Kara-Lomé, Lomé-Kara

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J’ai lu un échange de réactions de Michel Kinvi et Kofi Alouda à « Monsieur Gerry Taama, de Kara, je vous écris » publié le 13 décembre 2011 sur Togocity, les deux hommes, Kinvi et Alouda étant, je suppose de ma famille politique qui est celle de l’opposition. Je connais Kofi Alouda, je n’ai pas encore eu l’occasion, si je ne me trompe, de connaître Michel Kinvi. Mais je les apprécie tous les deux pour les opinions politiques qu’ils expriment souvent, sincères l’un et l’autre, même si nos points de vue ne convergent pas toujours forcément. Ce qui est normal en démocratie. Si j’ai mal compris l’un ou l’autre et que je dis des bêtises, qu’ils me le pardonnent d’avance.

Je commencerai par cette lettre ouverte elle-même, qui relate les problèmes vécus par les étudiants de l’université de Kara. Elle me semble très significative de la situation, non seulement à Kara, mais également à Lomé. Je crois aussi que l’auteur en a choisi la forme volontairement directe, le style volontairement spontané et même oral, pour signifier qu’il ne s’agit nullement d’une littérature fabriquée, mais d’un vécu dramatique. M. Taama décrit si bien la situation qu’il est inutile de le paraphraser ici. Je renvoie donc le lecteur à son texte.

Ceci dit, la question ne me semble pas être de savoir si le Nord ou le Sud, ou une région quelconque du Togo est en avance par rapport à une autre ( sur quel plan ?), si l’une de nos universités est privilégiée par rapport à l’autre. Il n’y a, à mon humble avis, que deux catégories de Togolais : ceux qui pensent que nous appartenons à un même pays dont la vocation est de devenir une nation ( ce qui n’est pas encore le cas ; nous en sommes encore au stade de proto-nation, comme dit Jean Ziegler dans son livre remarquable, Main basse sur l’Afrique ) ; et ceux pour qui la division entre Nord et Sud, entre citoyens appartenant à des régions, des tribus, des clans différents est un fonds de commerce à exploiter d’une manière ou d’une autre.

Pour rester dans le domaine scolaire et universitaire, la première fois que je me suis vu confronté aux problèmes régionaux, où la question m’a tourmenté pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, ce fut au lendemain du coup d’État du 13 janvier 1963. Mon père, fonctionnaire, venait d’être affecté à Sokodé : il pleurait en faisant ses valises, parce qu’il pensait que c’était une punition, après vingt ans de service, dont seulement un à Aneho et le reste à Lomé. Une punition, d’autant plus amère à avaler qu’il ne se reconnaissait qu’une faute : n’être pas, selon lui, dans les bonnes grâces de ceux qui venaient nouvellement de s’installer dans les ministères, à la faveur du coup d’État. Évidemment, cela aurait été normal dans tout cas de changent de régime, sauf que là, nous étions dans une atmosphère des lendemains de coup d’État sanglant, de suspicion, de délation, de terreur, d’arrestations arbitraires, d’expéditions punitives sur toute d’étendue du territoire national parfois contre des personnes qu’on n’aurait pas soupçonnées d’être en mesure de nuire en quoi que ce fût au nouveau régime.

Mais, ce n’est pas de mon père que je voudrais parler, du choc que cela avait été pour lui, mais de moi. Pour moi, le choc n’était pas l’affectation de mon père. Mais c’était que, élève au cours complémentaire de Kpélé- Élé au moment du coup d’État, je voulais suivre mon père à Sokodé. En un sens, je voulais tirer avantage de cette affectation car c’était pour moi l’occasion d’entrer au collège moderne de Sokodé ( futur lycée), très réputé, le deuxième centre estudiantin, après le lycée de Tokoin « embryon de notre future université » pour emprunter l’expression au discours de Sylvanus Olympio qui l’avait inauguré lui-même pour montrer à quel point les questions de l’éducation et de la jeunesse lui tenaient à cœur. Et aussi, qu’il avait une vision de la construction du Togo qui ne pouvait être basée que sur une jeunesse bien éduquée.

Mon père quelque peu traumatisé, qui voulait se faire le plus discret possible à Sokodé, qui voulait même se faire tout petit, adopter un profil bas, méfiant à l’égard de tous, à tort ou à raison, n’osait pas aller solliciter pour moi une place au collège moderne. Il fallait que j’y aille moi-même. On m’avait alors parlé d’un monsieur Coulon, un Français, professeur de physique, très influent après M. Charles, le principal. Monsieur Coulon faisait office de censeur, je crois. La première question que M. Coulon m’a posée quand j’ai été le voir était : « Tu es du Sud ou du Nord ? ». Ma réponse naturellement était : « Du sud ». M. Coulon commenta : « Il y a peu de chances qu’on te prenne, parce que nous avons reçu consigne de prendre en priorité les élèves du Nord. Mais il y a un concours officiel.

Passe le concours d’abord et on verra ». Je n’avais aucun moyen de vérifier la déclaration de M. Coulon. Donc, je ne puis dire si le corps professoral avait effectivement reçu une consigne ou non dans ce sens, ni d’où venait cette consigne. Toujours est-il qu’à la rentrée 63-64, j’avais passé le concours d’entrée en classe de quatrième et j’avais été reçu. Je crois pouvoir dire, si mes souvenirs sont bons, qu’il y avait d’autres élèves originaires du sud qui étaient reçus cette année-là et que dans tout le collège, il y avait beaucoup d’élèves du sud. Si je peux tirer une réflexion de cette réalité, c’est que les Togolais de la première catégorie, je veux dire ceux qui pensent que nous avons pour vocation de créer ensemble une seule et même nation sont aussi bien parmi les ressortissants du Nord que parmi les ressortissants du Sud. Je peux dire que les non Togolais qui veulent nous aider à atteindre cet objectif aussi existent. Je ne puis dire exactement aujourd’hui quel était le sentiment de M.Coulon au moment où il me parlait. Mais, je crois qu’il était un peu désolé et que, même si la consigne à laquelle il faisait allusion avait existé, lui et d’autres enseignants comme lui, expatriés, Togolais du sud comme du Nord n’en tenaient pas compte.

Il nous faut absolument être vigilants pour ne pas faire le jeu de ceux pour qui le régionalisme, l’opposition Nord-Sud est un fonds de commerce. Cette opposition-là, que certains ont voulu embellir, me semble d’une époque qui doit être aujourd’hui dépassée, au moins dans les rangs des démocrates. J’ai regardé attentivement le drapeau de la République autonome du Togo, drapeau dit de zotonomie et essayé de le lire.

Il comporte deux étoiles d’or. C’est clair et c’est flatteur : le Togo serait composé de deux régions qui brillent comme de l’or. Qui n’aimerait pas voir son peuple briller comme une étoile ? Mais, au-dessus de ces étoiles ou régions, il y a un « bleu-blanc-rouge » protecteur, pour ne pas dire paternaliste. « Bleu-blanc-rouge » était là pour ne pas voir les deux étoiles, à jamais incapables de s’entendre, laissées seules, s’entre-déchirer, se massacrer, se détruire mutuellement…

Ces deux étoiles coiffées par Bleu-blanc-rouge n’étaient pas du goût de la population togolaise dans sa majorité. Un patriote, du nom de Djossouvi Badjagbo, véritable héros national, avait déchiré le drapeau qui les portait, le jour même où il fut officiellement hissé dans le ciel togolais au stade de Lomé, au nez et à la barbe des représentants du gouvernement français et du premier ministre togolais de l’époque, Nicolas Grunitzky, surpris et stupéfaits.

Un de nos instituteurs de l’époque, farouche militant du CUT, parti de l’indépendance, qui savait bien déceler le comique des situations, commentait ce drapeau de l’autonomie en ironisant : « Attention, les enfants, Papa de Gaulle est là-haut. À la moindre bêtise, il va descendre pour nous donner des fessées ». Cette ironie est valable dans plus d’une ancienne colonie aujourd’hui. Je n’en dis pas plus.

Théoriquement, à partir du 27 avril 1958, il n’y a plus qu’une étoile et à partir du 27 avril 1960, « Bleu-blanc-rouge a définitivement disparu. Mais…mais…mais, ceux pour qui – Bleu-blanc- rouge existant ou non, étant ou non visible sur notre drapeau- ceux pour qui le même esprit qui prévalait avant le 27 avril 1958 continuerait de régner, ont-ils disparu ? Je ne réponds pas. À chacun sa réponse. Mais certains, au besoin, recourraient encore volontiers à Bleu-blanc-rouge pour atteindre leur but.

Ils ressemblent un peu à cet ancien combattant de la pièce La secrétaire particulière de l’auteur béninois Jean Pliya, confronté, après la démobilisation, au chômage, à la misère, à toutes les difficultés de la vie de tous les jours, qui demandait quand l’indépendance prendrait fin et que les colons reviendraient. « Si Blancs revenir, moi va retourner combat », pense-t-il à haute voix et sans se gêner nullement. Pourtant, le combat, pour lui se réduisait à « faire la cuisine dans cantine de l’armée et à laver chemises du colonel ».Au moins, le retour des colons lui assurerait-il son gagne-pain. N’allez pas lui dire que sa dignité est une autre affaire et que la liberté a un prix. Caricatural ? Mais, derrière la caricature, ne se cache-t-il pas toujours une vérité ?

Avec cette histoire de deux étoiles d’or, je me demande aujourd’hui, si ce n’était pas plutôt cinq, ou dix, ou soixante ou encore plus ( chacune représentant une région, une tribu, une langue, un parler dialectal…) qu’il fallait pour que le compte y fût, parfait. Chacun aurait la possibilité de caresser, d’adorer sa petite étoile dorée. Je me demande si ceux qui voulaient nous faire cadeau de ce drapeau avaient pensé à une région, aujourd’hui, officiellement, dénommée centrale. Si c’est le centre, ce n’est pas le Nord et ce n’est pas le Sud non plus. J’ai un ami originaire de la région centrale qui le dit souvent.

Je plaisante, mais soyons sérieux : une seule étoile suffit pour notre projet national. Il n’y a pas à chercher où est sa queue, où son milieu, où son sommet. L’essentiel est de chercher à l’atteindre. La douleur ressentie dans l’effort indispensable d’ascension vers cette l’étoile ( le rouge d’où jaillit l’étoile blanche du drapeau actuel ) à Kara est la même que celle éprouvée à Lomé. La misère dont les étudiants de Kara se plaignent n’est pas différente de celle dont les étudiants de Lomé sont victimes. Les mesures mal pensées que le pouvoir voudrait leur imposer n’épargnent ni ceux de Lomé, ni ceux de Kara et à ma connaissance, il n’y a pas que les jeunes ressortissants du Nord qui étudient à Kara tandis que, exclusivement, les ressortissants du Sud seraient confinés à Lomé.

Quant à Bodjona et aux membres de sa bande, éternellement Hacame ou yakame, même dans l’habit de ministres, ils ne feront pas plus de bien aux populations de Kara qu’à celles de Lomé. Ils n’avaient pas plus nui aux populations de Lomé qu’à celles de Kara quand ils étaient étudiants ou prétendaient l’être. Et, pour que le Togo parte sur de nouvelles bases, ce n’est pas seulement à Lomé, ou à Kara qu’il faut s’en débarrasser, mais c’est dans le Togo tout entier, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest…

Sénouvo Agbota ZINSOU

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