Le bruit

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J’ai trouvé sur togocity ( 14 octobre 2011 ) un passage intéressant dans la réaction du compatriote au pseudonyme de Agovia , réaction au communiqué de presse du parti OBUTS :
« Le courage politique ou l’implosion sociale ? Communiqué de presse OBUTS du 14 octobre  2011 ».

• « Lu pour vous :
La 11e Session UE-Togo s’est tenue ce vendredi à Lomé : le  représentant  de l’UE demande le respect  de  la décision de la Cour de la CEDEAO.

…Le ministre-porte-parole du gouvernement, Pascal Bodjona a réaffirmé l’engagement du Togo dans la dynamique démocratique. « Le succès des précédents scrutins que le Togo a su organiser avec une réussite saluée par la communauté internationale, laisse espérer qu’avec l’aide des partenaires et la prise en compte de la mission d’observation de l’Union européenne, ces élections ne dérogeront pas à cette règle de transparence, de justice et d’équité qui a toujours marqué, ces dernières années, les joutes électorales », a notamment indiqué le ministre Bodjona« Le ministre-porte-parole du gouvernement, Pascal Bodjona a réaffirmé l’engagement du Togo dans la dynamique démocratique. « Le succès des précédents scrutins que le Togo a su organiser avec une réussite saluée par la communauté internationale, laisse espérer qu’avec l’aide des partenaires et la prise en compte de la mission d’observation de l’Union européenne, ces élections ne dérogeront pas à cette règle de transparence, de justice et d’équité qui a toujours marqué, ces dernières années, les joutes électorales », a notamment indiqué le ministre Bodjona. »

Ne soyons pas trop sévères pour la phrase pléonastique « Le succès des précédents scrutins que le Togo a su organiser avec une réussite… »  Elle traduit peut-être simplement la hantise névrotique de Bodjona de ne pas pouvoir convaincre son auditoire par un propos auquel personne, dans la logique connue du contexte togolais, « la logique de la situation » dirait Karl Popper, ne saurait ajouter foi, à commencer par le locuteur lui-même.

Soit sciemment, soit indépendamment de la volonté de son émetteur, le bruit, c’est ce qui brouille la communication, la rend confuse. Bruit volontaire de celui qui veut juste semer la diversion ou empêcher qui veut comprendre un message de le faire, ou encore bruit de l’émetteur dont la seule fin est de manifester sa propre existence, bruit involontaire de celui qui ne sait pas utiliser les moyens de  communication à sa disposition ou qui ne sait pas dans quelles circonstances, sous quelles conditions son message peut être reçu.

Vous comprenez bien  que ce n’est pas le communiqué d’OBUTS que je voudrais commenter ici, mais le morceau choisi signé «  Bodjona ».

Si le bruit, ainsi défini comme résultant d’un non respect de la grammaire, d’une façon claire de parler  se trouve déjà dans le pléonasme de Bodjona, qu’en est-il du reste de ce morceau?
Prenez ce discours  ( si discours il y a vraiment ) et demandez-vous dans quelle catégorie de bruit ( car c’en est un ) le classer.

Je m’épargne la peine de commettre une lapalissade en cherchant à répondre à la question de savoir  quel effet peut produire une telle nullité de Bodjona. À n’importe quel moment, si l’on demandait à tout Togolais ou même à tout observateur étranger connaissant bien le régime ce que Bodjona ou n’importe quel autre représentant du pouvoir RPT ( même changeant de nom et non pas d’objectif fondamental et de méthodes ) aurait dit à une rencontre avec des diplomates étrangers, il serait en mesure de deviner, presque mot pour mot, à la virgule près, ce discours connu.

 Alors, les questions me semblent être, quelle justification ou signification donner à cette  11e Session UE-Togo? Et puisqu’il est exclu qu’ils le prennent vraiment au séreux,  de quelle manière les diplomates européens, dans la salle de réunion, ont-ils accueilli le discours de Bodjona ? Avec ironie, en souriant avec condescendance, d’un air rusé en se caressant la barbe quand ils en ont une pour lui dire en fait : « On connaît la chanson! »… Évidemment, ils ne poufferaient pas de rire, malgré l’effet comique que l’on peut deviner, puisque ce sont des diplomates. Ou simplement avec indifférence?

 Qu’on y évoque différents sujets dont le respect de la décision de la Cour de Justice de la CEDEAO qui ordonne au pouvoir togolais de réintégrer  au sein de l’Assemblée Nationale les  neuf députés ANC qu’il en avait renvoyés comme comme de vulgaires va-nu-pieds indésirables, je veux bien. Mais, la raison principale de cette 11e Session UE-Togo et certainement le point sur lequel s’entendent les deux parties qui se sont retrouvées au ministère des Affaires étrangères à Lomé, est ainsi exprimée par le représentant de l’UE, Patrick Spirlet : « S’agissant des questions électorales, nous pensons au niveau de l’UE qu’il faut faire tout pour avoir un climat politique apaisé, pour aller le mieux possible de façon la plus consensuelle aux prochaines échéances électorales.»

Il est normal, et pour certains légitime, que la perspective des échéances électorales soit un sujet de préoccupations et agite les uns et les autres pour des raisons diverses. Je comprends aussi que certains compatriotes ou groupements, dans cette perspective s’emparent de toutes les occasions qui leur sont offertes pour faire du bruit aux seuls fins de manifester leur existence, d’attirer l’attention sur eux.

Mais, à y regarder de près, le discours de Spirlet n’est-il pas  aussi un discours que nous avons déjà entendu? Jusqu’ici, la notion d’élections apaisées, organisées de manière consensuelle, dans la transparence et tout ce que vous voulez, se traduit par «  légitimation et renforcement par tous les moyens, y compris la fraude et la violence, du pouvoir du clan Gnassingbé », toujours « avec l’aide des partenaires et la prise en compte de la mission d’observation de l’Union européenne ».
 Quelle garantie avons-nous que les mots de Spirlet revêtent aujourd’hui d’autres sens, qu’ils revêtent simplement un sens et ne soient pas eux aussi du bruit, exactement comme la nullité débitée par Bodjona?
Et on reparle de dialogue, dia logos, qui est partage de paroles, de paroles destinées à produire des effets, à condition que les paroles existent. Au cas où elles n’existeraient pas, devrait-on se contenter d’un échange de bruit?

Le bruit, serait-il donc la chose la mieux partagée dans le monde de la politique et de la diplomatie?
La vérité est que nous sommes dans un monde où la règle d’or est de tout faire pour préserver les apparences rassurantes.

Cette 11e Session se déroule au moment où Mgr Barrigah, revêtu de son apparat sacerdotal tout brillant, poursuit sa mission vide à la tête de la CVJR et que le président du comité de suivi machin se pavane dans les ors du pouvoir, vêtu d’un  jaune or terni, jaune pisseux des feuilles mourantes ( rien à voir donc avec les éclats, vivants pour toutes les générations, du lokpo dans lequel était drapé le Père de la Nation togolaise, Sylvanus  Olympio ).

Tout cela convergeant au même but de renforcement du pouvoir Gnassingbé.

S’il existe un modèle du bruit  grandiloquent de Bodjona, c’est celui que son maître Gnassingbé aurait émis dans l’avion qui le ramenait d’Abuja à Lomé en avril 2005, après sa rencontre avec Gilchrist Olympio parrainée par messieurs Obasanjo et Chirac, donc au lendemain de la mascarade électorale, au moment où ses troupes massacraient et pourchassaient les populations togolaises : «  Je vole de victoire en victoire! »

Ceux qui, bien que nourris de ces expériences, comptent toujours aller tranquillement voir Gnassingbé ou saisir l’occasion du « dialogue » qui se prépare pour lui demander de ne plus se présenter aux élections présidentielles, continuent de rêver.
Quant aux autres ( j’allais dire : quant à nous ), il ne reste, comme l’a souligné Agbeyomé Kodjo, que l’indignation, au sens où l’entend le vieux résistant  français de 93 ans, Stéphane Hessel , résistant depuis la période nazie contre tout ce qui dégrade l’homme, contre tout ce  porte atteinte à l’intelligence, aux droits, à la justice et autres valeurs de L’espèce humaine .

 Et même, il y a une raison pour« créer un Front des Indignés» toujours comme le propose Agbéyomé Kodjo. Mais, indignés contre qui? Contre quoi, au Togo? Peut-être, avant tout, contre le bruit qui, d’où qu’il provienne, est une insulte, pire, une blessure douloureuse à notre intelligence de Togolais et d’hommes.

Pour moi, la notion de bruit évoque toujours un vieux conte dans lequel les habitants d’un village où sévit une rude famine,  voulaient tous se rendre, au-delà d’un fleuve vaste et impétueux dont la traversée est jalonnée d’embuches, au pays de l’abondance. Sur le rivage, grouille comme des êtres animés, une foule de pirogues de tailles diverses, aux décorations attrayantes, chatoyant au soleil,  dotées d’intelligence, se bagarrant pour racoler les clients, des pirogues qui parlent et qui se dirigent toutes seules, peut-être téléguidées comme certains engins modernes, par des esprits pour la plupart malveillants. La grande caractéristique  de ces pirogues est,  dans un brouhaha abrutissant, de chercher chacune à attirer, sur soi-même, l’attention  des passagers à leur approche : «  Va som! Va som! » ( Prends-moi! Prends-moi!). Tel est leur commun refrain cacophonique et assourdissant. Le sage du village nommé Amegankpoé recommande aux passagers, surtout aux moins expérimentés et aux naïfs de se méfier des Va-som-va-som dont personne ne connaît le visage réel, ni les motivations profondes, et qui, le plus souvent, conduisent au naufrage ou tout droit dans la gueule d’un monstre aquatique.

Il s’agit donc de faire preuve de lucidité, de réfléchir avant de se décider. D’autant  que, une fois à bord et l’embarcation éloignée de la berge, on est à la merci de ces pirogues et des esprits qui de près ou de loin les manipulent. Évidemment, la solution n’est pas d’aller chercher l’abondance où que ce soit, mais de nous battre, après avoir fait le bon choix, pour une société digne de l’humain intégral chez nous. L’auteur de Indignez-vous! a aussi publié un autre ouvrage qui est une série d’entretiens avec Gilles Vanderpoten, Engagez-vous! L’engagement est l’étape suivante, après celle de l’indignation. « Résister, ce n’est pas simplement réfléchir ou décrire. Il faut bien entreprendre une action  », écrit-il.

Sénouvo Agbota ZINSOU

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