Bassar : L’enfer dans le fer de Bangéli

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Ils sont nombreux à avoir chanté, dans un couplet d’un chant célèbre à l’époque : « …le fer de Bangéli, … millions de tonnes… »

Je circulais un samedi à Bangéli quand un homme, d’un âge avancé, m’interpella : « oukpil ! (en bassar, chef !), on vous a envoyés à l’école pour nous venir en aide, dans la mesure où nous, notre illettrisme ne nous permet pas de nous faire entendre. As-tu appris ce qui s’est passé chez nous ici à Bangéli ? » Choqué, je m’arrêtai. Il me regarda à nouveau, mais sans plus ouvrir la bouche. Je compris qu’il était sérieux et surtout préoccupé par « son » histoire. Je lui tendis l’oreille. C’est alors qu’il m’ouvrit les yeux sur un certain nombre de choses, des choses qui se passent « chez nous ». Il ajouta que, depuis, il cherchait à en entendre parler sur les medias ; mais « Rien ! » Il égrena, point par point, la tragédie qu’ont vécue des jeunes de Bangéli. Je l’ai écouté, avec beaucoup d’attention. Il me dit : « Ecris ! Il faut qu’on sache ce qui se passe chez nous ». J’ai préféré être complet. Je me transportai alors au CHU de Kara, où « gisent » encore des victimes de la tragédie. Ils étaient  au nombre de sept (07) au lieu de l’accident, en montagne ; ils n’étaient plus que quatre (04) à l’hôpital, à mon arrivée, ce mardi 15 février à 16h30, dans l’étage du bloc chirurgie de l’hôpital de Kara, en compagnie d’un « frère du milieu ». Je les ai tous rencontrés. Ils m’ont parlé. J’ai analysé leurs propos ; j’ai aussi assisté à leurs gémissements. Je n’en revenais pas ! Sur leurs visages, pouvait se lire une certaine innocence quant aux conditions précaires et graves dans lesquelles ils étaient amenés à travailler. Ils ne savaient même pas que la première des garanties à négocier avec leur employeur, les Indiens, c’était de penser à une assurance, c’est-à-dire à leur vie ou survie, pour une activité comme l’exploitation du fer. Dans le même temps, je les ai compris : ils croyaient passer de l’ombre à la lumière, de cultivateurs qu’ils étaient, eux, ils avaient trouvé « du travail », différent au moins de celui de la terre. J’ai aussi rendu grâces au Tout-puissant, car ceux qui avaient encore le souffle pourraient peut-être continuer à s’occuper de leurs familles – tous sont des adultes, d’au moins la trentaine, donc avec enfants. Mais que dire de la famille de « celui qui nous a quittés, avant l’hôpital ? » Voyons !

Que s’est-il passé au lieu d’exploitation du minerai, ce lundi 7 février 2011, vers 16h30, sur la montagne ferrugineuse de Bangéli, ce jour-là ?  Dans quel état sont les victimes ? Qu’en sera-t-il de celui dont le corps, privé de vie, gît encore à la morgue de Kara ? Dans quelles conditions travaillent ces ouvriers, qui croient trouver mieux que le travail de la terre, leur héritage naturel, puisque depuis des dizaines d’années, les populations de Bangéli n’exploitent plus, elles-mêmes, le fer ? C’est en effet des hauts-fourneaux de Bangéli que partaient le fer en direction de la plupart des pays frontaliers, et jusqu’à Atakpamé. Des documents sont là et qui l’attestent ! Qu’en est-il, et qu’en sera-t-il de l’impact environnemental de l’exploitation du fer sur toute cette partie du Togo ? Comment éviter que les mêmes causes ne produisent les mêmes effets ?

Ce qui suit n’est pas une invention ; c’est ce que nous avons observé et vécu ; ce qui peut toujours se vérifier. Les victimes nous ont décliné leurs identités ; elles peuvent donc être rencontrées.

Lundi 7 février, vers 16h30, l’équipe du jour doit rentrer, car ayant bouclé son travail. Mais l’engin qui les dépose habituellement n’est pas au rendez-vous. En lieu et place, c’est sur un Caterpillar que la dizaine d’ouvriers doit « prendre place » pour dévaler la montagne de fer ! Quelques instants après le démarrage, le Caterpillar s’immobilise, puis redémarre, le frein semble avoir lâché. S’en suit un sauve qui peut, ponctué de cris de détresse ! Les dégâts sont énormes : sept (07) blessés graves. Les Indiens, puisque c’est eux qui exploitent ce fer, louent un taxi pour transporter les blessés vers l’hôpital de Kara. Mais un pneu s’éclate en cours de route. Le taxi roule « sur la gente » pour atteindre Kabou, à 20 km de Bangéli. Là un autre taxi sera loué, toujours par les Indiens, pour continuer le trajet de Kara (à 55 km de Kabou). Mais le cas d’un de ces blessés était des plus critiques : un bras fracassé, et donc un saignement important, et une hémorragie avec écoulement de sang dans les oreilles eurent raison du pauvre AYINDO Tilagbine qui croyait faire fortune avec « un sal-aire ». Il rendit l’âme avant que d’atteindre Kara. Un autre sera évacué d’urgence à Lomé pour une fracture du col du fémur. D’après les spécialistes, pour pouvoir sauver la victime, une opération s’impose avant les 15 jours qui suivent l’accident. Un des blessés est sorti d’hôpital.  Qu’en est-il des quatre autres ?

Nous les avons tous visités, sur leur lit d’hôpital. Les quatre hommes et leurs épouses (soit 8 personnes au total), n’ont droit pour les trois repas quotidiens, qu’à 2000F CFA (3 euros), soit 250F (38 centimes d’euros) par personne ! Le premier, N’TCHONLA Balatiko souffre d’une fracture au radius du bras droit, entièrement plâtré ; l’œil droit totalement rouge (mais il dit voir !) ; la tête enflée, avec une suture au front. D’autres écorchures sont visibles sur tout le corps. Il dit avoir senti un choc ; entre temps, il perdit connaissance et ne se réveillera qu’au centre de santé de Bangéli. Le deuxième, GHABKA Kpabou, souffre d’une grave fracture ouverte au pied droit ; il est passé par un coma de trois jours. C’est donc à l’hôpital de Kara qu’il se réveillera. Il tient assis difficilement, car aussi atteint au dos. Quant à KWAKOU Kodjo, il est atteint au dos, à la hanche, puis au pied. Le dernier WADJA Kokou déclare : « le pneu du caterpillar a marché sur moi !» Allez-y comprendre ! Il est atteint au niveau du sexe (j’espère que le machin tient encore !) ; un sparadrap est posé au-dessus de son sexe. D’autres lésions s’observent sur le corps. Il semble faible. Voilà pour le panorama ! Tous étaient dans leur première semaine « d’emploi ou d’embauche ». Mais dans quelles conditions travaillent ces jeunes, en toute naïveté, au péril de leurs vies ?

Deux équipes alternent, du lundi au samedi : la première de 7h à 16h ; la seconde, de 16h jusque vers minuit, nous ont-ils dit. Le travail consiste entre autres, à trier le bon minerai du mauvais ; ils sont aussi chargés de ramasser, avec des pelles, les débris de minerais sous les engins. Et ils le font, sur 8 à 9 heures par jour. Et pour quel sal-aire ? 1000F (soit 1,54 euros) par jour ! Sur la base de 8h/jour, un petit calcul montre que le taux horaire est de 125F CFA (soit 19 centimes d’euros). Et si l’ouvrier se permet de manger à 200F dans la journée, 100F (bref, la moitié du coût de sa gourmandise !) lui est soustrait à la fin du mois. Les 1000F ne sont donc totalement versés que si l’ouvrier ne se permet pas d’avoir faim, donc s’il résiste à manger sur les 8h ou 9h de travail quotidien ! Quand on connaît le poids d’une roche ferrugineuse, on imagine ce que ces jeunes endurent quotidiennement, en termes de charges, soit avec leurs mains, soit avec leurs pelles. Pour paraphraser un digne fils de cette région : « tout ça pour ça ? », autrement dit, pour 125 l’heure !

Beaucoup parmi les jeunes se demandent ce que l’exploitation de ce fer leur rapporte. Des zones ont été délimitées et sur lesquelles les populations n’ont plus le droit d’exercer leurs activités agricoles, dans un pays où l’activité agricole est de type extensif, avec des cultures parfois exigeantes en termes de richesse du sol. L’igname, par exemple, est très exigeante en termes de fertilité du sol ; et dans la mesure où les espaces se trouvent limités, il faut craindre les effets que cette exploitation du fer pourrait, à la longue, produire comme effet sur les ressources de cette partie du pays.

Que gagnent en outre ces populations, en termes de retombées ? Sur le terrain, rien n’est visible. Le quotidien de l’homme de Bangéli n’a guère changé. Ce qui est vrai, c’est que pour des exploitations de ce genre, qui prive les populations de surfaces cultivables, il faut toujours une étude préalable sur « l’impact environnemental ». Voilà une expression en vogue ! Je me suis adressé à des lettrés de « ce milieu » ; ils n’en savent rien. Ils estiment qu’on devrait pouvoir les éclairer à ce sujet. Quelles compensations de toutes sortes les populations de Bangéli sont-elles en droit d’attendre ? Qu’est-ce qui est prévu pour le développement de cette localité ? Y a-t-il sur place une structure sanitaire digne de ce nom pour s’occuper des « blessés du fer ? »

En outre, quel sort sera réservé – en termes de prise en charge – aux familles du défunt et des blessés sérieusement atteints ? Est-il besoin de rappeler que ces ouvriers ne sont pas couverts par une assurance ? Leur vie reste donc tributaire du caprice du sort et de la nature, comme viennent de le comprendre, à leur détriment, les accidentés de ce lundi 7 février.

Un fils de la localité m’a confié ceci : « nous avons dû faire des pressions sur ces Indiens. Ils ont voulu négliger les malades ». Et ce n’est pas l’enveloppe journalière de 2000F CFA accordée à 8 personnes par jour qui démontre le contraire. La vie humaine est sacrée ; il urge que des dispositions soient prises pour sécuriser les ouvriers sur le lieu de travail, protéger et indemniser les victimes, amener les Indiens à prendre en charge totalement les familles des ouvriers dont les décès sont causés par l’exploitation du minerais. Et que dire du travail de nuit ! Que dire de « ces nouveaux fonctionnaires » de Bangéli ? Leur travail, dont la pénibilité n’est plus à démontrer, est payé à 125 F CFA l’heure, et même moins ! Quand on sait que les populations de Bassar sont essentiellement des agriculteurs et que c’est de la force physique de l’homme que proviennent les fruits de la terre, on mesure à sa juste valeur la disparition d’un bras valide au sein d’une famille nombreuse et souvent polygame. Vu ce qui s’est passé, il importe que les exploitants souscrivent à une assurance pour tous les ouvriers. Les parents diminués et les familles d’« accidentés du fer » pourraient en bénéficier pour leurs besoins quotidiens et ceux liés à la scolarité des enfants.

 Ditchaa Koutigbar

 

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