La Génèse de « Klatcha à … »

0

LA GENÈSE DE « KLATCHA A … »
Je livre ici les premières pages d’un récit romancé, basé sur des faits réels et historiques.
(Si solennelle, si grandiose, si belle à en perdre le souffle, l’histoire est d’abord un ramassis d’ordures. » (Jean d’Ormesson, Histoire du Juif errant, éd. Gallimard, 1993, p.403)

C’était un prêtre catholique, un vrai ministre, c’est-à-dire un serviteur de Dieu, un homme pétri des valeurs humaines que sont la vie, le courage, l’abnégation, le don de soi…Plus, mieux, un prophète, un visionnaire qui dans sa tâche d’éducateur, s’efforçait de transmettre, d’inculquer à la jeunesse, les valeurs dont il était lui-même pétri : le père G. Tout le monde l’appelait « Ne wo kafu Yesu-Kristo », rapidement prononcé, « Nokafuyesukristo ». C’était sa manière de saluer ( que Jésus-Christ se révèle et soit glorifié dans votre vie ?) manière de bénir donc, quand il accompagnait ces mots du geste de la main, parfois d’un petit sourire qui était le plus souvent de bienveillance mais qui pouvait être ironique, car il savait manier l’humour, qui n’est nullement en contradiction avec la bienveillance. Et ceux à qui il s’adressait ainsi, qu’il bénissait ainsi, répondaient par la formule consacrée : « Tegbe tegbe, Amen » (A jamais, ainsi soit-il !).
Le père G., ma génération et aussi celle qui l’a précédée le connaissaient. Moi, je l’ai connu à l’école catholique de la cathédrale qu’il dirigeait. Nous redoutions sa sévérité car les cas graves des élèves remontaient jusqu’à lui. Mais, je l’ai connu aussi à la maison quand il venait rendre visite à mon grand-père maternel, non seulement en tant que son paroissien, mais aussi son condisciple à l’école allemande et son ami. Mon grand-père, né musulman, s’était converti au catholicisme et avait été marié par le père G. . Quand je me suis moi-même marié, on s’était rencontrés. Il remarqua l’alliance à mon doigt. Il me demanda quel était le prêtre qui avait célébré mon mariage. Cela ressemblait au genre de questions-pièges qu’on nous posait en classe le lundi matin à la première heure pour vérifier si nous étions allés à la messe obligatoire de dimanche. Et évidemment, lorsque qu’il s’avérait que nous n’y avions pas été, nous subissions immanquablement la punition réglementaire. Je lui avouai que je n’étais plus catholique, mais membre des Assemblées de Dieu.
-Assemblées de Dieu ? Toi le petit-fils de Cosmas ? dit-il, un peu déçu. Bon, ajouta-t-il, au moins tu portes l’alliance, c’est déjà mieux que sans. Cela chasse les moustiques, dit-il avec humour. L’alliance, le mariage, la famille, la vie…étaient les principes chers au père G.
Obligé, ce jour-là, de descendre de voiture à un premier cordon de militaires avec des jeeps garées au bord de la route internationale Lagos-Accra, il marchait vite, courait presque et le vent cinglant de l’harmattan lui mangeait le visage et les mains, faisait clapoter le pan de sa soutane contre ses jambes. Ces circonstances ne l’empêchaient pas de méditer et de voir, en esprit, les conséquences de l’acte sanglant de ce jour. Il pensait à ce mois de janvier.
Il frémit intérieurement. Il pensa à ce qui était arrivé, un mois de janvier pareil à celui-ci, il y avait deux ans, à Patrice Lumumba, au Congo-Léopoldville, assassiné dans un complot fomenté par l’Occident (France, Belgique, États-Unis). Son corps avait été découpé en morceaux, puis dissous dans de l’acide…Ce fait, nos chantres populaires s’en étaient saisis :

« Baba na Lumumba !…
Lumumba xↄ Ðokuisinↄnↄ na Kongo
Eyata wo wui do…“
(Consolation à Lumumba…
Lumumba a acquis l’indépendance au Congo.
Voilà pourquoi on l’a assassiné… »

Du Congo au Togo, de Lumumba à Olympio…On pourrait, dans la chanson, remplacer le nom de Lumumba par celui d’Olympio. Existait-il une malédiction de janvier pour les pays d’Afrique qui voulaient une indépendance réelle ? Non, Seigneur. Le prêtre priait : « Seigneur, fais qu’il n’arrive pas la même chose au corps de Sylvanus Olympio… ». Des images cauchemardesques traversèrent son esprit : le corps de Sylvanus Olympio attaché à un char d’assaut et traîné dans les rues pour terroriser la population et décourager toute tentative de le venger ou d’organiser une résistance…Ou encore, jeté dans la lagune, dans une fosse anonyme sans cérémonie religieuse, pour éviter tout rassemblement qui pourrait tourner à l’émeute, sans sépulture pour éviter que des Togolais en masse s’y rendent en pèlerinage et que cela soit l’occasion de discours ouvertement hostiles au nouveau pouvoir encore fragile, que des foules crient vengeance et réclament des enquêtes…Corps écrasé, broyé sous des chars, méconnaissable. Ou lacérer, tailladé. Ou noyé, gonflé d’eau salée, enflé, éclaté en morceaux. Lambeaux de chair déchiquetée, mélangés à des éclats d’os, à une bouillie de viscères et de déchets, dégoulinant de sang. Ou arrosés de liquide inflammable et incendiés, crépitant, calcinés lentement à la grande joie de ceux qui avaient allumé le feu… Ces gens avaient une fascination particulière pour le feu. Détruire complètement par le feu. Tout réduire en cendre et on n’en parle plus. Mais, le père G. évitera-t-il ce sort à d’autres Togolais sous Eyadema et sous son fils ?

Voyait-il les autres feux du mois de janvier, de tous les mois de janvier ? Feu des marchés de Kara (nuit du 9 au 10 janvier 2013) de Lomé (12 janvier 2013). Surtout de la cathédrale (2 janvier 2017) ? Ah, cette cathédrale qui lui était si chère, où il avait célébré le mystère de la foi…combien de fois ? Cette cathédrale, l’une des plus belles, des plus impressionnantes de l’Afrique, souvenir perpétuel des missionnaires allemands qui croyaient que cet édifice dédié au Dieu Eternel devait être éternel lui aussi, entretenu et transmis à toutes les générations, quel que soit l’occupant, quels que soient les pouvoirs en place, avec son architecture imposante, ses brillantes mosaïques, ses beaux vitraux dont la contemplation nous mène sur le chemin du Mont de la Transfiguration, sa sacristie, lieu de la manifestation de la lumière eschatologique ( voudrait-on supprimer la lumière du Dieu qui est tout en tous par la flamme infernale ?), les ustensiles et vêtements sacerdotaux, le tabernacle, les icônes, les statues de la Vierge et des saints, la Croix qui ouvrait les cortèges funèbres…l’élévation de la voix et de la foi des fidèles vers le Très-Haut. Ce sont des flammes, des fumées noires et infernales qui envahissaient, tentaient (c’est le propre du Tentateur) de dévorer, détruire la rencontre de l’homme avec son Dieu en dévorant la voûte, le lieu de cette rencontre. Brouiller la Lumière Divine par l’obscurité de la fumée démoniaque.

Voyait-il surtout, bien des années après le coup d’État de janvier 1963, alors que le régime qui en était issu et qui se croyait solidement implanté, qui se voulait perpétuel, avait été sérieusement ébranlé par une manifestation populaire, d’une foule tout de blanc vêtue pour signifier son caractère pacifique, et qu’une horde bien dans la tradition des « héros libérateurs », a surgi pour perpétrer l’un des plus sanglants massacres de l’histoire du Togo, le 25 janvier 1993( la malédiction de janvier ?), la tragédie de Fréau Jardin. Sylvanus Olympio était pour les « héros libérateurs du Togo », le « Portugais ». Et l’ombre éblouissante de ce Portugais plane toujours sur le Togo. La foule de manifestants était certainement composée de « Portugais », d’Afro-Brésiliens, on ne sait même pas. Toute une armée blanche de plusieurs centaines de milliers de Portugais, ou d’Afro-Brésiliens (on ne sait jamais comment appeler ces « gens-là »), à la rigueur, de « Togolais entièrement à part » qui venaient encore de débarquer, d’envahir la terre des « Togolais à part entière », des « Togolais authentiques ». Il fallait en nettoyer le Togo, laver la terre des Togolais authentiques dans un bain de sang ! Les acolytes des héros libérateurs, miliciens du parti au pouvoir, qui ne manquent pas d’intelligence, c’est-à-dire de ruse (nous sommes en guerre, donc les stratagèmes sont de règle) avaient revêtu la même tenue blanche, mais ayant comme signe distinctif de reconnaissance entre eux, un bandeau noué autour de la tête. En sorte que dans la confusion générale un « manifestant à bandeau » pouvait, se servant de son poignard ou de son pistolet caché sous le vêtement, massacrer autant de « manifestants sans bandeau » possible, sans se faire repérer. Au moment décisif, à un signal convenu, les« chevaliers de la table ronde » (leur hymne pour boire) et les « manifestants à bandeau », tous Cavaliers de Gengis Khân ( version anachronique togolaise de l’Histoire, bien sûr), lâchés sur la ville, dans la confusion créée exprès, déferlent, bondissent hors des camions militaires, tirent dans le tas, renversent et incendient les véhicules des manifestants garés au bord des rues et sur la place. Et chars de combat ! Et fusils d’assaut ! Et pistolets mitrailleurs ! Et grenades lacrymogènes ! Et poursuite des manifestants où qu’ils se trouvent, où qu’ils se cachent…Feu ! Feu ! Fumée ! Fumée ! Il faut les dénicher, même dans les maisons, même sous des lits, même dans les trous, les égouts… les cueillir dans les branchages d’arbres. Qu’ils tombent de la manière la plus fracassante possible ! Les balles sifflent. Nous sommes en guerre, vous savez ! Et klatcha ! klatcha ! Et klatcho ! klatcho ! Et kliya a ! kliya a… ! Et on piétine ceux qui sont tombés, blessés mourants, râlant. Et on réduit en bouillie certains cadavres. Le sang coule abondamment. Et, quand l’Avenue de La Libération et les rues adjacentes et parallèles furent complètement libérées, laissant une terre jonchée de cadavres, de pagnes et de chaussures abandonnées, surtout les sandales, de papiers et plastiques d’emballage, de traces de glaces fondues( il faisait très chaud cet après-midi), de déchets de nourriture car certains mangeaient au moment où la guerre avait été déclenchée, les « chevaliers de la table ronde » et les « manifestants à bandeau » plaisantaient car ils savent plaisanter, en massacrant, bien sûr.

-Combien en as-tu tué, de ces « entièrement à part » ?
-Quinze ou vingt. Je ne sais plus !

-Rien que ça ? Toi, tu ne vaux rien ! Tu n’auras que quinze ou vingt bouteilles de vin. »
La récompense en bouteilles de bière et de vin, se mesure bien sûr à la quantité de sang versé. Les volutes de fumée montaient toujours comme des serpents aériens, le long de l’Avenue de la Libération, des abords de la cathédrale au commissariat central de police où les « héros libérateurs » devaient fêter leur « victoire » sur les « Portugais de blanc vêtus», faisant couler à flots la bière fraîche et le vin rouge, à la mesure du sang tout chaud !

D’autres feux de la libération sont réservés à ceux qui voulaient être députés des partis d’opposition à l’Assemblée Nationale. Il faut libérer le pays de ces brebis galeuses. Que venaient-elles chercher dans notre belle Assemblée qui doit nous appartenir à nous tout seuls, nous les « Togolais à part entière » ?

Drôle de « Libération » ou ironie de l’histoire ? Non plutôt macabre moquerie des « héros libérateurs », à l’égard du peuple togolais. Ces « héros libérateurs », cavaliers de Gengis Khân, à la fin du règne du père, resurgiront pour asseoir celui du fils, ici et ailleurs, dans tout le Togo, avec les mêmes méthodes, un acharnement farouche semblable, dans un pareil bain de sang.

Nokafuyesukristo ! C’était aussi la manière du prêtre de respirer, lorsque certaines horreurs, certaines bêtises humaines risquaient de le suffoquer, sa manière de réguler et de rythmer son souffle haletant, sa méthode, comme la formule des hésychastes : « Seigneur Jésus aie pitié ! ». Il aperçut les impacts tout frais de balles sur les murs de la villa présidentielle et se surprit presque, bouleversé et indigné, secouant la tête, à, de temps en temps répéter les paroles du Christ mourant sur la croix, à l’égard des soldats romains, ses bourreaux : « Seigneur, aie pitié d’eux, car ils ne savent pas ce qu’ils font ! ». Vu le nombre de ces impacts de balles, les militaires putschistes auraient pu massacrer toute une famille, un bataillon même, s’ils avaient rencontré la moindre résistance.

Le soleil de ce jour, morne, lent à venir, n’avait pas encore chassé les ténèbres de la nuit. La mer était violente comme si un vent furieux fouettait les vagues écumantes qui venaient s’échouer contre les troncs des cocotiers et de ces arbres, sortes de platanes que nous appelons ici « raisins de mer » à cause de la forme de leurs fruits à la chair moins pulpeuse que les vrais raisins entourant un noyau gros comme une bille et au goût âpre, et contre les dunes de sable, troublant ainsi le silence de mort qui régnait dans le quartier.

Non loin, le cimetière baignait encore presque entièrement dans l’ombre épaisse, présence lourde, angoissante de la Mort qu’accompagnaient les grands arbres touffus résonnant de temps en temps, de croassements et de bruits de bagarre de charognards autour d’une proie. Le cliquetis des armes, un peu plus tôt, avait dû les mettre en état d’alerte et d’énervement. Les hirondelles nichées dans le toit de l’École Professionnelle appelée Brodaxomé (la Maison des Frères) avaient manifesté le même état d’énervement et s’étaient répandues dans toute la ville dans un vacarme assourdissant.
Nokafuyesukristo se demandait combien de fois il y avait conduit des hommes, des femmes, des enfants, illustres ou anonymes, à leur dernière demeure. Surtout des morts dans la lutte pour l’indépendance. Et maintenant… Une émotion terrifiante parcourut son corps, des pieds à la tête. Mais il savait qu’il ne devait pas céder à l’émotion.

Le cimetière semblait bouger, avancer, bourré de tombeaux en marbre, en pierres de toutes sortes, en ciment ou simplement en mottes de terre, jonché de feuilles mortes et de touffes de broussailles, avec la forêt de croix de différentes couleurs, différents bois, différents métaux, différentes tailles, différents poids ( à chacun sa croix)plus effroyables que jamais. Des croix. Des calvaires. Cela l’écrasait, l’angoissait, ce n’était pas sa propre croix. Ce n’était même pas la mort. Même pas celle de l’illustre homme assassiné aujourd’hui. Il avait vu des gens mourir. Il avait été plusieurs fois appelé au chevet des mourants et leur avait administré l’Extrême Onction. La mort est devenue presque banale comme la vie. S’il y a une entrée, c’est qu’il doit y avoir une sortie. Dieu le veut ainsi. Et peut-être la sortie est une nouvelle entrée. Qu’en savons-nous ? Mais le plus dur, c’est le temps que dure chaque sortie, de quoi ce temps infini de l’agonie est tissé : maladies, souffrances, douleur, faim dévorante, soif brûlante, gémissements, appels à l’aide, en vain, flots de larmes, de sang et toutes sortes d’émissions incontrôlables. Tout ce qui donne à l’homme le spectacle insupportable de la dégradation de l’humain. Mais le pire, c’est quand des hommes, par propension à la cruauté, par cynisme, pour conquérir ou asseoir leur pouvoir ou simplement en faire la démonstration, remplissent ce temps du passage de la vie à la mort des autres hommes par des atrocités. Cela, il ne pouvait pas le concevoir. Dieu ne l’a certainement pas voulu. Dieu n’a donné ce pouvoir à aucun homme. Et ceux qui se l’arrogent ne peuvent le faire que sous une influence démoniaque.

Limiter, éviter autant que possible l’influence de Satan, l’Ennemi, sur les hommes créés à l’image de Dieu. N’est-ce pas cela la lutte des hommes de Dieu ? Pendant combien de temps l’homme qui venait d’être assassiné avait-il souffert, avait-il crié de douleur, avait-il appelé en vain à l’aide, à la pitié, à l’humanité de ses assassins, à des sentiments simplement humains avant de fermer définitivement la bouche et de sortir de ce monde pour entrer dans un autre que nul n’a jamais vu ? Et combien d’hommes et de femmes, en ce pays comme dans un autre, souffriront de la cruauté des hommes, de ceux qui ont intérêt et plaisir à faire mourir leurs semblables à petit feu, combien subiront le calvaire, dans les camps de concentration, les prisons, les gendarmeries, les commissariats de police… ? Et ceux qui inventent les instruments de torture? Ou ceux qui, des inventions qui devaient servir l’homme, contribuer au progrès de l’humanité, font des instruments de torture et de destruction de l’homme : du simple couteau de cuisine aux avions pour larguer des prisonniers vivants au-dessus des forêts touffues peuplées d’animaux sauvages, ou dans la mer, les lagunes, en passant par les tenailles, la hache, le courant électrique…ou simplement les lourdes bottes de militaires utilisées pour briser les têtes, écraser les abdomens pour en répandre les viscères ? J’allais oublier l’essence et l’allumette, instruments indispensables et faciles à trouver pour détruire sournoisement l’homme et son œuvre qui se veut de progrès. A propos de l’allumette et du progrès, ceux qui, dans la période qui a précédé l’accession au pouvoir de Sylvanus Olympio, se réclamaient du Parti du Progrès, avaient une chanson pour se moquer des prétentions des indépendantistes, dans laquelle ils citaient les objets fabriqués par les Blancs que les Noirs étaient incapables de fabriquer, parmi lesquels l’allumette :

« Yovowo kpo mia kplↄ do…
Meyibↄ tchᾶ wↄ na metchèssi a?“
(Nous ne suivrons que les Blancs…
Les Noirs sont-ils capables de fabriquer l’allumette… ».

Complexe d’infériorité qui conditionne beaucoup de nos comportements, bien sûr, mais au-delà de ce complexe, limite de la capacité de réflexion de certains esprits. Et se préoccupe-t-on de savoir que le progrès ne se trouve ni dans l’allumette, ni dans l’essence, l’avion ou le fusil, mais dans l’esprit de l’homme ? Et il y a des esprits qui, loin de se préoccuper de savoir comment on fabrique une allumette, jubilent simplement à l’idée d’en craquer une pour allumer l’incendie le plus formidable, le plus dévorant du siècle ! Avec de tels esprits, pourquoi ne suivrions-nous pas toujours les Blancs ? Il faut les suivre pour qu’ils fabriquent les allumettes et nous les vendent (avec eux rien n’est donné !) afin de nous permettre d’allumer toujours nos beaux incendies ! C’est cela, le progrès. Appuyer sur la gâchette d’une arme, enfoncer la lame d’un couteau dans une chair humaine, larguer à bord d’un hélicoptère des êtres humains en mer ou au-dessus de la forêt vierge…quel pouvoir ! Quelle jubilation ! Quel progrès ! …Évidemment, pour ces esprits-là, il n’est pas question de s’interroger sur ce que coûtent l’avion, le fusil, les balles, le courant électrique, le poignard, l’essence ou simplement l’allumette à l’État, à la nation. Encore moins les vies humaines.

Le prêtre savait aussi que des citoyens avaient été molestés, avaient subi des injustices, des humiliations,…que des agents de l’administration avaient perdu leurs postes pour cette indépendance. C’étaient leurs croix. Le prêtre fut accablé par cette vision, comme si aujourd’hui il portait la sienne propre qui l’écrasait, celle qui résumait tant de souffrances, tant de douleurs endurées pour la liberté et la dignité des hommes et des femmes de ce pays, et dont l’événement sanglant du jour était le summum, le symbole.

Presque toutes les fenêtres des maisons étaient hermétiquement fermées, car les hommes s’étaient calfeutrés chez eux, depuis les premiers coups de feu entendus suivis du retentissement sur le pavé de la voix et des pas d’un homme qui paraissait fou, courant et criant : « Togolais, sortez ! Réveillez-vous ! Sortez ! Révoltez-vous ! On a tué mon père ! On a tué votre Président ! ». Qui était-ce ? Qui est-ce qui pouvait appeler Sylvanus Olympio « mon père » ? En fait, une majorité de citoyens pouvaient parler de lui comme de leur père, car, ne le nommaient-ils pas affectueusement « Papa Siva » ?

Mais, peut-être qu’il s’agissait d’un fou. Le plus turbulent des fous qui courait dans le quartier, un métis appelé Fo Yovo, était déjà mort. Il y en avait un autre qu’on voyait rôder par-ci par-là de temps en temps, Akouété Valentin. Mais lui aussi avait disparu. Non, ce n’était pas Fo Yovo, ni Akouété Valentin. Deux autres fous bien connus dans la ville qui, par la couleur de leur peau pouvaient ressembler à l’homme ahuri qui courait dans la pénombre, étaient des métis libanais ou libano-syriens. L’un s’appelait Azi et était, non seulement fou, mais aussi fan fou de l’équipe de football la plus brillante, l’Étoile Filante. Azi avait été riche. Il s’installait en plein marché devant les magasins de Libanais, ceux que nous appelons « Agouda », confondus avec les Portugais, premiers hommes à peau claire à établir des comptoirs de commerce sur notre côte. La seule provocation qu’il ne supportait pas, à laquelle il répondait, furieux, en lançant des morceaux de métal contre ses provocateurs, c’était qu’on lui dise que l’Étoile Filante avait été battue, notamment par sa rivale, la Modèle. Azi pouvait sortir des billets de banque et, de colère, les déchirer séance tenante. L’autre fou libano-syrien, c’était Tiro. Il avait dû être riche lui aussi et, devenu un clochard, il répétait partout, parlant de lui-même :
« Tiro me dze anyi o ! » ( Tiro n’est pas tombé).
Alors, on lui répliquait pour le provoquer :
« Tiro e dze anyi ! Kaka atsaƒua me djo ! Mudↄ kple abatiwo katᾶ…“

( Tiro est tombé !

Au fin fond de la mer, dans un grand vacarme, le lit et la moustiquaire, tout…)
La chute d’un homme est-elle évitable quand le sort le décide ? Le néant, le trou béant comme l’abîme de la vaste mer qui nous attend tous, avec nos œuvres que nous croyons nous assurer une existence pérenne et tranquille comme le lit et nous protéger contre les morsures de la vie comme la moustiquaire, est-ce là la leçon indirecte enseignée par Tiro Le Fou ? Et, quel rapport avec l’évènement d’aujourd’hui ? Et l’autre fou, Azi, l’homme qui avait une passion, le football et son idole, l’Étoile Filante et était capable de déchirer des milliers de francs CFA quand il apprenait que son équipe avait lamentablement perdu un match ? Mettre sa passion au-dessus de tout. Peut-être manquons-nous simplement de passion. Mais, pour quoi ? Le pays, le peuple, la Justice, la Vérité ? Dieu ?
Mon grand-père, qui connaissait mieux que moi le père G, me disait que pour mieux servir Dieu, il faut être un passionné de Dieu comme lui. Passionné ou fou de Dieu, comme les hésychastes. « La folie en Christ érige une sorte d’humour grandiose…par rapport à la suffisance du monde », écrit Olivier Clément (O. Clément, Byzance et le Christianisme, éd. PUF, 1964, p. 16).
Cet homme de Dieu qui, par sa piété savait atteindre à la philocalie, la beauté sublime de Dieu ne pouvait regarder les horreurs, les agitations des hommes, les crimes commis pour la conquête du pouvoir et pour l’acquisition des biens matériels, qu’avec pitié ou ironie. Tel était Nokafuyesukristo.

Le fou qui courait en ce petit matin du 13 janvier 1963, ce n’était ni Fo Yovo, ni Akouété Valentin, ni Azi, ni Tiro.

Certains chuchotaient que cet homme n’était pas un fou, mais que c’était bien Bonito Olympio, le fils aîné du Président, ahuri, paniqué, ne sachant à quel saint se vouer qui appelait la population à la révolte. Mais, comment en être sûr et sortir dans la rue dans cette pénombre de terreur et d’horreur ? Les habitants de ce quartier et ceux surtout dont les maisons s’étalaient le long de cette route internationale, pouvaient difficilement admettre l’idée que sur cette même route et pendant plusieurs années, les acteurs de cet évènement sanglant qui les avaient traumatisés, qu’ils auraient aimé voir arrêtés et traduits en justice, puissent choisir ce même jour de leur forfait comme un jour de triomphe et en faire une fête nationale, célébrée presque sur les lieux même du crime, par ce qu’on a appelé un « défilé-monstre ».

Il durait quatre heures, une véritable démonstration de force, mais pour impressionner qui ? Les toits de ces maisons en bordure de la rue qui court le long du littoral, plus tard baptisée Avenue Houphouët-Boigny, seront réquisitionnés pour y installer des postes de sécurité où des militaires armés, immobiles comme des statues, prendront position pendant le défilé. Qui parmi les propriétaires pourrait oser s’y opposer ? Pour les répétitions précédant le jour J et pour le jour J lui-même, il faut imaginer les militaires s’introduisant dans ces maisons, klatcha a ! klatcha a ! klatcho !klatcho ! « Nous voulons installer nos postes de sécurité ici ». Et les propriétaires, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, acquiesçant, certains avec un sourire forcé, certains avec force courbettes… Les propriétaires de ces maisons devaient même s’estimer heureux que l’État ne leur ait pas simplement intimé l’ordre de déguerpir pour raison de sécurité, comme c’était le cas pour d’autres citoyens dont les domiciles se trouvaient dans des zones dites sensibles, en particulier ceux construits à proximité du camp où résidait le dictateur, le grand Vainqueur du coup d’Etat d’aujourd’hui…

Mais, cela ne va pas s’arrêter là. Les enfants d’Eyadema, après lui, vont jouir du même droit de déloger, d’exproprier qui ils veulent de leur domicile, démolissant les bâtiments aux bulldozers, rasant les maisons, sous le prétexte qu’ils leur rachètent leurs terrains. Et klatcha ! klatcha ! Et klatcho ! klatcho ! Et kliya a ! kliya a. Car les maîtres du pays ont besoin d’espace vital ! Qui peut s’y opposer ? Les zélateurs du système proclament qu’il faut applaudir le maître du pays et ses enfants qui dédommagent, selon leur bon vouloir et au prix qu’ils sont seuls à fixer, sans vraies négociations ni décisions des tribunaux (de toute façon, ceux-ci sont à leur disposition) les propriétaires délogés manu militari ! Et contents ou pas contents, certains applaudissent.
Un défilé-monstre ! Parmi ceux qui inventèrent ce nom et ceux qui l’utilisaient, combien pouvaient percevoir, apercevoir derrière cette expression, le Monstre du 13 janvier, surgir, nanti de mille tentacules, revêtu de mille couleurs chatoyantes, s’allongeant… s’allongeant, bondissant, ondulant, luisant au soleil comme le front d’un homme qui transpire ou comme la surface huilée d’un fleuve dont les eaux dans le fond sont troubles, glauques, abyssales et surtout dangereuses, capables de tout ravager sur leur passage, de tout engloutir sans qu’on s’en rende compte…Et combien de citoyens ont été entraînés, perdus, noyés, engloutis dans ces eaux ? Par-dessus tout, un monstre est un être conscient de faire peur. Ici, à qui celui-ci voulait-il faire peur ? A une Ombre Éblouissante qui le poursuivait, l’Ombre Éblouissante d’un homme qu’il avait assassiné, et dont il redouterait encore la vengeance ? Il fallait trouver un euphémisme pour que le Monstre « embelli » surgisse, agité, déferlant, tumultueux chaque année avec la même intention de repousser l’Ombre Éblouissante têtue, sans toutefois mettre en fuite la population. Au contraire, il fallait tenter, par ce défilé-monstre, d’emporter l’adhésion de la population, camoufler l’obsession du Monstre ; se servir de la masse de la population qu’on faisait venir, pour couvrir, protéger le Monstre qui a peur, échapper à la poursuite de l’Ombre Éblouissante …Pour que le Monstre retrouve sa paix, sa colombe. On décrètera ce jour « Fête Nationale ». Mais au fond personne n’avait jamais su comment l’appeler exactement, parce que, objectivement, personne ne savait vraiment ce qu’on fêtait : la chute et la mort d’un Président ou l’accession au pouvoir d’un dictateur militaire à la place du Président assassiné ? Cette fête est vraiment caractéristique du système togolais depuis cette sinistre date du 13 janvier 1963. Nous avons, sur ce plan le don des réconciliations miraculeuses.

Ou des experts dans ce domaine. Ainsi, nous est épargnée la peine de nous poser la question de savoir quel sens donner à nos actes publics qui peuvent signifier une chose et son contraire en même temps. Cela nous semble naturel. Mieux, nous possédons toute une gamme de recettes pour inventer, dans chaque circonstance, pour les besoins de la cause, un laboratoire d’oxymore capable de réconcilier, par une alchimie discursive des plus originales, les positions les plus antagonistes. Nous sommes des champions de la réconciliation ! C’est ainsi par exemple que, pour mettre d’accord la Victime du 13 janvier 1963 et son assassin, ce laboratoire, alors dirigé par un prélat, avait procédé à un baptême que l’on peut dire miraculeux : la Victime est nommée Père de l’Indépendance, tandis le Bourreau (en tout cas le grand Triomphateur et Bénéficiaire de l’assassinat) a pris le nom de « Père de la Nation ». Ne me demandez pas si l’Indépendance que le premier avait engendrée était celle d’une pierre ou d’une souris, et si la Nation dont le second est devenu le Père n’existait pas, et est simplement née du surgissement crapuleux et tragique du « Monstre du 13 janvier », dans un jaillissement de feu et de sang. Je vous ai déjà dit que c’est l’œuvre d’un prélat. Il s’agit donc d’un dogme et les dogmes, nous avons besoin d’y croire, pas de les justifier ni de les expliquer par une logique humblement humaine. 

(A suivre)
Sénouvo Agbota ZINSOU

{fcomment}
 

Laisser une réponse