Mariam Sankara : «Thomas Sankara me disait que Blaise était manipulé…»

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A certaines personnes comme Jean Ziegler, il a confié que «si Blaise veut m’éliminer, on ne pourra rien y faire»

Elle a quitté précipitamment le Burkina le 15 octobre 1987. Son époux, le Président Thomas Sankara, et 12 personnes qui étaient avec lui ce jour-là, ont été assassinés. Mariam Sankara n’a cessé, depuis trois décennies, de se battre pour que justice leur soit rendue. «Ils ont été fauchés par des assoiffés de pouvoir et d’argent», affirme-t-elle dans cette interview. Elle se souvient d’ailleurs du climat délétère qui a précédé le coup d’Etat: «Sankara évitait le sujet; il ne voulait pas m’effrayer, mais on sentait que tout n’était pas parfait entre les hauts dirigeants. Chaque fois que je revenais de la ville avec une information alarmante, il me rassurait en disant qu’ils réussiront à surmonter la situation». Mais le danger était imminent. Le Président avait déjà échappé «à cinq tentatives d’assassinat». Mariam Sankara en avait connaissance: «Des responsables de sa sécurité m’en ont parlé, mais ils avaient du mal à le lui faire accepter», confie-t-elle. Et ce n’est pas tout. Interview exclusive.

Courrier confidentiel : Vous êtes très attendue au Burkina ce 14 mai. Quel message particulier avez-vous à l’endroit du peuple burkinabè ?

Mariam Sankara: Je suis contente et fière de me retrouver avec le peuple burkinabè. C’est grâce à son courage et sa combativité que le régime dictatorial et antidémocratique de Compaoré a été balayé. Je peux donc rentrer chez moi. Je lui en serai éternellement reconnaissante.

Près de trois décennies d’exil et vous voilà de retour dans un Burkina débarrassé du présumé assassin de votre époux. Avez-vous le sentiment que justice sera enfin rendue dans l’affaire Thomas Sankara ?

Les autorités de la transition ont montré la volonté de rétablir le droit au Burkina. Un juge a été nommé à cet effet. Il a commencé à instruire le dossier. Je souhaite maintenant qu’on puisse aller jusqu’au bout.

Vous avez dû chercher à savoir ce qui s’est exactement passé le 15 octobre 1987. Selon les informations à votre disposition, comment s’est organisé l’assassinat ?

Je ne sais ce qui s’est exactement passé ce 15 octobre 1987, excepté que mon mari a été assassiné ce jour-là avec 12 autres personnes qui étaient soit en réunion avec lui ou assuraient sa sécurité. Je m’adresse justement à la Justice pour qu’elle élucide ce crime et que justice soit rendue à Thomas et toutes les personnes fauchées avec lui par des assoiffés de pouvoir et d’argent.

Sankara vous avait-il parlé du climat délétère qui a précédé les événements tragiques du 15-Octobre ?

Il évitait le sujet; il ne voulait pas m’effrayer mais on sentait que tout n’était pas parfait entre les hauts dirigeants. Chaque fois que je revenais de la ville avec une information alarmante, il me rassurait en disant qu’ils réussiront à surmonter la situation. Car pour lui, la révolution, l’intérêt du peuple était au-delà de tout. Il me disait que Blaise était manipulé par des déviationnistes de la révolution, mais qu’il finirait par s’en rendre compte. Il se démarquera d’eux et reviendra sur les voies de la révolution.

Se sentait-il particulièrement menacé ? Et voyait-il en Blaise Compaoré un danger ?

La réponse, il l’a donnée lui-même dans une interview que l’on peut voir dans le film documentaire «Thomas Sankara, l’homme intègre» de Robin SHUFFIELD où il dit : «Je me retrouve un peu comme un cycliste qui grimpe une pente raide et qui a, à gauche et à droite, deux précipices (…) Pour rester moi-même, pour me sentir moi-même, je suis obligé de continuer sur cette lancée». Voilà le climat qui prévalait à l’époque.

Dans son livre «Thomas Sankara et la Révolution au Burkina Faso – Une expérience de développement autocentré», Me Apollinaire Kyélem, avocat au Barreau du Burkina et directeur du Centre de recherches internationales et stratégiques (C.R.I.S), affirme que le Président Sankara a échappé à plus de cinq tentatives d’assassinat. En aviez-vous connaissance ?

Des responsables de sa sécurité m’en ont parlé, mais ils avaient du mal à le lui faire accepter; sans doute savait-il qu’il ne pouvait rien faire pour arrêter ce qui allait se passer. A certaines personnes comme Jean Ziegler, il a confié que «si Blaise veut m’éliminer, on ne pourra rien y faire».

Il y a dans le livre ce passage lourd de sens : «Avant le 15 octobre 1987, plusieurs tentatives d’assassinat de Sankara avaient été planifiées, puis reportées pour des raisons d’opportunité. L’une d’elles était prévue pour se dérouler pendant les cérémonies du 4 août 1987 à Bobo Dioulasso. Sous prétexte d’assurer la sécurité des manifestations, Blaise Compaoré y avait fait transporter beaucoup de soldats de Pô. Flairant un piège, Sankara fit suivre les hommes de Pô par ceux du Bataillon d’intervention aéroporté (B.I.A) de Koudougou du Capitaine Boukary Kaboré. La tentative échoua…». Quel commentaire cela vous inspire ?

Le procès va probablement nous fournir des éclairages sur ces événements.

Sankara était sans doute conscient de la menace d’un coup d’Etat. Mais il a affronté le danger la tête haute. Pourquoi, selon vous, n’a-t-il pas pris de dispositions adéquates pour sa propre sécurité alors qu’il avait la possibilité de «neutraliser» ceux qui tramaient son assassinat ?

Il pensait que la découverte des intentions de Blaise le conduirait à renoncer à ses projets. A la sortie d’une de leur réunion du CNR (Conseil National de la Révolution), il m’a confié qu’il craignait que Blaise se suicide parce que certains militaires ont dévoilé son manège.

Le juge militaire François Yaméogo est chargé de l’instruction du dossier. Quel appel avez-vous à lui lancer ?

Je souhaite qu’il mène cette affaire avec le plus grand sérieux pour découvrir les responsables de cet odieux crime et les sanctionner afin que pareille situation ne se produise plus au Burkina.

Interview exclusive courrierconfidentiel.net

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