Pour ceux qui boivent la lagune : pour Folikpo et toutes les victimes du régime des Gnassingbé

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à la mémoire de Yves-Emmanuel Dogbé et de tous les morts, victimes

des Gnassingbé, père, fils et clan.

J’ai parlé de :

„Ceux qui boivent la lagune

Ceux dont la bouche est pleine de sable

Ceux dont le ventre disparu se transforme en bosse

Ceux qui ont le dos, les membres, les reins, la tête et la figure broyés par des mains expertes

Ceux qui sont pareils à des poissons capturés nageant à vingt, trente, soixante …dans un litre de déchets…

Ceux que le soleil, le ciel et l’air ont oubliés.“1

“Boire la lagune“, ce n’est pas d’abord moi qui ai inventé l’expression.. Elle appartient à l’argot de ceux qu’on peut appeler les misérables du Togo, à la manière de Victor Hugo. Boire la lagune, c’est non seulement être réduit, en prison ou non, à se contenter d’un repas par jour, comme les compagnons de misère de Kofi Folikpo et lui-même, ou comme un grand nombre de nos concitoyens qui végètent dans la pauvreté dans les villes et dans les campagnes, mais c’est aussi la pénible réalité même de cet unique repas quotidien, réduit à la farine de manioc appelé gari, que l’on délaie dans un peu d’eau. Boire la lagune, c’est, dans cet argot de la misère, la manière de dire boire la mer, les difficultés de la vie, la vie au goût amer, comme l’eau saumâtre, sale, boueuse, chargée de tous les déchets, encombrée de tous les objets usagés (vieilles bicyclettes, pièces de véhicules, meubles cassés, ustensiles hors d’usage et rouillés ), tessons de bouteilles…On s’y cogne à chaque pas, on s’y blesse à chaque mouvement, quand on y est plongé. Et quand on en sort, ce n’est pas sans meurtrissures. Eau empestée des odeurs de charognes qu’on y a jetées et qui y ont pourri, comment y vivre sans étouffer? Et là, la lagune se charge d’une autre symbolique et devient le lieu maudit du règne des Gnassingbé à cause des cadavres et mêmes des corps vivants d’êtres humains qui, depuis le début de la lutte ouverte pour la démocratie en 1990, allaient y rejoindre les restes pourris d’animaux : corps d’hommes, de femmes, d’enfants torturés, assassinés dont certains ont les menottes aux poignets, les entraves aux pieds…parce que ces hommes et ces femmes ont réclamé la liberté. Eau dans laquelle on se noie plutôt qu’on ne nage librement, aisément, dans laquelle un régime basé sur l’arbitraire et la force brutale cherche à noyer les aspirations à la liberté, les cris de révolte de tout un peuple. Boire, avaler la lagune des coups, des chocs électriques, des hurlements étouffés, des cris d’agonie, des derniers souffles échappés des poumons à côté de soi, dans la même cellule, le même cachot que soi…. la lagune lugubre des rats, des punaises, des poux…la lagune de la crasse et des odeurs infectes, la lagune des furoncles, des eczémas et autres maladies de la peau, la lagune des diarrhées, des vomissures, la lagune de sa propre sueur, de ses propres souffrances, de ses propres douleurs, de ses propres larmes, de ses propres déchets, de son propre sang, de ses propres os, de sa propre urine au sens figuré comme au sens concret! Comment boire une telle lagune? Et pourtant c’est notre lot, depuis plusieurs décennies.

C’est cette lagune que l’on fait boire à Kofi Folikpo, arbitrairement arrêté le 11 août dans la rue et maintenant détenu à la prison civile de Lomé.

Yves-Emmanuel Dogbé, intellectuel, écrivain et enseignant a bu cette lagune, comme d’autres compatriotes, pendant des jours et des nuits, une année durant à la gendarmerie de 1976 à 1977 pour avoir commis ce seul crime : écrire dans une communication qu’il devait présenter à un colloque sur l’éducation dans le cadre du Festival Mondial des Arts et de la Culture négro-africains à Lagos, un passage critique sur la politique d’authenticité qui avait alors cours, en particulier sur le changement des prénoms dits importés : l’authenticité telle que conçue par le „professeur“ Eyadema, était-elle la plus haute valeur à inculquer à notre jeunesse, le meilleur héritage à laisser aux générations futures de Togolais et d’Africains?

Au ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Culture qui devait „censurer“ le texte de la communication de Dogbé avant de l’envoyer à Lagos mais ne l’avait pas fait, n’avait jugé ni intellectuellement honnête, ni conforme au respect de la liberté de pensée et d’expression, ni utile à la construction d’une civilisation humaine de le faire, l’alerte avait été donnée par la police. L’agitation fébrile et stupide avait gagné, comme toujours en de pareilles affaires, ces agents dont les collègues d’aujourd’hui estiment avoir été outragés par Folikpo et par d’autres citoyens togolais dont ils détiennent sûrement la liste et qu’ils attendent au tournant, comme ils ont attendu Folikpo.

Comment la police togolaise, en 1976, était-elle mise au courant de l’existence du texte de Dogbé et des passages incriminés? Nous ne le savions pas. Toujours est-il que tous les cadres de la direction de la Culture étaient convoqués, bousculés, menacés de sanctions car la police voulait savoir qui avait lu le texte et n’en avait pas signalé le contenu subversif, qui étaient les complices de Dogbé. Quels mercenaires, quels valets locaux, quels „douteux“, quels représentants des forces du mal, quels Togolais entièrement à part… étaient dans le complot de Dogbé…pour renverser le régime par l’assaut de ses opinions, de ses réflexions sur le changement de prénoms? Voilà comment ça se passait et voilà comment ça se passe encore.

Dogbé but la lagune aux eaux sales, troubles, boueuses, nauséabondes, blessantes pour la gorge et l’estomac…comme Folikpo la boit aujourd’hui, comme des milliers de Togolais l’avaient bue et la boivent…pour rien. Sans avoir commis un crime, si ce n’est celui de dire ce qu’ils pensent, pour le bien du Togo.

Si c’était un crime de porter le prénom de son choix ou de baptiser ses enfants des prénoms que l’on veut, qu’ils viennent de Chine, de Russie ou de France, pourquoi aurions-nous eu hier et aurions-nous encore aujourd’hui des Faure, des Rock, des Emmanuel…? Et même des Hubertine, des Etienne? Qui sait comment ils s’appelaient en famille, même à l’époque de l’authenticité?

Ah! J’oubliais que les Gnassingbé, de droit divin pouvaient, peuvent tout se permettre. Se permettre ce que précisément ils interdisent au commun des Togolais.

Et c’est aussi la raison pour laquelle tout le clan Gnassingbé peut se prélasser dans un luxe insolent tandis la majorité de la population togolaise est condamnée à boire la lagune.

Avoir attendu, de 1974, année du lancement de l’authenticité, à 1990, année de la révolte populaire contre la dictature pour nous dire qu’aucune loi n’imposait aux citoyens togolais le rejet des prénoms dits importés, n’est-ce pas un plus grand crime que celui d’exprimer publiquement ce que l’on pense de ce rejet imbécile? Avoir, de 1974 à 1990, arrêté, jeté en prison, torturé, persécuté, tué des innocents, n’est-ce pas être coupable des crimes les plus grands que les dirigeants d’un pays puissent commettre? Et ceux qui ont commis ces crimes-là, qui les arrêtera? Qui les jugera un jour?

Dogbé certes, n’était pas mort pendant sa détention ( il a d’ailleurs écrit le récit autobiographique de cette expérience dans un livre intitulé L’incarcéré2 ). Mais qui sait si de son séjour prolongé à la gendarmerie, de son absorption de la lagune, il n’avait pas gardé des séquelles qui l’ont tué, précocement, après sa libération?

Et Dogbé était loin d’être seul à avoir subi ce sort. Dogbé n’était qu’un exemple parmi tant d’autres. Parmi les morts, les plus illustres, figure, sans aucun doute, Idrissou Antoine Méatchi, un ancien vice-président de la République qui but la lagune d’abord à la prison de Lomé, puis à celle de Mango. Et parmi les survivants, dont la liste serait aussi longue que celle des morts, Emmanuel Gu-Konu, Martin Adouayom, Emile Dobou, Kodjovi de Souza, Kossi Agbodjavou, Justin Migan, Moudassirou Katakpaou-Touré, André Kuévi, Fulbert Attisso…Et quels crimes ont commis tous ceux qui ont été noyés dans la lagune de leur propre sang, depuis Sylvanus Olympio jusqu’aux victimes des élections du 4 mars 2010, en passant par ceux des sanglants exploits des Kpatcha et Faure Gnassingbé en 2005?

Et dans quelle lagune est plongé ou définitivement noyé David Do Bruce pour avoir commis le crime d’être le directeur de cabinet du Président du Haut Conseil de la République?

Dans quelle lagune a-t-on plongé Atsutsé Agbobli avant de l’amener, nu sauf une chaussette, à la plage, pour chercher à noyer, non seulement son cadavre, mais aussi toute l’affaire dans la mer?

J’ai entendu des gens rire :“ C’est bien fait pour Folikpo. Il n’avait qu’à se tenir tranquille et pas insulter le régime, les forces de l’ordre“.

Eh bien, à ceux qui veulent rire, voici quelques-unes des scènes les plus reversantes de la comédie togolaise.

J’ai vu un jour le commissaire Osséi entrer au commissariat de police du 2e Arrondissement, route de Kpalimé, son commissariat. Non pas comme à l’ordinaire quand il venait y travailler et que les policiers, à sa vue, se mettaient au garde-à-vous. Non, il était conduit, plutôt bousculé, menottes aux poignets par des hommes puissamment armés et agités. Osséi, portant des habits tachés de sang et de boue, l’air hagard, le visage tuméfié, les arcades sourcilières enflées, marchait péniblement. On pouvait imaginer dans quelle lagune il avait été baigné avant d’être amené là. On pouvait deviner pendant combien de jours il n’avait pas mangé, peut-être même pas bu une autre eau que celle de la lagune qu’on lui avait fait avaler. C’était son commissariat, ai-je dit, mais ce soir là, c’était à un petit bout de son calvaire que j’avais assisté, juste entre la Jeep militaire garée au bord de la rue et la porte d’entrée du commissariat. Il paraît que c’était pour une passation de service. Je n’ai vu que quelques séquences de ce scénario, quelques secondes, en deux temps : l’entrée, quand les hommes en uniforme l’avaient extirpé, armes braquées sur lui, de leur Jeep et la sortie quand ils l’avaient rembarqué brutalement dans le véhicule…Pour rire, c’était vraiment comique! Mais, ces scènes m’avaient hanté et empêché de dormir pendant plusieurs nuits. Pour rire! Osséi avait été arrêté en même temps que Laurent Djagba, Marc Attidépé et d’autres responsables de l’ancien CUT. Akolor, nous avait-on annoncé triomphalement à la radio, avait été abattu au moment où un commando de l’armée les avait surpris en train de comploter contre le régime. Et pour les couvrir de ridicule, encore plus, le même communiqué de la radio nationale nous dira que les comploteurs se livraient à une cérémonie fétiche avant de passer aux actes. Riez! Dites que c’était bien fait pour Djagba, Attidépé, Akolor, Osséi…et d’autres encore!

Eyadema rit. Même mort, il rit. Et quand il rit, vous riez forcément. Un jour, dans la grande salle de conférence du RPT, au cours d’un de ces congrès auxquels les cadres de la nation, comme on disait, étaient convoqués, les animateurs occupant les premiers rangs, il avait voulu faire rire la salle:

-Voulez-vous que je vous montre Kodjovi de Souza?

-Oui, oui, mon Général!

-Si vous ne voulez pas…

-Nous voulons! Nous voulons, mon Général!

Les forces de l’ordre vont donc chercher dans son cachot Kodjovi de Souza, le mercenaire, le valet local, le comploteur, le Togolais entièrement à part et tout ce que vous voulez!

Huées, lynchage psychologique. Mais ça ne suffit pas. Le Général veut vous faire rire et vous allez rire. Forcément. Il s’adresse au prisonnier :

-De Souza, tu as mangé?

De Souza, la bête traquée, tête baissée, mine triste, émet un bruit à peine audible, gémissement, ronron, je ne sais pas. Et les rires fusent des rangs des animateurs dans leur uniforme impeccable, un pagne à l’effigie du Général, auréolée des palmes de la paix. Rires unis tout aussi impeccables montant de l’„ orchestre“. Pluie de rires cinglants. Non, plutôt de dents et de griffes qui s’enfoncent dans la chair et dans le coeur, non seulement de Kodjovi de Souza, mais aussi de tous ceux qui n’ont pas la force de cet humour du Général et qui pourtant étaient obligés d’être dans la salle du RP, dans le RPT.

Une autre fois, c’étaient Emile Dobou et ses camarades auteurs et distributeurs de tracts „ mensongers, diffamatoires, outrageants“ que l’on était allé chercher à la prison pour les exhiber, comme les trophées du Général, „Grand Chasseur devant l’Eternel“ (telle était la légende accompagnant son image sur un calendrier où il était présenté armé, visant une proie) et donc chasseur de distributeurs de tracts. Il s’y connaissait, car aucune de ses proies ou presque ne lui avait échappé dans cette forêt indésirable de tracts qui avait failli envahir son régime.

Les militaires firent faire la parade du cirque aux captifs dont certains portaient sur la tête les valises contenant les fameux tracts. Et, musique assourdissante des huées des animateurs, s’il vous plaît! Pour les accompagner de l’entrée de la salle à la scène. Le Général était présent, bien sûr. Mais c’était Laclé qui officiait à la séquence du rire, à la fin de la cérémonie ou du spectacle, au moment où les comploteurs, les „ douteux“ et leur oeuvre ayant été déjà présentés à la foule, ils allaient être ramenés à la prison. Laclé parlait mina, comme souvent en de pareilles circonstances quand il voulait faire des blagues:

-Dobou, so valise wa piam! ( Dobou, prends ta valise! Vite ).

Inutile de rappeler la fin politique de Laclé lui-même, qui n’est pas propre à faire rire, même ceux qui n’aimaient pas son rôle auprès d’Eyadema.

Inutile de rappeler qu’il a bu la lagune, ne serait-ce que pour quelques heures. Qui a encore la force de dire que c’était bien fait pour Laclé? Pas moi. Pas plus que je ne dirais que c’est bien fait pour Dogbé, Djagba, Osséi, Attidépé, Akolor, Méatchi… Tavio Amorin, ou les morts de 2005, ou Atsusté Agbobli… ou les milliers de réfugiés, tous victimes des Gnassingbé.

Pendant combien de jours, de mois, d’années…permettrons-nous encore que l’on nous fasse avaler la lagune, lourde de tout ce qu’elle contient, répugnante de toutes ses pestilences, non seulement la lagune de la misère, mais aussi celle de l’arbitraire, en 2010 comme en 1976, à Folikpo comme à Dogbé et à tous ceux qui subissent et pourront subir le même sort?

On veut nous faire croire qu’il suffira d’une commission„Vérité-Justice-Réconciliation“ pour…peut-être cacher la lagune! La cacher, comme toujours derrière un discours de façade de dialogue, de paix…, des comités de suivi de tout ce qu’on veut, des cadres permanents ou plutôt des paravents de dissimulation des crimes permanents, des institutions de protection des droits de l’Homme, vides dans le fond, des prétendues réformes qui n’en sont pas vraiment… Car ce régime a toujours besoin de la lagune pour y jeter ceux qui le gênent ou leur faire boire de son eau, à petites ou fortes doses. La lagune pue. Même si on cherche à la boucher, son odeur restera et nous envahira.

Ce qu’il faut, c’est une pluie abondante, plus puissante que celle des rires des animateurs à la maison du RPT, des animateurs dans tous les lieux, sur toutes les places du Togo, bien sûr, mais aussi plus puissante de celle des balles, des grenades lacrymogènes, des coups de machettes… Une pluie pour laver, purifier la lagune, vaste plaie béante, purulente, pestilentielle de toutes les pourritures et de tous les cadavres.

Folikpo ne disait pas autre chose.

Maintenant, que celui qui a des oreilles pour entendre entende.

Sénouvo Agbota ZINSOU

 

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