:

«  Quel mérite as-tu, toi qui te proclames roi ?

Quel mérite as-tu pour que tes désirs deviennent lois?

Quel mérite as-tu, toi qui nous voles nos libertés?

Quel mérite as-tu  dans ton manteau de royauté?… »

Et, quel mérite ont-ils, ceux qui portent le titre de députés,  et même d’«  honorables députés », uniquement parce que le faux prince  l’a bien voulu? Car le prince, celui de la fiction du Chien Royal et celui qui s’est installé à la présidence de la République du Togo sont faux l’un et l’autre.

Dans la pièce, la foule révoltée, en colère, portant les armes qu’elle trouvait à portée de la main, chasse le faux prince de son trône. Celui-ci, à terre, tente de fuir, paniqué, hystérique, en traînant sur ses fesses, car il est infirme (chacun peut interpréter  la métaphore de l’infirmité à sa manière).

Une sacrée insolence et une insolence sacrée sont la réponse à opposer à tout usurpateur. C’est  en ce sens que certains d’entre nous ont adhéré avec enthousiasme à l’idée de désobéissance lancée civile par le CST il y a un an. Quel en est aujourd’hui le bilan?

Dans le contexte qui est celui de notre pays, on peut se demander si les notions de constitution, d’institutions, de dialogue, d’élections ont vraiment un sens. Si elles en ont, n’est-ce pas tout juste qu’elles doivent toutes contribuer à renforcer la monarchie qui, à cette fin les met en place, les tolère, et se réserve le droit de les orienter comme bon lui semble?

La déclaration du GRAD de Victor Alipui qualifie de caduc l’APG d’Agboyibo qui d’ailleurs, selon les dires de ses propres signataires, n’a jamais été appliqué que dans ses aspects qui ne gênent pas, ne limitent pas le pouvoir monarchique. D’accord avec le GRAD. Mais la solution est-elle de remplacer l’APG par un autre énième accord? Et comment est-il sûr qu’un sort différent serait réservé à cet éventuel nouvel accord ? Lorsque nos opposants se livrent, là-dessus, comme sur d’autres points, à un débat à mon avis peu utile, le pouvoir ne trouve-t-il pas là, comme dans les querelles de personnes, le moyen de se renforcer?

À mon avis, il n’y a que deux choix possibles à partir du moment où nous admettons l’évidence de la monarchie héréditaire des Gnassingbé au Togo :

– ou bien nous nous y faisons, nous nous y soumettons, nous y collaborons,

-ou bien cette situation nous est insupportable et nous la combattons avant toute chose.

S’il y a une opposition à reconstruire, ce sera sur cette seule base de la deuxième attitude. Et sur ce plan, il n’y a rien à attendre des partisans de la compromission qui sont entrés dans l’assemblée que je ne cesse d’appeler mouton. Que ces gens sortent d’abord de l’assemblée mouton. Nous pourrons alors dire qu’entre les indemnités parlementaires et les aspirations du peuple togolais, ils ont fait le bon choix.

Sénouvo Agbota ZINSOU

1Ernest Renan, Œuvres complètes, Calmann-Lévy éditeur, p. 120

2Le Chien Royal a été jouée au Togo ( Lomé, Kpalimé, Atakpamé, Sokodé, Kara, Kanté, Dapaon en 1988-1989 et dans une version nouvelle sous le titre Le prince de Wouya en 1997 et à Ouagadougou, au festival de Théâtre pour le Développement en 2008.

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