Deux réponses de l’ économiste Nadim.M.Kalife pour comprendre la dette togolaise

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« Quant à la dette publique intérieure, elle atteignait 397 milliards FCFA au 31.12.2008 (contre 270 milliards trois ans plus tôt, cette augmentation de 127 milliards résultant des nouveaux emprunts obligataires lancés auprès des épargnants togolais et des banques togolaises, de même que de la mise à jour de certaines dettes des sociétés d’Etat envers des opérateurs économiques, jusqu’ici négligés, alors même  que le passif des comptes de ces sociétés publiques sont garantis par l’Etat, et notamment les droits sociaux de leurs travailleurs qui n’avaient pas été soldés à la suite de leur licenciement)  »

Lynx .Info : Payer d’abord les dettes et relancer l’économie selon un ministre togolais .Dans le contexte togolais est-il possible de faire un audit de ces dettes et comment les banques ont-ils pu continuer á donner de l’argent á un pays aussi douteux ?

Nadim.M.Kalife:    Tout principe de bonne gestion financière exige du débiteur de commencer par payer ses anciennes dettes pour faire preuve de sa capacité de remboursement, avant de pouvoir obtenir de nouveaux crédits. C’est pourquoi, le gouvernement de l’APG, présidé par Faure et parrainé par Me Agboyibo, a dû faire un gros effort de remboursement sur les fonds propres du budget togolais en 2006/2007 avant de commencer à recevoir quelques dons du FMI et de la BM qui ont aussi et surtout servi à rembourser les dettes du Togo envers ces 2 institutions ! C’était une danse de chaises musicales où l’on revenait à sa place de départ, sans recevoir vraiment de l’argent frais (très peu seulement) puisque ces dons servaient aussitôt à éponger nos dettes par un jeu d’écritures. Mais le ministre BAWARA n’a pas su expliquer cela, usant plutôt de son style condescendant envers le peuple, ce qui a entraîné une mal compréhension totale du public. Il faut reconnaître que ce gouvernement manque totalement du savoir-faire en communication, surtout en matière économique où la carence se fait vraiment sentir. Le seul capable de bien communiquer est Pascal Bodjona, très habile face à l’UFC.

L’audit de la dette extérieure a été fait en 2006 à la suite de l’APG (car durant de longues années, on ne dévoilait pas toutes les dettes extérieures, du fait que de nombreuses magouilles y avaient modifié les chiffres, les emprunts du Togo auprès des institutions financières privées étant concentrés entre les mains de Maurice Assor, le conseiller spécial et mauvais génie d’Eyadema.  A présent, nous savons que la dette extérieure du Togo s’élevait à 680 milliards FCFA à la date du 31.12.2008 (contre 821 milliards FCFA trois ans plus tôt, au 31.12.2005, cette baisse de 141 milliards provenant de dons en quasi totalité) selon la Direction de la Dette Publique/DGTCP. Quant à la dette publique intérieure, elle atteignait 397 milliards FCFA au 31.12.2008 (contre 270 milliards trois ans plus tôt, cette augmentation de 127 milliards résultant des nouveaux emprunts obligataires lancés auprès des épargnants togolais et des banques togolaises, de même que de la mise à jour de certaines dettes des sociétés d’Etat envers des opérateurs économiques, jusqu’ici négligés, alors même  que le passif des comptes de ces sociétés publiques sont garantis par l’Etat, et notamment les droits sociaux de leurs travailleurs qui n’avaient pas été soldés à la suite de leur licenciement).

Ce qui est dommage, en toute honnêteté, c’est que tous les accords internationaux portant apurement de la Dette togolaise, ont toujours laissé de côté  la dette intérieure, alors que des centaines d’entreprises ont dû fermer leurs portes et licencier des milliers d’employés en raison de cela. Il faut savoir que si cette dette intérieure avait été traitée en premier, cela aurait permis de redynamiser le secteur privé du pays, et donc rapporter des dizaines de milliards FCFA aux Douanes et aux Impôts, c’est à dire au budget de l’Etat. Et l’on aurait pu alors équiper les secteurs de la santé publique, de même que les écoles et collèges publics, sans oublier l’entretien des routes et des caniveaux et canalisations d’eau en ville, évitant les pandémies de grippe, de paludisme et de choléra à répétition.

Pour répondre encore mieux à la question posée, je dirai que les banques étrangères n’ont plus prêté de l’argent au Togo, et c’est pourquoi la dette intérieure a augmenté de 127 milliards FCF en 3 ans entre 2005 et 2008, et qu’il nous faudra rembourser dans les 5 prochaines années. Dans cette somme, il y a la moitié qui provient des obligations émises par le Trésor togolais avec la garantie de la BOAD, et l’autre moitié de prêts à court terme auprès des banques locales.  Il faudra bien les rembourser un jour, car il n’existe pas d’effacement de dettes à l’intérieur d’un pays, sauf que cette dette pourrait diminuer en valeur réelle à hauteur du taux des dévaluations successives du FCFA, si elles ont lieu dans les années à venir.

Mais, rassurez-vous, pour le moment, il n’y a pas de risque de dévaluation car il n’existe pas de volonté commune de développer l’industrie : les pays de l’UEMOA et de la CEMAC n’ont pas de grand projet pour bâtir un véritable grand marché commun. Dans ces conditions, une dévaluation n’aurait pour effet que de diminuer le pouvoir d’achat des salariés et des retraités, sans rien apporter de constructif pour la croissance économique : par conséquent, il en résulterait une grande instabilité politique en raison du grand mécontentement populaire !

Lynx.info : Une cour des comptes vient d’être installée .Comment l’économiste que vous êtes prédit t-il l’avenir de cette cour des comptes ?

Nadim.M.Kalife : Il faut savoir que toutes les institutions ne valent que par les comportements des hommes qui les animent. C’est ainsi que la Cour Constitutionnelle du Togo n’a pas la même estime que la Cour Constitutionnelle de la France, tout simplement en raison de la qualité des membres qui la composent. Vous le savez bien, je crois.

Par conséquent, pour ce qui concerne la fiabilité de la Cour des Comptes que l’on vient de mettre en place au Togo (et que j’étais le seul à la réclamer haut et fort dans mes débats télévisés, depuis 1994 que la nouvelle Assemblée Nationale avait été installée), tout dépendra du courage et de la rigueur morale de ses membres, notamment de Amoussou Guénou, Jean Edoh et Maurille Agbobli, que je connais bien et estime personnellement. Ils sont compétents. Mais il faut qu’ils pensent toujours que l’exigence de soi est le premier devoir de « l’honnête homme », qui doit toujours rester un homme de bien et loyal envers la société.

Or, ce sont ces vertus humanistes qui ont permis aux Européens de transformer leur société au XIX° siècle, alors qu’auparavant sévissait le despotisme et le fanatisme. A présent, pour nous autres, Togolais et Africains de tous pays, nous devrions transcender les cupidités qui nient tout amour de son pays, afin de résoudre nos contradictions sociales, surtout la corruption et le clanisme qui ont miné notre pays depuis la Conférence Nationale. Il faut rétablir le civisme dans l’Administration publique, grâce à des tribunaux administratifs toujours inexistants, et grâce à cette nouvelle Cour des Comptes qui doit surveiller la régularité des écritures comptables du Budget de l’Etat et de toutes les autres institutions publiques ainsi que des sociétés d’Etat et de toute entreprise où l’Etat a des intérêts. C’est ce qui va redonner confiance aux Togolais dans leurs institutions en estimant que désormais nous sommes tous égaux devant la Loi, sans discrimination d’aucune sorte. Et cela est possible, car cela existait avant 1975.

Ces chers amis, Edoh, Guénou et Agbobli, sauront-ils résister aux diverses pressions politiques et occultes ? Je le souhaite vraiment, pour qu’ils tournent une nouvelle page de l’Histoire du Togo, et ils pourraient alors servir d’exemple à une nouvelle génération de nos gouvernants, cette génération que je souhaite voir surgir à la suite des élections présidentielles de février/mars 2010.

Interview  réalisée par Camus Ali

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