Nos balafres ne sont des frontières !

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La mort du général Assani Tidjani aurait pu être regardée comme un fait banal. Je pense que nul n’a le droit de s’ériger en juge, encore moins en prêtre investi du pouvoir d’accorder absolution ou condamnation à prononcer à l’endroit de l’intéressé. Tidjani a servi un régime marqué par les massacres de populations civiles innocentes, Tidjani, selon les rumeurs que la fameuse Commission Vérité-Justice-Réconciliation n’a pas dissipées, a largué des bombes sur les populations de la Préfecture des Lacs en 2005( 500 morts, d’après le rapport de l’ONU ), pour installer au trône présidentiel le fils d’Eyadema, Tidjani a joué un rôle de premier plan dans l’intervention décisive d’Obasandjo, alors président du Nigéria ( certainement parce qu’il lui était plus facile de se faire entendre en parlant yoruba avec ce dernier) pour réaliser ce coup de force. Tidjani a été chef d’État-major, ministre de la défense du clan usurpateur Gnassingbé…voilà, brièvement les griefs de l’opposition contre lui. Et, ce que le même régime lui a reproché, c’est d’avoir participé à la tentative de coup d’État dirigé par un autre fils d’Eyadema, Kpatcha Gnassingbé. Comme je l’ai dit, nous ne sommes  investis pour prononcer, dans aucun des cas, son absolution ou sa condamnation. Ma grand-mère, qui était hebiessossi dirait : «  Tidjani est à genoux en ce moment  même devant Dieu ». Peut-être égraine-t-il le chapelet des crimes commis par lui-même ou sous son ordre. En tout cas, son sort dépend de Dieu et, certainement, de l’Histoire, dont le Maître absolu est encore Dieu, pour les croyants.

Mais si Tidjani nous intéresse, ce n’est pas pour tout cela, du moins pas pour le moment, nous qui ne sommes pas Dieu et qui ne sommes pas non plus maîtres absolus de l’Histoire. Il nous intéresse à cause de son inhumation  au Nigéria et de la mention, dans les annonces nécrologiques, de son origine nigériane.

Au fond, c’est le droit du général de choisir le pays, la ville ou le village et même le cimetière où il serait enterré. On nous dit que c’est le choix personnel mentionné dans son testament. Il aurait pu choisir la France, la Russie, les États-Unis…si toutefois lui-même ou les siens sont financièrement capables de lui assurer un tel enterrement.  Faut-il dire que les obsèques de Tidjani au Nigéria, comme dans n’importe quel pays, attireront moins de monde, auront moins de faste qu’au Togo?Mais, ce n’est pas là le problème. Le problème  au sujet de cette inhumation, c’est qu’il est impossible de ne pas entendre, soit sous une forme d’humour, que je n’apprécie pas, soit sérieusement et même avec agressivité et haine : « Anagotɔ ƞuwoa, wo mu nyi Togotɔ ƞtɔƞtɔ oo » ( ces Nagots-là ne sont pas de vrais Togolais ). Le fait qu’un mort soit enterré en un endroit du monde, efface-t-il entièrement la vie de homme passée dans un pays, au service ( sinon de ce pays, au moins du régime qui a dominé ce pays pendant près de cinquante ans )? L’inhumation d’Assani Tidjani devient, non plus l’affaire d’un homme, d’un officier de l’armée des Gnassingbé, mais l’affaire des Nagots, au moins des Nagots ayant pris la nationalité togolaise. Ils ne seraient pas de vrais Togolais. Même sous la forme d’une plaisanterie ( le surnom de « général Adidas » qu’on lui a donné relève de ce registre ), ce genre de propos ne me paraît pas digne de ceux qui se proposent de construire la nation togolaise. Encore moins digne de ceux qui veulent réaliser l’unité africaine. Je me suis demandé, en entendant de tels propos si le frère jumeau d’Assani, Osséni, le professeur de médecin que l’on connaît moins, les entendrait aussi  et  ce qu’il en penserait.

Mais la description la plus stupide du défunt est celle du site officiel de notre République, ce« militaire au visage marqué de larges scarifications ». Si c’est un effet littéraire qui est recherché, ne trouvez-vous pas qu’il est de mauvais goût, du plus mauvais style dans ces circonstances, surtout de la part d’un camp que le général a passé sa vie à servir? Ce qui, à mon avis pourrait marquer le visage de Tidjani, était autre chose que ces évidentes  marques de son appartenance yoruba que tout le monde lui connaissait. C’était peut-être l’amertume que l’on ressent à la fin d’une vie consacrée à une cause bête et futile.  Le chagrin d’un homme qui, dans ses derniers moments, comprend le gâchis, le néant qu’aura été sa vie, en dépit des biens matériels qu’il aura pu amasser, du respect et de l’estime dont il aura pu jouir de la part d’une certaine catégorie de gens, tout cela effacé par la disgrâce, l’humiliation, le séjour en prison, la diminution morale et physique, et surtout la conscience de mériter, pour ses actes, la détestation de la majorité de la population togolaise. Ou encore, la douleur d’un serviteur mal récompensé de sa peine, de son sacrifice, donc la honte et la souffrance d’avoir fait le mauvais choix dans sa vie, quand on pense à l’arrestation, au jugement, à la condamnation et à l’emprisonnement de Tidjani. Quel homme, normalement constitué, corps, âme et esprit, balafré ou pas,  dans la situation où se trouvait Tidjani, n’aurait pas éprouvé ces sentiments de dégoût de tout et de soi-même? Et c’est dans ces marques-là, celles du dégoût et de la douleur, qu’il fallait lire, peut-être, la raison du choix de Tidjani d’être enterré au Nigéria, plutôt qu’au Togo, si toutefois ce choix était réellement mentionné dans son testament. Personnellement, j’aurais fait de l’affaire Tidjani mon affaire Dreyfus, s’il avait servi une noble cause de son vivant.

Mais, revenons aux marques. Au lieu de cette lecture que je viens d’en faire ou toute autre lecture intelligente, le rédacteur de l’annonce parue sur le site officiel Republic of Togo, a choisi celle bien primaire de l’appartenance tribale. Certains parlent d’un calcul. Ils n’ont peut-être pas tort : voilà le méchant militaire, étranger, aux traits horrifiants, tout haïssable qui a commis tout le mal que l’on impute au régime du clan Gnassingbé, clan de vrais Togolais, de Togolais authentiques. La lecture du bouc émissaire. Dans la Bible, ce bouc, désigné par le sort, que l’on ne confond pas avec l’Agneau  sans tache et sans défaut, victime expiatoire ( figure du Christ) que l’on offre à Dieu, est  l’animal sur la tête duquel le Souverain Sacrificateur récitait tous les péchés du peuple avant de le lâcher pour l’envoyer dans le désert, à Azazel, un être mythique, identifié par certains théologiens au diable . Tous les maux du Togo, ou plutôt des Gnassingbé seraient donc absous, une fois Tidjani envoyé dans le désert étranger du Nigéria, puisqu’il n’est pas de chez nous! Non seulement bouc émissaire, mais aussi homme réduit au rang d’objet que l’on utilise  et que l’on jette ensuite quand on n’en a plus besoin.

Je me suis rappelé un autre Togolais « au visage marqué de larges scarifications » yoruba, M. Salami, lui dans le camp opposé au régime, dirigeant syndicaliste qui, en 1967 avait été déporté à la frontière de Hillah Condji, parce qu’il était meneur d’une grève. Bouc émissaire, envoyé dans le désert, dans un pays où tout lui était étranger, hormis peut-être les balafres et la langue d’une certaine communauté que l’on retrouve au Nigéria, au Bénin, au Togo, au Ghana… pratiquant, à quelques variantes près, les mêmes coutumes, la même langue. S’il faut déporter, pour raison de balafres, d’origine, de patronyme, de langues…c’est peut-être des populations entières, avec leurs champs, leurs tombes ou même leurs cimetières qu’il faudra songer à déterrer et à rapatrier dans leur pays d’origine. J’avais dit que certains prétendent plaisanter au sujet de ces Nagots ou de ces Fons ou de ces Anlos ou de ces Afro-Brésiliens ou encore de tous les gens portant des patronymes à résonance étrangère qui ne seraient pas vraiment des Togolais! J’ai déjà entendu ce genre de discours, dans les années 70-80, alors prononcé très officiellement, très tragiquement, très agressivement : leurs cibles étaient  les Olympio et les de Souza accusés d’attentat contre la sûreté de l’État. Est-ce vraiment de la plaisanterie ou une préoccupation profonde de nos concitoyens de savoir d’où vient telle ou telle personne, de séparer « l’eau froide de l’eau chaude » ( tsã sifafa le sizozome )comme on le dit en mina? Ou une simple curiosité? Je participais une fois à une émission à la télévision togolaise avec le philosophe et ancien ministre béninois, responsable régional de l’Unicef, Stanislas Spero Adotévi, émission dont le sujet était les droits de l’Enfant. Je fus frappé alors que beaucoup de téléspectateurs lui demandaient s’il était Béninois ou Togolais. Où se trouve donc le rapport entre la nationalité d’Adotévi et le sujet de l’émission? Dans l’autre sens, preuve que ce genre de propos n’est pas l’apanage des personnes non instruites ou des demi-lettrés, c’est un autre philosophe béninois, Paulin Hountondji, lui aussi ancien ministre, venu à Bayreuth pour une série de conférences à l’université qui m’a demandé, bégayant : « Mo…monsieur Zinsou, co…co…comment se fait-il qu’avec un nom bé…bé…bénino-béninois, vous soyez to…to…Togolais? ». Eh bien, c’est parce que j’appartiens à une famille Wla-Houédah( Plah-Pédah) dont les origines remontent à Tado ( Togo ) comme celles de beaucoup de Béninois et de Togolais. Ma réponse est-elle satisfaisante? Devrais-je ajouter que Tado, origine de plusieurs tribus du Sud du Togo et du Bénin, existait avant le tracé de la frontière entre nos deux pays par le colonisateurs français et allemands? Dois-je maintenant ajouter aussi, concernant Tidjani, que les royaumes d’Ifè et d’Oyo au  Nigéria sont les points de départ de la migration des Ewe qui ont séjourné un temps à Tado avant de s’installer à Notse?

Dans mon quartier natal de Lomé, Anagokomé, ironie de l’histoire, fondé par les Yoruba, génération de mon arrière-grand-père, qui était en place avant la colonisation allemande, un des premiers quartiers africains urbanisés de la capitale, on ne nous avait pas appris à « séparer l’eau froide de l’eau chaude ». Au contraire, enfants, Minas, Anlos, Ewes, descendants d’Afro-Brésiliens, Fons, Pédahs, Yorubas, et Haoussas, Mobas, Kabiès,  Kotokolis… du Zongo qui n’était pas loin, avec ou sans balafres, chrétiens ou musulmans, nous jouions ensemble, allions ensemble à l’école, appelions fofo ou dada ceux et celles qui étaient plus âgés que nous, protégions les plus faibles, en toute fraternité. Nos parents et grands-parents étaient, sur le plan politique, Ablodé (indépendantistes) ou Poglè (militants du Parti Togolais du Progrès, encore favorable à l’administration française) ou encore neutres, s’occupant surtout de leurs affaires, comme d’autres Togolais. Chacun son choix. Cela n’avait rien à voir avec les balafres ou les origines.

A l’heure de la construction européenne, à l’heure où le fils d’un immigré hongrois, qui le clame sans complexe, a pu devenir président de la République française, attendrons-nous encore longtemps avant d’apprendre la leçon que l’on vivait déjà à Anagokomé? Pouvons-nous être sûrs de marcher dans la voie du progrès, de l’Histoire, en continuant de penser  en termes de nationalisme étroit ou plutôt de tribalisme stupide? J’étais contre l’avènement au pouvoir, à  Abidjan, d’Alassane Wattara, à cause de la manière dont cela s’est passé, qui ne me paraissait pas être l’aboutissement d’un processus vraiment, purement démocratique. J’admets que nos opinions divergent sur la question. Mais je n’étais pas du tout prêt à soutenir le camp de ceux qui arguaient qu’il serait d’origine burkinabé et que par conséquent, il était d’emblée disqualifié pour ces hautes fonctions. Pas plus que je n’apporterais ma caution à ceux qui s’étaient acharnés à chasser, avec force violence, du territoire ivoirien, des hommes, des femmes et des enfants, déclarés étrangers parce que parlant moré ou même dioula. Le problème n’est donc pas que togolais, mais africain.

Les intellectuels africains ont  un rôle important à jouer dans ce domaine.

Sénouvo Agbota ZINSOU

 

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