J’ai été pris hier. J’ai reçu beaucoup de mots de lamentations de la part des populations Tem sur la situation qui prévaut à Tchaoudjo 2.
Dans l’absolu, il n’y a pourtant rien de véritablement surprenant dans la situation qui prévaut.
Pour comprendre cette affaire et, peut-être, entrevoir les voies de sa résolution, il faut d’abord remonter à l’histoire.
Le problème foncier oppose, en premier lieu, les Tem entre eux. Deux clans notamment s’affrontent, les Mɔ́ɔ́lá et les Ɖáárʊ, sans oublier que le clan Mɔ́ɔ́lá lui-même n’est pas homogène, puisque deux villages au moins s’opposent sur cette question.
Même si l’histoire précoloniale du peuplement du Togo demeure sujette à débats, chacun se souvient ou a eu Les échos des déplacements et rééquilibrages socio-économiques opérés durant la période coloniale, notamment à des fins de mise en valeur des terres et de subsistance des populations.
Pour autant, ces transformations n’avaient pas nécessairement vocation à remettre en cause l’ensemble des organisations sociopolitiques héritées des pratiques traditionnelles. Pendant longtemps, les différentes communautés ont su cohabiter et préserver entre elles un équilibre.
Puis vint la politique de l’Afrique indépendante.
Le pouvoir nouvellement installé eut bientôt une préoccupation essentielle, celle de durer et d’assurer sa pérennité. Pour y parvenir, il lui fallait des relais locaux au sein des différentes communautés.
C’est ici qu’intervient un fils du pays Tem, dont le rôle mérite d’être interrogé pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui.
Nyáɖááná tawáránya. Asʊ waalá wé ?
À sa sortie de prison, il fut accueilli et porté par les siens comme une valeur sûre. Mais la suite de son parcours donne le sentiment que les intérêts de sa communauté n’étaient peut-être plus sa préoccupation première. Il lui fallait désormais se rapprocher du pouvoir togolais et lui donner des gages.
Aux manettes au ministère de l’Intérieur, son rôle lors de l’élection présidentielle de 1998 au profit de Gnassingbé Eyadéma demeure dans les mémoires.
Mais il alla plus loin !
Plus royaliste que le roi, il entreprit de bouleverser l’organisation sociale existant à Kpario, devenue Lamatessi. À l’organisation coutumière jusque-là pratiquée, il voulut substituer le principe d’une royauté rotative.
C’est là que se trouve, à mon sens, l’une des sources essentielles du problème actuel. Il s’agit notamment de l’irruption du politique dans un équilibre coutumier qu’il prétendait réorganiser. Et pourtant jusqu’ici l’organisation était tout simplement harmonieuse (Ces peuples sont désormais à tout le moins en symbiose, sinon fusionnés par des liens de parenté et d’alliance).
À partir de ce moment, ce qui relevait de l’histoire, de la coutume et des rapports entre communautés devint progressivement un enjeu de pouvoir.
Et la politique n’a pas fini de s’en mêler.
Des relais du pouvoir en place existent encore, au plan local, au sein de toutes ces communautés (y compris Tem), et ils continueront à jouer leur rôle tant que la question sera posée dans les termes voulus par le pouvoir.
Car lorsqu’on veut s’affirmer homme libre, on ne commence pas par discuter de sa valeur en tant que marchandise. On récuse d’abord le principe même de sa mise en vente. À défaut, la liberté finalement obtenue ressemble davantage à un affranchissement concédé qu’à la reconnaissance d’une liberté qui n’aurait jamais dû être contestée. Et ce chemin peut être long.
Le fils du père s’est engouffré dans la brèche, dans une région où, d’ailleurs, il n’a même pas jugé utile de nommer un « gouverneur » de paille comme il en existe désormais ailleurs au Togo.
Quant au fils du pays Tem qui avait contribué à ouvrir cette boîte de Pandore, il n’est plus de ce monde. L’une de ses dernières apparitions publiques fut liée à la campagne de l’élection présidentielle de 2020. Il soutenait encore l’opprobre. Peu de temps après, il quittait définitivement ce pays et ce monde.
Il n’a laissé, à ma connaissance, ni mémoires ni véritable témoignage permettant aux générations suivantes de comprendre son parcours, ses motivations et ses choix.
Il est à présent question d’un « Conseil coutumier », et on y cite des chefs traditionnels Tem comme parties prenantes. Des obligés de circonstances que l’on brandira désormais comme décisionnaires. Quid d’ailleurs de la procédure de désignation et de sa particularité en pays Tem ? Pour rappel, il y a quelques jours de cela, les relais du pouvoir en place ont affiché un spectacle désolant à Aléhéridè…
Un autre aspect est qu’il n’y a pas de hasard de calendrier dans cette affaire. Faure Gnassingbé sort des Evala, où ils ont encore promu le repli identitaire des Kabyè. C’est un travail de communication savamment élaboré en amont. Il suffit d’observer les agissements. Je l’avais même soulevé en voyant les images des Evala 2026. Et donc, c’est une manœuvre pour éteindre toute velléité de ralliement de populations Kabyè à la lutte…
Alors, quelle solution ?
Je répondrais d’abord de cesser de chercher la responsabilité d’un peuple là où il faut rechercher celle d’un système.
Faure Gnassingbé gouverne avec sa Cour, ses relais (y compris en pays Tem), et les mécanismes qui permettent au pouvoir de pénétrer jusque dans les organisations locales et traditionnelles.
Mais les victimes de ce système ne sont pas seulement Tem.
Les Kabyè eux-mêmes en souffrent, dans leur grande majorité.
Dès lors, faire de cette affaire une confrontation entre Tem et Kabyè serait commettre une grave erreur d’analyse et, surtout, tomber dans le piège qui consiste à transformer les conséquences d’un système politique en conflit entre communautés.
La véritable question est ailleurs. Elle consiste à savoir comment rendre aux communautés la maîtrise de leur histoire, de leurs coutumes et de leurs institutions traditionnelles, en les soustrayant aux calculs et aux interventions du pouvoir politique ?
Pour Kpario-Lamatessi, la solution ne viendra donc ni de la surenchère identitaire ni de la recherche d’un ennemi ethnique.
Elle viendra de l’histoire, de l’établissement rigoureux des faits et de l’écoute des différentes traditions.
Et, enfin, le principe simple qu’il faut retenir et graver dans le marbre est que la politique ne doit pas réécrire la coutume pour satisfaire les nécessités du pouvoir du moment.
Mais puisque c’est précisément la politique qui a pénétré la coutume, l’a instrumentalisée et a contribué à dérégler les équilibres anciens, la sortie de crise est nécessairement politique. Non pas parce qu’il appartiendrait au pouvoir politique de décider de la coutume, mais précisément parce qu’il lui appartient de cesser de prétendre en décider.
Et concernant le cas spécifiquement togolais, c’est avec le système qu’il faut en découdre. À défaut, nous déplacerons le problème au lieu de le régler…
Par Kwasigan Agba