Intellectuels africains, souvenez-vous !

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Du 27 au 30 juillet 2009 et à l’invitation du Président Wade, plus de 300 Intellectuels venus d’Afrique et des Diasporas ont pris part, à Dakar, à un important « Symposium sur les Etats-Unis d’Afrique, suivi du Forum sur la place et le rôle de l’Afrique dans la gouvernance mondiale ». Dans une déclaration lue par le professeur Iba Der Thiam, les délégués s’étaient engagés à reprendre le combat de la re-dignification de l’Afrique, là où Dr Kwame Nkrumah, Cheick Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo, Harris Memel Foté, etc. ont dû le laisser. Sur-le-champ, fut instituée une Coordination des Intellectuels Africains et des Diasporas, qui organisa à Abidjan, et en présence du Président Laurent Gbagbo, sa première session ordinaire (27-30 septembre 2009). Comme pour aller dans la direction souhaitée par le Président Wade qui avait violemment stigmatisé une certaine léthargie du panafricanisme.
Depuis ce double événement, l’opinion africaine reste « sans nouvelle » du renouveau panafricaniste malgré les manœuvres de déstabilisation et de recolonisation du continent noir par les puissances occidentales dont la France. Les Intellectuels africains auraient-ils déjà oublié leurs engagements de Dakar et d’Abidjan ? Pourquoi sont-ils devenus sourds et muets alors qu’ils savent pertinemment que c’est la France qui fait et défait les chefs d’Etats africains, au nom de la France-Afrique ? Oublient-ils que depuis l’époque carolingienne (Charles Martel, 732) jusqu’à la Vème République (Nicolas Sarkozy, 2010) en passant par Napoléon (1802) et Charles De Gaulle (1970), la France est bel et bien une volonté de puissance multiséculaire qui repose sur trois piliers : la ruse, l’hypocrisie et la duplicité ? Voici à cet égard dix (10) exemples parmi tant d’autres, pour permettre à l’intelligentsia africaine de comprendre, à partir du passé, ce qui se passe actuellement en Afrique, notamment en Côte d’Ivoire, car « comprendre son temps est impossible à qui ignore tout du passé » (René Remond).
Premièrement, les « Rois fainéants », rois roublards. L’histoire rappelle qu’à la suite de la victoire de Charles Martel sur les Arabes à Poitiers en 732, la papauté tenta de nouer des liens d’amitié avec le Roi à qui elle demanda de sauver les Romains du joug des Lombards. Charles Martel assura les Romains de sa protection, mais n’osa pas attaquer les Lombards. Au commencement était l’art de la roublardise!

Deuxièmement, comment le siège de la papauté fut transféré de Rome à Avignon (1309-1376). Il s’agit d’un complot orchestré par le roi Philippe le Bel (1285-1314) contre le Pape Boniface VIII (1294-1303). « Le Roi endormit, en effet, son ennemi pendant un certain temps avant de mettre en œuvre une habile campagne diffamatoire : on vit circuler des faux, de soi-disant feuilles du Pape, de prétendues réponses du Roi, et pour la première fois dans l’histoire de la France, les Etats généraux furent convoqués qui approuvèrent la politique royale. Et le Pape fut humilié à la suite de cette vaste machination. Brisé par cette catastrophe, il mourut peu après. Ayant conclu un accord secret avec son compatriote Philippe le Bel, l’Archevêque de Bordeaux (Bertrand de Got, 1305-1314) élu pape (en 1305), choisit Avignon pour résidence ! Voilà pourquoi les papes tombèrent rapidement sous l’influence des rois de France jusqu’en 1376.

Et voilà comment la France devint la fille aînée de l’Eglise  » (M. Potiemkine, 1955 :133-144). Au commencement était la manipulation!

Troisièmement, diviser pour vaincre et régner. Lors de ses luttes contre ses nombreux ennemis, Philippe le Bel eut recours à un stratagème qui deviendra la caractéristique principale de la diplomatie française : diviser pour régner. En effet, d’après l’historien soviétique,  » il utilisa à ses fins les luttes intestines qui déchirèrent les villes flamandes. C’est ainsi qu’il réussit, moins par ses actions militaires que par son habile diplomatie, à imposer aux Flammands la paix désastreuse de 1305 et réunit à la couronne de France quelques villes flamandes qui payèrent ses frais de guerre. Dans le même style, Louis XI (1461-1483), fils de Charles VII (1422-1461), se méfiait de la fortune des armes, craignant de perdre par une bataille malheureuse, tous les fruits des efforts de plusieurs années (…). L’un de ses traits caractéristiques était l’amour de l’intrigue.  » Brouiller ses ennemis entre eux, leur créer mille obstacles, apparaître brusquement comme arbitre dans leurs querelles et obtenir ainsi une trêve ou une paix au moment voulu, telle fut sa tactique préférée. Cet hypocrite habile et sans cœur savait charmer et flatter par des manières insinuantes et par une sincérité adroitement feinte  » (M. Potiemkine). Alors même qu’elle se défend de préférer Alassane Ouattara à Laurent Gbagbo, la France exige et obtient de ce dernier et de Konan Bédié, la création (à Paris, avril 2004), d’une coalition militaro-politique, le RHDP. Cette formation sera incarnée et représentée par Alassane Ouattara, l’ami de Nicolas Sarkozy, lors du deuxième tour du scrutin présidentiel de novembre 2010.

Quatrièmement, le façonnement de « l’Europe française ». Il faut savoir que l’Europe des XVIIIème et XIXème siècles fut une Europe française du fait de la perfidie des Bonaparte. En effet, en réponse aux récriminations des diplomates étrangers, Napoléon faisait remarquer qu’  » en diplomatie tout se passe comme en musique: si l’air n’est pas transcrit sur la portée, il n’a aucune valeur  » ; en d’autres termes, ne jamais se contenter de promesses de dirigeants français (…). Et c’est ce même cynisme qui permet de comprendre pourquoi, au printemps de 1802, Napoléon fit arrêter la famille royale espagnole qu’il avait perfidement invitée à Bayonne. Il pouvait alors commencer la conquête de l’Espagne ! Et donc lorsque la France invite un pays à  » tourner la page « , cela peut signifier l’imminence d’une attaque par surprise.

Cinquièmement, la France libérée s’oppose à l’émancipation de ses alliés africains. Aussi paradoxal que cela pût paraître, c’est « la patrie des Droits de l’Homme » qui, une fois sortie de la guerre contre l’Allemagne nazie, mata impitoyablement les mouvements d’émancipation des peuples d’Asie et d’Afrique. Ceux-là mêmes qui contribuèrent à sa libération (1939-1945). Sembène Ousmane et Aimé Césaire l’ont brillamment illustré dans leurs œuvres respectives.

Sixièmement, sans la perfidie de Paris, il n’y aurait jamais eu de crise militaro politique en Côte d’Ivoire. Peu avant cette crise, la ministre Alliot-Marie, de passage à Abidjan, (juin 2002) avait assuré, la main sur le cœur, que le gouvernement ivoirien pouvait compter sur la France en cas d’agression extérieure. Mais lorsque la guerre a éclaté le 19 septembre de la même année, Paris s’est bien gardé d’appliquer les accords de défense conclus avec Abidjan depuis 1961. Ceci rappelle étrangement les fausses promesses de Charles Martel vis-à-vis des Romains alors en conflit avec les Lombards.

Septièmement, alors qu’elle se disait profondément attachée au respect de la légalité constitutionnelle, la France organisa du 15 au 25 janvier 2003, une table ronde qui acheva de cautionner la rébellion grâce à la légitimité politique qu’elle lui conféra à Linas-Marcousis et à Kleber. Et c’est cette légitimité politique qui permit à la rébellion d’organiser impunément les crimes de tous ordres commis depuis septembre 2002 jusqu’à ce jour. Cela est d’autant plus vrai que le Président Gbagbo lui-même a fait cette révélation indignée au quotidien Le Figaro : « quand j’ai été attaqué en 2002, nous n’avons vu ni la France, ni les Etats-Unis, ni la CEDEAO prendre la moindre sanction. Les agresseurs de l’époque étaient connus. Tout le monde était sourd et muet comme les singes de la parabole. Ce qui se passe aujourd’hui est la continuation de l’agression de 2002. Aujourd’hui, ils retrouvent tous la parole et ils disent « haro » sur Gbagbo » (In Le Figaro, 27 décembre 2010).

Huitièmement, pour masquer son œuvre de déstabilisation, l’Elysée invita Gbagbo à Paris (4 – 8 février 2004).

Au mois de mars de cette même année, le Sergent Koudou Paul (père de Laurent Gbagbo) reçoit des autorités françaises les plus hautes distinctions militaires, en souvenir de la seconde guerre au cours de laquelle il fut blessé et fait prisonnier par les Allemands. On pensa alors à un apaisement. En réalité, c’était une opération de charme destinée à endormir la résistance patriotique. On s’est rendu compte que cet endormissement préparait la marche insurrectionnelle des 25-26 mars ainsi que les tueries massives des 6 – 9 novembre 2004.

Neuvièmement, après ces épisodes douloureux, Paris proposa qu’on « tourne la page ». Or, pendant qu’Abidjan s’y apprêtait, l’Elysée préparait pour le Conseil de Sécurité, les résolutions les plus humiliantes pour la Côte d’Ivoire. C’est dans cette même logique que s’est inscrite la construction d’écoles et de latrines par la Force Licorne : celle-ci préparait « l’opération Noël à Abidjan » destinée à saboter l’Accord de Ouaga. On est en présence d’une dialectique féroce, celle de l’accolade et du poignard. C’est un jeu que la France affectionne depuis des siècles et dont les Intellectuels africains ont du mal à prendre conscience alors qu’ils se sont engagés à œuvrer plus activement à la renaissance de leur continent (cf. Déclarations de Dakar et d’Abidjan, juillet- septembre 2009).

Dixièmement, Paris fait un forcing et établit la « République Hôtelière du Golf » pour Alassane Ouattara. Comment en est-on arrivé là ? Bien que ne croyant pas en la démocratie hors de ses frontières, la France a soutenu le processus de sortie de crise. Depuis la signature de l’Accord Politique de Ouagadougou (APO), le ciel des relations entre Paris et Abidjan s’est progressivement éclairci. En marge de la réunion de l’Assemblée générale de l’Onu (New York, septembre 2007), les deux chefs d’Etat se parlent ; trois (3) mois plus tard, à l’occasion du sommet de Lisbonne (8-9 décembre 2007), Sarkozy déclare, en regardant son homologue ivoirien droit dans les yeux : « Je sais que vous n’êtes pas le père de l' »ivoirité « ; ce qui signifie que c’est pour rien que J. Chirac a déstabilisé la Côte d’Ivoire et fait tuer des milliers d’Ivoiriens ; au mois de juin 2008, Bernard Kouchner, porteur d’un message d’amitié de Nicolas Sarkozy, rend visite à Laurent Gbagbo. A six (6) mois du premier tour du scrutin présidentiel, il prédit, sur un ton jubilatoire, la réélection du Président Laurent Gbagbo. Mais contre toutes attentes, pendant que l’opinion nationale attendait les résultats définitifs suite à la forclusion de la Commission Electorale Indépendante (CEI), l’ambassadeur de France et l’ambassadeur des Etats-Unis se rendent coupable d’un hold-up électoral en faveur d’Alassane Ouattara, le Hamid Karzaï ouest- africain : « ils sont allés chercher Youssouf Bakayoko, le Président de la CEI, pour le conduire à l’hôtel du Golf qui est le Quartier Général de mon adversaire. Là-bas, alors qu’il se trouve hors délais et tout seul, ce qui est grave, on apprend qu’il a dit à une télévision que mon adversaire est élu. Pendant ce temps-là, le Conseil Constitutionnel travaille et dit que Laurent Gbagbo est élu. A partir de là, Français et Américains disent que c’est Alassane Ouattara. C’est tout ça qu’on appelle un complot. » (Laurent Gbagbo In Le Figaro, 27 décembre 2010).

Voilà l’origine du lynchage médiatique et de la procédure d’ostracisme que subit Laurent Gbagbo de la part du monde entier, à commencer par les Etats membres de la CEDEAO ! Une intervention militaire est même prévue. Que disent et que font les Intellectuels africains ? Pour l’instant, rien, alors que « Sarkozy ment au monde entier. Et tout le monde écoute parce qu’il a un gros microphone » (Gary Bush, In Le Temps du 27 décembre 2010). Les Intellectuels africains sont-ils devenus amnésiques ?

Conclusion : Roublardise, machination, machiavélisme froid, duplicité, perfidie, amour de l’intrigue, hypocrisie habile, méchanceté courageuse, voilà, d’après l’histoire de la diplomatie et celle de la France-Afrique, les ressorts multiséculaires de la volonté de domination de l’Etat français sur ses « amis préférés ». Ces ressorts-là, les Intellectuels africains (excepté une poignée) les ont-ils oubliés et pourquoi ? Pourquoi oublient-ils que la France reste la France, c’est-à-dire une société fondamentalement aristocratique et esclavagiste, gouvernée de 1789 à nos jours, par des « bourgeois de gauche et des pauvres de droite ».

Fait à Abidjan, le 27 décembre 2010
Par Pr. Dédy Seri,
Université de Cocody

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