Le vertige

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 Il n’y a que des esprits bornés, incapables de lire…

 Je crois bien que je fais partie de ces centaines de milliers de Togolais à éprouver le vertige de la situation que vit notre pays, vertige d’une situation que depuis 2010, au moins, nous aurions pu commencer à dissiper. Qu’est-ce qui nous a manqué? Je ne suis dans l’état-major d’aucun des partis qui prétendent lutter pour le changement, qui ouvertement n’avouent pas être les alliés du régime et du système, mais en fait, d’une manière ou d’une autre contribuent à son maintien en place. 2010, c’est l’année du FRAC, un peu avant et un peu après les élections, puis ce FRAC fracassant s’est lui-même petit à petit fracassé : dans les états-majors des partis qui le composaient, on devait, on aurait dû se remettre en cause, se livrer aux autocritiques, tirer les conclusions pour l’avenir, prendre des résolutions…mais on a peut-être préféré continuer à inventer de „ nouvelles recettes“ pour aboutir à des échecs nouveaux…en fait, l’essentiel semblant être de ne pas s’éteindre en tant que partis ou plutôt en tant que chefs de partis, en tant que meneurs ( c’est certainement un titre qui doit figurer sur nos cartes de visite particulièrement chargées, comme je l’écrivais au sujet de certains de mes personnages dans Le Club1 pièce dont le sujet est notre soif de puissance : appartenir au fameux club des hommes et des femmes dont l’influence se fait sentir dans toutes les ramifications de la société, telle est l’ambition de beaucoup de nos concitoyens. Légitime, n’est-ce pas ? Mais cela peut devenir vertigineux.

Que nos noms, nos titres, nos exploits, nos œuvres, même nulles figurent sur des cartes, des affiches, des tracts, au bas de communiqués, dans les journaux, sur des sites Internet…nous donne le sentiment de notre existence, et même une illusion de puissance et donc une autosatisfaction au point que nous résistons difficilement à la tentation dans ce domaine. Cette tendance, bien sûr, est humaine et n’est pas propre à nous Togolais, pas plus que d’ailleurs l’incapacité, tout aussi humaine à se remettre en cause. Ajouter l’irritation d’esprit qui nous prend lorsque nous voyons l’“autre“ à la place où nous aimerions nous-mêmes être, jouir de l’audience, de la popularité à laquelle nous aspirons nous-mêmes, parfois sembler réussir là où nous pensons avoir échoué…tout cela constitue une motivation supplémentaire pour nous lancer dans une direction, n’importe laquelle parfois, qui nous permettrait de briser l’élan de l’autre, de le faire tomber et lorsque nous y réussissons, de pouvoir souffler, dire : « Je l’ai eu! Tout sauf son succès“, le néant plutôt que son succès…“. Un homme sage, selon la sagesse populaire africaine a gravé cet aphorisme sur le portail de sa maison : „ Qui me trahit perd son temps“. Or, je ne m’interroge pas seulement sur l’expérience, peut-être amère, vécue, ou l’observation faite par cet homme, face aux comportements de ses contemporains, soit à l’égard de lui-même, soit à l’égard d’autres hommes, et qui lui a fait adopter ce principe de vie et l’inscrire sur le linteau de son portail, mais plutôt sur le temps dramatique de la haine, de l’envie, de la jalousie, des intrigues que l’intention de trahir peuvent mettre à bouillir, bouillonner, cuire dans la marmite…littéralement on peut appeler cela « la marmite de sorcellerie ».

Sur le plan politique, prenant l’exemple du FRAC, semblable, certainement à d’autres regroupements circonstanciés de nos partis et associations à caractère politique, il est permis de se demander, sans oser déclarer sans preuve que ses initiateurs se soient trahis, ( en tout cas, plus rien ne reste de leurs liens de 2010) de quoi ceux-ci ont rempli les cinq années qui nous séparent de son lancement à Paris. Nous permettra-t-on alors de dire simplement que cette pensée est propre à nous donner le vertige, de savoir que chacun de ces leaders ne souhaitait qu’une chose : se servir des autres pour parvenir au pouvoir ? Or, une réflexion du même genre, aboutissant au même sentiment, du moins de mon côté, peut être faite sur la série, qu’on peut maintenant dire longue, des mots d’ordre sans effet, des marches et manifestations de rue qui n’ont abouti à aucun résultat, des tentatives de pression sur le pouvoir qui sont restées lettres mortes, des faux sursauts et des soubresauts fiévreux, sans parler des unités de façade affichées, des promesses d’actions unitaires qui n’ont eu de durée que le temps de les prononcer, des conclaves interminables dont la fumée s’est dispersée sans qu’on en connaisse la couleur. On a beau fixer nos regards au ciel, en vain …Vertigineux, oui ou non ?

Bien sûr que la rupture d’une alliance politique n’est pas forcément trahison, mais que peut-on dire au peuple qui avait cru à cette alliance mais que personne ne consulte avant de la rompre? Évidemment, personne n’estime avoir de compte à rendre à ce peuple d’autant plus que les leaders se croient investis de la mission « divine » de tout faire, tout dire en son nom, sans lui avoir auparavant soumis un projet de société, un programme de gouvernement qu’il aurait le droit de rejeter ou d’approuver.

« La question de la candidature unique n’est plus d’actualité », nous a dit l’un d’eux. Du coup, toute la bataille menée par chacun des leaders pour être ce candidat-là a été inutile. Combien de temps cette bataille a-t-elle duré ? Que nous a-t-elle coûté en réunions, argent, salive, encre…querelles, invectives, blessures de toutes sortes qui mettent du temps à guérir ? Il est évident qu’aucun compte rendu, aucune justification de cet « avortement » ne sont faits au peuple togolais, qui ne semble pas compter. Du coup, l’on peut se demander aussi à quoi a servi à l’un de ces leaders de se proclamer de son propre chef ou sous une influence quelconque, chef de file de l’opposition. Ce « pseudo-statut », ne sert-il pas plus à domestiquer l’opposition qu’à lui fournir les vraies armes de combat contre le régime ?

Mais alors, quelle est la question d’actualité ? Normalement, à mon humble avis, ce serait celle de savoir pourquoi cette série d’échecs. Or, c’est précisément celle-là que l’on ne semble pas vouloir se poser. C’est peut-être aussi celle-là qui donne le vertige à nos leaders politiques. Sont-ils pour autant sûrs qu’elle ne surgira pas un jour ou l’autre, qu’elle se ne posera jamais, parce que jusqu’ici, leur entreprise, que certains disent lucrative (n’ayant aucune preuve en ce domaine, je ne le dirai pas ), a juste consisté à s’assurer de leur propre existence ?
Qui nous délivrera du vertige lorsque nous cherchons à nous expliquer pourquoi ces hommes et ces femmes, d’âge mûr, nantis de diplômes universitaires ont entraîné le peuple togolais dans cette aventure et, consciemment ou inconsciemment, vont le précipiter dans un lendemain incertain des élections de 2015 ?

Mais, le grand vertige lui-même vient d’un système qui s’est imposé par le meurtre, les assassinats, la fraude… et qui, si rien n’est fait pour l’arrêter, va continuer à régner au Togo. Ce système, massif, écrasant, abrutissant comme la figure du Grand Duc Sculpteur du Club, en fait, chef d’une bande de mafieux, manipulateurs, prêts à tout pour assouvir leur soif de puissance et d’argent, qui ne taille que des monstres et des infirmes ( puis-je vous inviter à une lecture intelligente, littéraire des symboles, dépassant le sens littéral des mots?)…système aux multiples et longues ramifications, envahissant, qui, en dépit de son discours « nous travaillons à promouvoir une Afrique nouvelle, fraternelle… »2, ne fabrique que des médiocres qui se prennent pour des génies, des assassins qui veulent passer pour des saints, des voleurs effrontés qui, au lieu de se cacher se pavanent et nous narguent…cela ne vous donne-t-il pas le vertige lorsque vous essayez d’imaginer dans quel état ils vont nous mettre dans cinq ans, ou même plus ?

De cette double idée vertigineuse que, quoique l’on fasse,

-d’un côté les leaders de l’opposition vont s’entredéchirer, se trahir et trahir nos attentes,
-de l’autre côté le pouvoir va tout faire pour gagner les élections usant de fraudes et de violence au besoin,
faut-il alors s’étonner que le vertige pousse certains de nos compatriotes à la résignation, ou au désintérêt total concernant la politique, ou encore au « chacun pour soi », la seule chose qui importe désormais étant, face à tout discours politique, de savoir combien l’on va y gagner?

Et dans la brouille vertigineuse des élections annoncées, sans les réformes préalables, pourtant réclamées à cor et à cri, objet de la dernière bataille (définitivement perdue ?), sans entente des partis dits de l’opposition sur un programme, un projet de société, et avec la cascade bruyante, bigarrée et pittoresque des candidatures, je me réfugie simplement, n’en déplaise à ceux que cela irrite, dans mon propre théâtre : « On joue la comédie ». Il n’y a que des esprits bornés, incapables de lire, pour penser que seul le système d’oppression et d’usurpation du pouvoir de l’Afrique du Sud d’avant 1994, engendre des situations couvertes de ridicule dans cette pièce. Une tempête de rire sur la scène de la bêtise humaine au Togo est certainement d’actualité !

Et pour le peuple togolais, la dernière solution, qui viendra tôt ou tard, sera sans doute la tempête révolutionnaire qui balayera tout le système et ses alliés objectifs de l’opposition, préoccupés davantage par leur propre ego, leurs propres intérêts, leur propre existence de leaders que par le changement souhaité par nos populations.

Sénouvo Agbota ZINSOU

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1.saz Le Club, éd. Haho, 1987, pièce jouée plusieurs fois au Togo dans les années 87-88

2.Idem, p. 27

 

 

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