Les six points faibles du discours du nouvel an du président Ouattara

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A l’occasion du nouvel an, tous les chefs d’Etat ont pris l’habitude de prononcer un discours dans lequel ils présentent les vœux  à leurs compatriotes. Le président Ouattara s’est adressé le 31 décembre 2013 aux Ivoiriens. Après son discours, les réactions sont diverses alliant pessimisme et optimisme. Au cours d’un point de presse, le 3 janvier 2014, au siège du Rdr, le ministre Amadou Soumahoro, secrétaire général par intérim du Rdr, a passé au peigne fin le discours à la nation du chef de l’Etat. Selon lui, la reprise est présente, le progrès social est en marche ainsi que la réconciliation. Il est certain que le secrétaire général du Rdr sent à plein nez la réussite du gouvernement actuel. C’est dire qu’il y a une «relecture» du discours de président Ouattara, à partir du moment où l’accord est moins large sur les prouesses décrétées par le régime actuel. Cette présente relecture du discours du président Ouattara revient sur six faiblesses de son discours.

Une reprise proclamée mais pas effective

Pour M. Ouattara, «notre économie connaît une forte reprise. Tous les indicateurs le traduisent éloquemment et placent notre pays parmi les dix premières nations en croissance dans le monde. Cette performance est reconnue par tous nos partenaires, notamment les grandes institutions internationales.» Il est vrai que les institutions internationales peuvent à souhait encourager leur poulain par des mots flatteurs, mais les Ivoiriens ne voient rien. Le taux de croissance positif dont le président Ouattara semble vanter les mérites, est essentiellement expliqué par les dépenses publiques financées par  l’endettement excessif. Ceci est d’autant plus vrai qu’il le dit dans son discours en ces termes : «Les infrastructures en cours de réalisation sont à la hauteur de notre ambition de doter notre pays de ce qui fait la force de tout Etat moderne, à savoir des routes, des autoroutes, des ponts, des ports et aéroports modernes. Nous pouvons citer en exemple, l’autoroute Abidjan-Yamoussoukro, le pont Henri Konan Bédié, les échangeurs de la Riviéra 2 et de Marcory, l’autoroute Abidjan-Bassam, les ponts de Jacqueville, Bouaflé et Béoumi. »

Mais ce que le président Ouattara a oublié, c’est qu’il est impossible de construire une croissance adossée sur les infrastructures, car il ne pourra pas construire chaque année des ponts pour soutenir la croissance. Le secteur privé qui devrait créer la richesse et soutenir cette croissance a été oublié depuis deux ans et demi en Côte d’Ivoire.

Un report sine die de la question du progrès social

Depuis des années, les Ivoiriens sont mal logés et vivent dans une précarité indescriptible. Concernant le logement, en Côte d’Ivoire, la population urbaine est estimée à environ 10,3 millions d’habitants en 2011, soit un taux d’urbanisation de 51%, quasi-égal à la moyenne mondiale de 52%, et le niveau le plus élevé de l’Uuemoa, rappellent des sources gouvernementales. Les besoins non-satisfaits des populations sont évalués actuellement à 400.000 logements par an, dont 200.000 pour le district d’Abidjan, face à une offre annuelle excédant à peine 3.000 logements pour le district d’Abidjan. En effet, le déficit de logements en Côte d’Ivoire est évalué à 400.000 logements par an. Ce déficit croit de l’ordre de 10% par an.

Alors qu’il était encore candidat, il disait ceci : «Notre modèle : une maison de 5 millions de fcfa (maison ADO), un emprunt de 5 millions de fcfa remboursé sur 25 ans dont la mensualité n’excédera pas 25.000 fcfa. Pour financer la construction de ces logements, nous mobiliserons 100 à 200 milliards de fcfa chaque année. […] Nous estimons la demande de logements sociaux neufs à près de 50.000 par an. Nous en construirons 10.000 la 1ère année, 20.000 la 2ème, 30.000 la 3ème, 40.000 à 50 000 en régime de croisière ».

La réalité c’est que le président Ouattara n’a pas les solutions pour loger les Ivoiriens. Dans l’impossibilité de trouver les fonds nécessaires pour financer ce projet, le gouvernement a simplement choisi d’extorquer de l’argent aux pauvres populations. A chaque souscripteur, l’Etat  a demandé 30.000 fcfa. Sur la base de 60.000 logements, l’Etat a pu collecter 1.800.000.000 fcfa. Finalement, les pauvres Ivoiriens sont plus engagés dans le projet que le gouvernement lui-même. Face à cet échec cuisant, le président Ouattara se contente de  dire que «chacun a pu noter l’attention portée aux logements sociaux. L’engouement que suscite cette opération est la preuve de son opportunité.».

Incapable de loger les Ivoiriens, le président Ouattara n’arrive pas non plus à lutter contre la vie chère. Il le reconnait lui-même lorsqu’il dit «Oui, la vie est chère et nombreux sont nos compatriotes qui éprouvent des difficultés à joindre les deux bouts, surtout après plus d’une décennie de crise. Le gouvernement fait donc de la lutte contre la vie chère une priorité».

Habitué aux solutions faciles et précipitées, le président pense trouver dans l’augmentation du smig et la revalorisation des salaires des fonctionnaires, une bouée de sauvetage. Peine perdue pour le gouvernement. La revalorisation du smig con­cerne uniquement les personnes qui ont un contrat en bonne et due forme, qui sont déclarées à la Caisse nationale de prévoyance sociale (Cnps) et qui touchaient un salaire en dessous de 60.000 fcfa. Or on sait que ce nombre est faible dans notre pays.  La plupart des personnes qui ont un salaire en deçà de 60.000 fcfa œuvrent dans l’informel. Elles n’ont pas de contrat et ne sont pas déclarées à la Cnps. Cette augmentation du smig aura un micro-impact en termes de lutte contre la vie chère. En revanche, compte tenu des difficultés actuelles de nos entreprises locales, cette augmentation va accroître les coûts pour les chefs d’entreprises.  Compte tenu des marges très faibles dégagées par les très petites entreprises, cet impact est important et la tentation sera forte de limiter les embauches.

Ce n’est pas également en faisant l’annonce d’une «revalorisation des salaires et du déblocage des avancements des fonctionnaires dès janvier 2014, avec étalement des effets financiers sur cinq ans», qu’on va améliorer la qualité de vie des fonctionnaires. D’ailleurs, les fonctionnaires n’ont aucune connaissance des catégories bénéficiaires de cette augmentation des salaires de 137 milliards et 700 millions de fcfa. En plus, l’administration ivoirienne compte actuellement 151.000 fonctionnaires identifié et ce n’est pas en améliorant le traitement de ces derniers qu’on va améliorer la vie des 22 millions d’habitants au moins, que compte le pays.

Une myopie économique en matière de développement

Pour développer un pays, il faut avoir une vision claire. Le développement ne s’accommode point de bricolage. Après le programme « vivre ensemble », c’était « le programme national de développement » et aujourd’hui « l’émergence ». La nouvelle trouvaille du Président c’est le « développement par les visites d’Etat ». Il le dit en ces termes dans son discours : « Les visites d’Etat que nous avons commencées sont autant d’occasions pour donner l’impulsion nécessaire à la création de pôles économiques régionaux. Elles se poursuivront en 2014 et les années suivantes. En effet, elles offrent de grandes opportunités en plus des mesures incitatives contenues dans notre code des investissements. J’invite donc les investisseurs nationaux et étrangers à s’impliquer davantage dans les programmes régionaux de développement.». Avec le Président Ouattara, il est désormais énoncé qu’une simple visite d’un chef d’Etat peut développer une région.  A notre avis, jamais, une théorie économique n’a dit que c’est la visite d’Etat d’un président de la République, dans une région, qui développe celle-ci. Le développement d’une région s’inscrit dans la politique globale de développement d’un pays. Cela veut dire qu’au niveau local, on a répertorié les secteurs porteurs, les besoins des populations locales… On met en place une politique qui va se décliner en la mise en place d’infrastructures adéquates dans la région et l’exploitation des matières premières ou des ressources naturelles de la zone.

La question de l’emploi n’a toujours pas de solutions

Après deux ans et demi au pouvoir, le président Ouattara peine à trouver des emplois aux jeunes Ivoiriens. Les grands travaux n’ont rien apporté en termes de création d’emplois. Le secteur privé est découragé, harcelé et torturé à coup de «matraque fiscale». Il était question de créer 200 milles emplois par an sur cinq années. Le président Ouattara a été incapable de tenir cette promesse depuis qu’il est au pouvoir. Et c’est à deux ans de la fin de son mandat qu’il compte créer un million d’emplois. En tout cas, c’est ce qu’il dit en ces termes : «Malgré les difficultés rencontrées, l’objectif de création de un million d’emplois sur cinq ans est toujours à notre portée».

Par exemple, la solution de M. Ouattara pour les femmes consiste à distribuer, par le biais du Fondsd’appui aux femmes de Côte d’Ivoire (Fafci) pour les femmes, quelques billets de banque, qui achètent à peine deux baguettes de pain. Au lieu d’une réforme pour permettre à la terre de nourrir, d’enrichir nos parents et le pays, le président Ouattara s’est contenté de rendre «hommage à nos parents paysans, qui font preuve d’une grande ardeur au travail, ce qui a permis l’accroissement des produits vivriers ainsi que ceux d’exportation». Les paysans attendaient plus qu’un timide hommage.

L’insécurité toujours présente en Côte d’Ivoire

Les investisseurs qui viennent en Côte d’Ivoire, en prospection, s’en vont très vite à cause de l’insécurité. Alors que la division des droits de l’Homme de l’Operation des Nations unies en Côte d’Ivoire accusait en décembre 2013, les dozos d’avoir massacré «au moins 228 personnes (…) entre mars 2009 et mai 2013» et que les coupeurs de routes sévissent sur les routes ivoiriennes, le président Ouattara trouve que  «la forte amélioration de notre indice de sécurité, qui est passé de 3,8 à 1,3 en un an, montre que la sécurité de nos concitoyens est mieux assurée partout dans le pays». La vérité c’est que la corruption et le racket sont devenus une religion sous la gouvernance Ouattara. En refusant la mise en œuvre de la réforme du secteur de la sécurité, le président Ouattara semble opter pour une insécurité politique en 2015.

La réconciliation reste le cadet de ses soucis

Comme pour dire qu’il est pour la réconciliation, le président Ouattara dit ceci : «Nous allons donc poursuivre inlassablement nos efforts dans le sens de la réconciliation et de la cohésion nationale. Je me suis personnellement engagé dans ce domaine. Cela s’est traduit par des mesures de décrispation unanimement saluées. Dans ma volonté de rassembler toutes les filles et tous les fils de notre pays, j’ai instruit le gouvernement de poursuivre le dialogue avec l’opposition». Face à ces propos mielleux, de milliers de policiers, gendarmes, militaires et civiles croupissent dans nos prisons, sans jugement. En plus, peut-on parler de réconciliation alors que se déroule sous nos yeux la justice des vainqueurs ? Pourquoi pratiquer une libération sélective là où un traitement global apaiserait notre pays ? La justice doit être équitable et accessible à tous, et s’exercer dans des délais raisonnables – retarder la justice signifie nier la justice.

La vérité c’est que le président Ouattara refuse la réconciliation, sinon comment comprendre que celui qui gouverne par ordonnance sait subitement qu’il revient au garde des Sceaux, et donc à la justice, d’examiner les mesures de mise en liberté provisoire de certains détenus de la crise postélectorale ? En outre, pendant qu’il refuse un statut et un financement aux partis d’opposition, il les exhorte à participer pleinement à un débat démocratique civilisé et apaisé, respectueux de l’Etat et des Institutions.

En définitive, le discours de nouvel an du président Ouattara n’a pas été à la hauteur des attentes des populations. Là où les Ivoiriens attendaient des gestes forts et des solutions concrètes, ils ont eu droit à un discours cosmétique et politique. Finalement, la leçon de l’histoire, c’est que le président Ouattara n’a rien retenu de l’Histoire.

Le Dr Prao Yao Séraphin

Délégué national LIDER au Système monétaire et financier.

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