Togo. Adebayor, jouer pour ce foutu de pays !

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Adebayor, mon frère

En 2009, j’étais allé dans une grande direction de notre pays pour payer une quittance pour l’ouverture d’une entreprise. La directrice de cet établissement public, avec qui j’avais quelques différends privés, me voyant dans ses locaux est venue me renvoyer, me disant de « quitter sa direction ». Escorté comme un voleur, j’ai dû quitter le s lieux sur-le-champ. Et pourtant, depuis, je paie régulièrement mes taxes, car il est ainsi, notre pays ; il dévore ses enfants qui le font avancer.

J’étais au stade le 14 octobre dernier, comme tu peux le voir sur cette image jointe à cette lettre que je t’adresse, je suis un amoureux du ballon rond, un amoureux de notre équipe nationale, mais l’enthousiasme qu’une victoire des éperviers communique à notre peuple dépasse les limites de sport. Deux études internationales sérieuses et indépendantes, on été menées par des grandes agences de sondages, pour apprécier le sentiment de bonheur que les gens éprouvent à travers le monde, et à deux reprises, notre pays a été dernier de ce classement. Cela ne veut pas dire que les Togolais sont les plus malheureux au monde, loin de là, mais c’est que les Togolais sont ceux qui se sentent le plus mal en rapport avec leur milieu. Il suffit aujourd’hui de sillonner notre pays, pour toucher du doigt cette réalité : les expressions de visage dominantes sont soit la colère soit la tristesse. Et c’est cette tristesse que la victoire des éperviers chasse chez les Togolais.

Je suis un jeune homme engagé en politique, un peu comme toi, qui es engagé dans les œuvres sociales pour la promotion du foot chez les jeunes. Mon engagement m’amène à sillonner nos villages, hameaux et fermes les plus reculés, pour dire aux Togolais que nous sommes nous-mêmes le changement. Dans beaucoup de villages que je parcoure, nombreux sont les enfants qui ont gribouillé ton nom, parfois au bic-feutre, souvent à la craie, au dos de leurs chemises élimées. En jouant au foot avec des ballons faits de chaussettes rapiécées, ils hurlent ton nom dès qu’ils marquent un but.

Il y a quelques mois, j’étais dans un de ces hameaux, et j’ai rencontré des jeunes qui faisaient la fête, et tapant sur un bidon éventré. Mon assistant qui est allé aux nouvelles m’a appris qu’ils fêtaient la victoire des éperviers. C’était deux jours après le match nul contre le Gabon. Ils scandaient ton nom, et celui des éperviers. Un garçon de huit ans environ s’est approché de notre véhicule, et je lui ai demandé s’il avait vu le match. Non, monsieur, qu’il m’a répondu. L’avait-il suivi à radio ? Non plus. Et comment il savait que les éperviers avaient gagné. Il m’a fait cette réponse inattendue.

– On a dit que Adébayor a joué non !!

Voilà pourquoi mon bon ami tu ne dois pas nous laisser tomber. Je ne te connais pas, je ne sais pas comment te joindre, mais il faut juste que tu saches que tu ne joues pas pour le Togo, mais pour les Togolais. Pour ces gamins qui ne t’ont jamais vu, mais qui hurlent ton nom dès qu’ils font un drible. Pour ces femmes qui détestent le foot, mais qui sortent danser la victoire des éperviers. Tu ne joues pas pour les ventres pleins, mais pour les miséreux qui forment 90% de notre population. Tu ne joues pas pour Faure, ni pour Fabre, pour Apevon, pour Gerry Taama, Gilchrist Olympio ou Gabriel Ameyi. Non, tu joues pour qu’en l’espace de 90 minutes les Togolais oublient la misère dans laquelle ils ont élu un inconfortable domicile.

J’entends des gens dire de te laisser tomber, et qu’on peut bien aller à la CAN sans toi. Pour être sincère, je n’aime pas cette dépendance que notre équipe nationale a pour toi. Ceci donne l’impression, chaque fois que tu prends une position, que tu fais chanter les Togolais. Seulement, c’est quand tu es là que nous gagnons, et c’est quand nous gagnons que les Togolais sont heureux.

Les évènements par ailleurs viennent te donner raison. Ils sont pourris à la Fédération. Mais on leur réglera leur compte… après la CAN. Il faudra même que vous les joueurs vous ayez votre œil dans la gestion de notre football, en faisant du lobbying dans la composition du staff de la FTF, pour ne pas seulement jouer au pompier après, mais pour le moment, il faut la jouer, cette foutue CAN.

Pour tous ces Togolais qui ont envie de rêver, au moins une fois, parce que nous avons la meilleure équipe jamais réunie dans l’histoire de notre football. Pour ces Togolais à qui il ne reste plus que l’éphémère communion autour du ballon rond, pour nous, les supporters, pour tes potes, qui n’ont d’yeux que pour toi et qui reviendront si tu le décides, et pour toi-même, mon frère. Nous gagnerons cette CAN avec Adebayor, ou il n’y aura plus d’autres occasions. Pour toi sans doute, et pour le peuple togolais, pas avant longtemps.

Voilà ce que je voulais te dire, mon cher Adébayor. J’ai fait le vœu de me rendre en Afrique du Sud si tu reviens jouer. Vu les temps durs que notre pays traverse économiquement, je suppose que je devrai faire un prêt pour honorer cet engagement. Mais je suis prêt pour ce sacrifice. Aujourd’hui, nous sommes nombreux (les jeunes) à essayer de trouver le moyen pour te faire revenir. Des initiatives vont se faire jour bientôt. Il faut écouter la voix du peuple qui se meure, et qui pourtant scande ton nom.

Quelle image voudrais-tu laisser à l’histoire ? Celle de celui qui s’occupe des dirigeants de son pays qui de toutes les façons ne se sont jamais soucié à autre chose que leur intérêt personnel, ou celui qui tend l’oreille à son peuple, peuple martyrisé mais digne, et qui lui demande de lui faire honneur.

On se verra à Cap Town, mon bon ami.

Gerry Taama

 

 

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