Togo. Dans quelle eau ?

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Je ne parlerai pas d’absence de dialogue, car il n’y en a jamais eu de véritable et je sais le sens que l’on donne à ce mot au Togo. Incendies volontaires, arrestations et détentions arbitraires de citoyens, justice bafouée, méconnaissable, liberté d’expression assassinée, institutions piétinées par un clan, tueries et menaces de tuerie des adultes et des enfants, confusions qui s’ajoutent à d’autres confusions, citoyens en désarroi ne sachant à quels saints se vouer, un jour Josué et son armée devant les murailles de Jéricho, s’acharnant à les faire tomber, ahanant, à bout de souffle, à perdre haleine, tombant elle-même, cette armée, puis se relevant pour recommencer,  un autre jour  déchaînement et déferlement de prêtresses, farouches, seins en bataille si on peut dire, noires non seulement par les pagnes, les foulards, les bandeaux, de la chaîne, devenue interminable de deuils que porte le peuple togolais depuis le meurtre du 13 janvier 1963,  et rouges  aussi par  les yeux ardents signifiant la guerre qu’il faut livrer aux usurpateurs corrompus et affameurs du peuple, invoquant la foudre pour venir balayer toutes les confusions,  toutes les injustices, toutes les souffrances, tout le désordre dont les plus démunis sont les victimes. Je pense à un conte dans lequel une femme en colère court derrière un jeune homme insolent, les seins balayant le sol et qui chante : «  Kplaya hloyo ma kplo ȡeviya  do ! » (.«  Kplaya hloyo !  je poursuivrai cet enfant ! ». L’attrapera-t-elle, cet enfant insolent, qui n’a de respect pour aucune des valeurs sacrées de la société, ni l’âge, ni le sexe, ni la vie, ni les dieux ?

Dans quelle eau baigne le Togo ? Et, au milieu de tout cela, les pêcheurs en eau trouble, pas seulement ceux qui la troublent, cette eau, avec ce qu’ils considèrent comme des déchets humains, c’est-à-dire en fait des hommes, parfois vivants, qu’ils y jettent, eux habitués depuis toujours à envoyer cadavres d’hommes, de femmes, d’enfants rejoindre ceux de moutons, de cabris et de poulets offerts aux dieux de la mer et des lagunes pour des pêches fructueuses, les pêcheurs en eau trouble poursuivent leur besogne. L’eau encombrée de toute cette abomination de dépouilles humaines mélangées aux restes d’animaux pourris pue à effrayer tout être humain normal par sa force pestilentielle. Mais, eux les pêcheurs en eau trouble, estimant que la situation n’est pas encore suffisamment intolérable, continuent à y jeter tout ce qui leur tombe sous la main, de manière à répugner quiconque s’en approcherait, voulant s’assurer qu’ils sont les seuls à pouvoir y pêcher le pouvoir et toutes les prérogatives que cela leur confère. Je ne dis pas seulement les pêcheurs en eau trouble, mais aussi les affamés que leur envie de manger du poisson, du gros poisson possède, agite, aveugle, incite à plonger, à corps perdu, en plein dans l’eau puante, remplie de déchets, humainement invivable. L’eau de tous les dangers, de tous les maux pour eux-mêmes et pour leurs concitoyens. «  Ayele le lã lolo djiwo la ȡu, si le Ayele. klonu bebe » dit la chanson populaire. ( Ayele voudrait manger du gros poisson. La main a saisi Ayele, genoux blessés ». ( je m’excuse auprès de toutes les Ayele ).  Le piège se referme. Blessures aux genoux, blessures au front, surtout blessure et amertume dans l’âme.

Voilà ce que nous récoltons toujours en allant à la pêche de la manière dont nous y sommes toujours allés. Dans quelle  eau pêchent-ils leurs poissons, les professionnels de la pêche en eau trouble et dans quelle eau voulez-vous aller pêcher les vôtres, chers concitoyens ?

Ils ont dit «  recensement ! », et chacun de vous a répété «  recensement ! »,   chacun de son côté, bien sûr,  peut-être pour attirer dans son filet le maximum de poissons, sans penser aux fraudes préélectorales, sans  se soucier des concitoyens de la diaspora, condamnés, pour je ne sais quel crime à ne jamais avoir le droit d’être recensés. Ni par conséquent le droit de voter. Ils avaient dit « dialogue », vous aviez d’abord refusé ( je croyais, je l’avoue, que vous aviez bien fait ), puis après les tours de Jéricho, parce que les murailles ne sont pas tombées, après le déferlement des prêtresses rouges du sang qui enivre les vaudousi, vous demandez le dialogue. Et vous dites encore «  élections législatives » comme s’il pouvait y en avoir dans l’eau trouble, boueuse. Et vous dites encore : « Assemblée nationale : nous y changerons le sang rouge en eau pure, douce ou même en lait blanc, nourricier, pour nos enfants, pour l’avenir ». L’intention est louable. Mais pendant ce temps, eux continuent toujours leur œuvre qui consiste à rendre l’eau  plus sale, plus obscure,  plus répugnante pour vous en éloigner. Votre purification de l’eau ? Aux calendes grecques ! Votre rêve d’y pêcher des poissons sains ? Vous attendrez encore des décennies pour le réaliser. J’ai lu ce gros titre : «  Il faut que tout le peuple se lève comme un seul homme… ! ». C’est bien beau ! Mais, en attendant, chacun sa petite ligne, son petit filet ? Voici comment nous sommes faits : que sur trois, quatre pages décrivant cette eau insalubre dans laquelle nous sommes, à notre corps défendant, tous plongés, pour nous inciter à en sortir, il y ait trois ou quatre lignes adressées à l’opposition, sur les problèmes que rencontre l’opposition et qu’elle serait en mesure de résoudre elle-même avec une petite volonté, en sortant un peu de nos étroitesses[1], et l’on me dit que je suis contre l’opposition. Je l’ai lu, il n’y a pas longtemps : «  Monsieur Zinsou, je vous lis depuis des années. Vous ne faites que critiquer l’opposition ». Parce que l’opposition ne commet pas d’erreurs, n’a pas des insuffisances qu’il faut relever ? Et croyez-vous qu’une main mystérieuse, de Josué ou de Hebiesso viendra renverser les murailles, sans que nous sonnions nous-mêmes, d’un seul et même souffle, suffisamment puissant, au même moment les trompettes ? Ce qui est difficile, c’est de s’accorder sur le type de trompettes, de décider ensemble de la manière, du moment.

Et, ne croyez pas non plus que la main mystérieuse, saisira celle que vous tendez vers Saint François ou n’importe quel saint pour nous aider à pousser la muraille. C’est le peuple togolais qui est au pied du mur.

Sénouvo Agbota ZINSOU

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