Le troisième parjure : dignité où es-tu? [Sénouvo Agbota Zinsou]

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« -Qu’appelez-vous dignité? Ça ne veut rien dire! »[1]

Ces propos sont tenus , au cours d’un interrogatoire,par un représentant d’un pouvoir dictatorial, du nom de Koenig, tortionnaire, puissant, ayant droit de vie et de mort sur son vis-à-vis, à un révolutionnaire nommé Kyo, que l’on avait extrait de prison, juste le temps de l’interroger, avec toutes les méthodes, tout l’appareil de tortures physiques et morales en place, un homme qui savait qu’il pouvait retourner en prison, être torturé de nouveau, mourir sur le champ sur un ordre de l’autre en face de lui, ou bien, le cas échéant, se suicider grâce au cyanure qu’il tenait caché dans sa poche. Et c’est ce dernier, condamné de toutes les façons qui parle de dignité. Qui non seulement parle de dignité, mais œuvre pour la dignité, non seulement sa dignité à lui, mais aussi pour la dignité de ceux qui lui ressemblent. Et il poursuit, pour expliquer la notion : « Quand on vient d’où je viens, ça veut dire quelque chose ».

Ceux pour qui la dignité humaine, cela est évident, ne veut rien dire, ou n’existe que dans les discours, peuvent tuer, massacrer, voler, mentir et se livrer à toutes sortes de comédies, mimiques et tout compris, un peu comme ce à quoi nous continuons d’assister au Togo, notre pays. Et nous voici au troisième parjure « solennel » de celui pour qui la dignité ne veut rien dire, celui pour qui, le titre même de Président de la République ne veut rien dire, mais qui pourtant veut le porter, l’incarner. Celui pour qui les insignes extériorisant ce à quoi ce titre oblige ne veulent rien dire, et qui cependant va les arborer honteusement. Et voici celui pour qui la Vérité n’a aucun sens, et qui pourtant va nous parler, va s’adresser, soi-disant solennellement à ses compatriotes! Voici celui pour qui la vie d’un citoyen n’a aucune valeur et qui pourtant va prétendre être le premier exécuteur de la loi qui protège la vie de sept millions d’êtres humains, commander une police, une gendarmerie, une armée, des corps dont la vocation est avant tout de défendre l’intégrité des hommes, des femmes et des enfants qui constituent ensemble notre nation. Voici l’homme pour qui le respect que doit inspirer le faste d’une cérémonie d’investiture n’a pas plus d’importance qu’une comédie bien jouée, et qui s’y est donc livré avec toute la gestuelle, toute la mimique imaginables. Voici un homme à qui les ors d’un palais présidentiel n’ont aucune fonction en rapport avec la grandeur du peuple qui doit s’y identifier, mais qui va pourtant continuer de l’habiter, le remplir, y ramper au besoin, s’y éterniser si cela était possible à un homme. Salir, avilir, souiller par sa présence, son omniprésence nauséabonde, abominable, ignominieuse…le plus haut lieu de l’autorité, de la noblesse et de la grandeur d’un peuple. Voilà ce que va y faire cet homme. Et les Togolais le laisseraient faire, se laisseraient faire encore pendant cinq ans? Cet homme, comme je l’ai écrit dans mon article précédent va rendre ignoble tout ce qui, par lui, pour lui, avec lui, entre dans ce palais, tout ce qui sort de ce palais : décrets, décisions, négociations, accords…. entachés de la fausseté du personnage! Et les Togolais permettraient cela?

Il y a ceux pour qui la dignité a un sens, c’est-à-dire qui savent d’où ils viennent. Et les Togolais qui ont pris conscience de leur condition savent d’où ils viennent. D’un pays, comme le dit si bien le titre d’un roman, où, « On n’attend plus que le règne des bêtes sauvages! [2]», pour atteindre le comble de l’inhumanité, de l’ignoble, de l’abomination, de l’indignité.

La dignité n’est pas cousue de billets de banque. Elle n’est pas plus cousue de titres ronflants de députés, sénateurs, maires, ministres…titres qui, lorsque l’ont sait d’où viennent ceux qui les portent, font plutôt rire.

Quelqu’un a appelé, tout dernièrement à un renouvellement….Je garderais bien renouvellement et me passerais du reste de la phrase, comme je me passerais bien de toute la phraséologie insipide connue dans laquelle on tente vaille que vaille dans notre pays de draper l’indignité : celle des meurtres, celles des fraudes, celle des mensonges, celle de la fausseté, celle de la mort inexorable vers laquelle on conduit le peuple togolais! Renouvellement? Oui, celle du cœur, celle des valeurs à retrouver, celle des hommes intègres, car les vrais adeptes du renouvellement n’ont pas peur d’imiter ceux qui ont un idéal de noblesse pour eux-mêmes aujourd’hui et pour leur descendance demain. C’est de la volonté d’inventer un peuple nouveau dont l’intégrité est au centre même de la vie et des préoccupations qu’a jailli le Pays des hommes intègres. Et l’idéal pour lequel on se bat coûte cher! Je dirai plutôt auto-renouvellement, car cela commence par soi-même au plus profond de soi-même. Laissons là, le surplus, qui ne nous coûte rien, le doedji, comme on dit en mina. L’essentiel chèrement acheté qui ne peut être vendu aussi que chèrement, l’idéal pour qui l’on se bat demande des sacrifices, l’oubli de soi-même avant tout. On dit renouvellement de la classe politique, comme si classe politique il y a réellement eu. Depuis le FAR, parti en fanfare, musique certes que n’ont pas pu étouffer les pleurs d’un ancien ministre des sports, ministre de l’intérieur, fin dribbleur, sur le terrain politique, mais musique que vite ont contrainte au silence les cliquetis des armes, les bruits des bottes, les déflagrations provoquées par toutes sortes d’incendies de toutes espèces d’immeubles publics ou privés, les cris de douleur des hommes, des femmes, des enfants molestés dans la rue et chez eux… jusqu’au FRAC fardé, dont la couche superficielle est vite partie en éclats lorsque les égoïsmes cachés dessous se sont vigoureusement bousculés, affrontés. Sans parler des dernières trouvailles qui nous faisaient croire que nous étions dans la ville sainte de Rome, à la veille de l’élection de notre pape, le très saint candidat unique, garant infaillible de la victoire de l’opposition en 2015 : c’était donc avec espoir que quelques-uns de nous attendaient du conclave la fumée…Elle est venue, certes, mais s’est dispersée, comme toute fumée, sans qu’on n’en connaisse la couleur réelle. Bien sûr, le mot classe peut avoir le sens que l’on veut bien lui donner : par exemple classe de nuls comme le disait un de mes anciens instituteurs quand la majorité des élèves n’avait pas trouvé la solution adéquate à un problème, quand elle avait commis une faute qu’elle ne devait pas commettre, avait obtenu une mauvaise note. Pire qu’une classe de nuls, il n’y a peut-être qu’un ramassis de nuls, de profiteurs aux aguets, de faux types déguisés en leaders. S’il faut renouveler en remplaçant par un autre ramassis aux aguets dans ce sens-là, de politiciens appartenant à la même école, qui se targuent de posséder la science politique, bravo! Nous attendrons encore longtemps avant que nos cœurs soupirent vers la liberté et la dignité que celle-ci confère, à travers la victoire de la Vérité sur le mensonge, de la dignité sur l’humiliation imposée à tout un peuple par une minorité de menteurs, conformément aux paroles de notre hymne. Les tyrans pour qui « la dignité ne veut rien dire » auront le temps de s’installer, de régner jusqu’en 2030 comme ils le prévoient et même au-delà. Qu’attendait donc de nous l’un de nos meilleurs dribbleurs politiques, pleureur à l’occasion, par son appel au renouvellement? Que nous allions tous endosser le maillot de son équipe pour tirer…, non pas au but, car lui-même, malgré tous ses talents, en dépit des effets d’annonce répétés, n’en a pas encore marqué jusqu’à ce jour, mais largement à côté ou au-dessus pour nous faire voir d’Ayélévi ( Ayélévi kpōm đa, comme on disait de cette façon de pratiquer le football, que je ne critique pas ici, puisque presque tous les autres joueurs font pareil! Effet d’annonce, cela va de soi!

Mais si la classe prend tout son sens noble, je veux dire le sens où, par exemple les Allemands diraient d’un homme, d’un groupe, d’une attitude avec admiration et respect : Klasse! ( de classe!), alors oui d’accord! Les hommes politiques de classe, les hommes politiques d’excellence, les hommes politiques ayant une vision excellente de leur mission, tournée vers la dignité des hommes qu’ils ont la prétention de diriger ne sont pas ceux qui se compromettent, en quoi que ce soit avec la fausseté, ceux qui lorgnent un poste, des avantages offerts d’une manière ou d’une autre par l’Homme de l’Indignité.

Sénouvo Agbota ZINSOU

 

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