Mali : Et si les millions pour la guerre avaient été débloqués l’an dernier pour sauver la paix ?

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Une folle journée. Pas la plus cohérente géopolitiquement. Mais la plus significative pour ceux qui pensent (à tort) que la politique française en Afrique ne peut s’abstraire d’une dose de condescendance. La foule « joyeuse et enthousiaste », « les vêtements et les tissus bariolés des femmes, qu’elles appellent des pagnes », se souvenait, dans ses mémoires, Valéry Giscard d’Estaing qui disait aimer l’Afrique et le côté « éternels enfants » des Africains.

Des mots que ne renieraient pas ceux qui commentent la « visite triomphale au Mali » (Le Parisien du dimanche 3 février 2013) de François Hollande s’ils avaient connu les jours de 1978 où la « légion a sauté sur Kolwesi ».

« Il faut comprendre notre enthousiasme, affirme un Malien de Tombouctou interrogé par Frédéric Gerschel – Le Parisien, cf. supra). Si la France n’était pas intervenue les jihadistes seraient en ce moment à Bamako, et le Mali serait foutu. A Tombouctou, on a vécu pendant dix mois sous leur coupe. On ne pouvait plus rien faire. Il y a eu des lapidations, des amputations. Heureusement, l’armée a chassé ces bandits ». « La France doit rester jusqu’à ce que les rebelles soient tous partis, personne au Mali ne pensera que c’est de l’ingérence », dit une Malienne, à Paris cette fois, à Vincent Mongaillard (Le Parisien – cf. supra). Hollande, « libérateur du Mali » ! Vive la France, vive la « colo ». Ceux à qui je fais part de mon exaspération devant cette instrumentalisation politico-médiatique de ce qui me semble un double drame – la faillite du Mali/l’implication de la France – me rétorquent que tout cela est « tellement africain », cet « abandon de toute dignité, de toute souveraineté », le « chant et la danse plutôt que la guerre ». Des clichés, encore des clichés…

Je comprends l’enthousiasme d’une population abandonnée par le pouvoir et son armée, eux-mêmes contraints de laisser la France intervenir à sa guise au Mali. Le capitaine Sanogo est-il mort au combat, les armes à la main, lui, instigateur d’un coup d’Etat destiné à reconquérir le Mali ? Pas un mot du chef du Comité militaire de suivi des réformes de l’armée ! Dans RAIDS (février 2013), Jean-Marc Tanguy raconte comment la France est entrée en guerre, subrepticement. « Bien qu’elle dise avoir détecté la descente des rezzous du Nord-Mali, la France est prise à froid. L’armée malienne subit des combats très durs à Konna, et demande l’aide de la France. Alors qu’à Paris, officiellement, on attend toujours l’annonce présidentielle, les forces spéciales entrent en action dans l’après-midi du 11 janvier. Au sol, les PATSAS du 1er RPIMa créent des pertes importantes dans une des colonnes insurgées. Les deux Gazelle du 4ème RHFS, une Viviane et une Canon de 20 mm, entrent aussi en action ».

C’est dire que l’armée malienne serait incapable de sécuriser une sortie de cinéma dans une banlieue chaude de la région parisienne. Et que l’Etat malien ne serait pas à même de gérer les « toilettes » de la gare du Nord, à Paris. Les journalistes français qui couvrent la « guerre » de la France au Mali peuvent bien donner la parole aux responsables politiques maliens : leurs propos ne font pas illusion. Les Maliens, spectateurs de la rébellion des Touareg, en janvier 2012, spectateurs du coup d’Etat de mars 2012, spectateurs de la mise en coup réglée du Nord-Mali par les « islamistes radicaux »… demeurent les spectateurs d’une opération « Serval » qui, après avoir stoppé les deux rezzous arrivant de Gao et de Tombouctou, a permis de desserrer l’emprise des « islamistes radicaux » dans les villes du Nord-Mali : Gao, Tombouctou, Kidal.

L’anthropologue Jean-Loup Amselle, professeur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), rédacteur en chef des Cahiers d’études africaines, qui a dirigé voici près de trente ans le remarquable « Au cœur de l’ethnie ? Ethnies, tribalisme et Etat en Afrique » (éd. La Découverte, Paris, 1985), a déclaré dans Télérama (30 janvier 2013 – entretien avec Olivier Pascal-Moussellard) : « Il n’y a pas plus d’Etat digne de ce nom au Mali que de société civile : le pays est régi par des réseaux de clientèle organisés sur la base de la parenté et de la région d’origine, et l’on peut dire qu’un Mali être pauvre, c’est ne connaître personne ». Il ne nie pas qu’il n’y ait pas eu « risque de création d’un Etat islamique » au Mali. « Mais, répond-il, quand on affirme que le président malien a demandé l’aide de la France pour repousser AQMI, je n’y crois pas quant à moi : c’est la France qui l’a sommé de demander l’intervention ». Il ajoute : « Et que va-t-elle faire, une fois qu’elle aura repoussé les ‘djihjadistes’ aux confins du Sahara ? Un départ est impossible, faute d’Etat ! Y aura-t-il demain, au Mali, un proconsul français, avec experts civils, coopérants, énarques, pour remettre l’Etat en marche ? […] Faudrait-il alors appeler ce type d’opérations par son nom : une recolonisation ? ».

L’enthousiasme des populations maliennes accueillant le chef de l’Etat français doit nous interpeller. Hollande, en bon politique, a dit ce qu’il fallait dire (notamment sur la « dette de sang » due par la France aux Africains) afin de se démarquer, notamment, de son prédécesseur. Mais cette omniprésence militaro-politique de la France au Mali ne devait-elle pas être jour de deuil plutôt que de criaillerie enthousiaste ? Amselle s’inquiète de l’instauration au Mali d’un Etat fantoche à l’instar de celui qui est établi à N’Djamena (« dont le président, Idriss Déby, est régulièrement sauvé par les Mirages français » ajoute-t-il).

65 pays ont participé, il y a une semaine, à Addis Abeba, à l’issue du sommet de l’Union africaine, à une conférence des donateurs. 455 millions de dollars auraient ainsi été mobilisés pour le Mali dont 120 millions de Tokyo, 96 millions de Washington, 47 millions de Paris, 20 millions – seulement – de Berlin. L’UA, quant à elle, versera 50 millions. Pékin et New Delhi, 1 million chacun. Yves Bourdillon, dans Les Echos (30 janvier 2013), a évoqué « un vaste bazar aux aides à la stabilisation du Mali » personne ne sachant comment ces millions vont être mobilisés et employés. Bourdillon ajoute : « Ce montant recouvrirait tout autant une aide financière au déploiement des forces africaines au Mali que des apports logistiques en nature, voire une aide humanitaire ou au développement alors que ce dernier volet n’était pas initialement prévu ».

Les consultants, qui sont des flopées à Bamako dès lors que le danger « islamiste » est écarté et que les millions se profilent à l’horizon, prônent « un recensement électoral fiable, le maintien du calme à Bamako, le déploiement de l’armée malienne dans le Nord […] et l’instauration d’une dynamique politique des différents partis »*. On ambitionne de faire aujourd’hui ce qu’on aurait dû faire il y a un an alors que la campagne présidentielle était engagée et avant que la « guerre » de l’Azawad ne soit déclenchée. Elle a mis par terre le processus électoral ; mais celui-ci était mal engagé et le pays « allait dans le mur ». On ne se posait que la question de savoir à qui profiterait ce clash ! Amadou Toumani Touré présidait la République (autrefois aveugle et sourd, le voilà devenu muet).

Dioncounda Traoré, intérimaire à la tête de l’Etat, présidait l’Assemblée nationale et était candidat de l’ADEMA, premier parti politique, à la présidentielle 2012. En 2012, la classe politique malienne a eu tout faux. Depuis, pas une tête nouvelle n’a émergé pour changer la donne. On se demande ce que la « guerre » a changé et ce que les millions dépensés à cette occasion permettront comme retour sur investissement. Sauf, effectivement, à se poser la même question qu’Amselle : « Faudrait-il alors appeler ce type d’opérations par son nom : une recolonisation ? ». C’est aux Maliens d’en décider. La France fait la guerre à leur place ; ils leur restent à faire leur révolution.

* Déclaration de Paul Derreumaux, présenté comme « consultant économique à Bamako ». Les Echos du 30 janvier 2013. Derreumaux, ancien conseiller d’Abdoulaye Koné, ministre ivoirien de l’Economie, des Finances et du Plan dans les années 1970, a été l’instigateur, en 1982, de Bank of Africa (BOA) au Mali, qui va essaimer, ensuite, en Afrique de l’Ouest.

Jean-Pierre BEJOT

LA Dépêche Diplomatique

 

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