Guerre des lettres entre Claude Ameganvi et le maire de la ville Lomé

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Monsieur le Président de la Délégation Spéciale de la Commune de Lomé,

LOME.

Objet : Votre lettre du 22 janvier 2013

Monsieur le Président de la Délégation Spéciale,

Nous accusons réception de votre lettre datée du 22 janvier 2013, répondant à notre lettre de déclaration préalable pour l’organisation d’un rassemblement statique le 25 janvier 1993 à Fréau Jardin, à l’occasion de la commémoration du 20e anniversaire de la tragédie survenue à cet endroit en 1993.

Tout en prenant acte de votre rappel « que la place Fréau Jardin a été débaptisée ANANI Santos et est devenue un espace clos » nous tenons à marquer notre étonnement face aux motifs que vous invoquez pour décider que notre « manifestation projetée est inopportune à ces endroits », ceci, pour les raisons suivantes :

1°) Si, après les aménagements qui y ont été faits, la Place Anani SANTOS « est devenue un espace clos », elle n’en est et n’en reste pas moins une place publique qui doit, conformément au Code de l’urbanisme, être accessible à tous les citoyens ;

2°) De toute l’histoire du Togo, tout particulièrement depuis la lutte pour la conquête de notre indépendance nationale, le jardin Fréau, aujourd’hui Place Anani SANTOS, a toujours été un haut lieu d’expression de la citoyenneté pour le peuple togolais. Faire entorse à cette réalité historique serait un grave précédent qui bafouerait la mémoire des valeureux artisans de notre indépendance nationale tels que le regretté Anani SANTOS, dont le nom a été donné à cette place, ainsi que tous ses compagnons de lutte dont Sylvanus OLYMPIO qui y ont tenu nombre de meetings.

3°) Nous tenons à vous rappeler qu’à l’occasion de la commémoration du 20e anniversaire de la tragique disparition du regretté Tavio Ayawo Tobias AMORIN, ancien membre du Haut Conseil de la République, le Collectif « SAUVONS LE TOGO » vous avait adressé une lettre datée du 17 juillet 2012 ayant pour objet une « Déclaration préalable sur l’organisation de cérémonies de commémoration », lesquelles cérémonies incluaient notamment celle-ci :

« — Jeudi 26 juillet 2012, 15H : dépôt de gerbes à la mémoire des disparus au Rond-point de Tokoin Trésor, au canal de la Lagune sur l’Avenue de la libération (au niveau de l’ancien Cinéma Le Togo), Place Fréau Jardin », (Place Fréau Jardin soulignée par nous).

A l’époque, il y a de cela quelques mois seulement, vous n’avez pas daigné répondre, Mr le Président de la Délégation spéciale, que la « manifestation projetée est inopportune à cet endroit », même endroit où ladite manifestation s’est déroulée sans incident, dans la dignité et le recueillement, sous la bienveillante protection des forces de sécurité commises par vous, ce dont nous ne pouvons qu’encore vous remercier.

Vous ne sauriez donc avoir deux positions, deux attitudes, deux réponses contradictoires à propos d’une manifestation de la même nature, de plus au même endroit.

4°) Les nombreux morts survenus lors de la sanglante tragédie du 25 janvier 1993 l’ont fait entrer dans la mémoire collective du peuple togolais comme un des plus tragiques et douloureux épisodes de toute son histoire. Un profond respect doit donc être témoigné à tous ceux qui ont versé leur sang sur la terre de nos aïeux à cette occasion.

Vous savez, Monsieur le Président de la Délégation spéciale, que ce jour-là les citoyens togolais étaient appelés à venir soutenir la rencontre que le Haut Conseil de la République, organe législatif de la période de transition, devait avoir avec la Mission ministérielle franco-allemande composée du ministre français de la Coopération, Marcel DEBARGE, et du Secrétaire d’Etat allemand aux Affaires Etrangères, Helmut SCHAFFER. Ceux-ci arrivaient au Togo pour aider au règlement de la crise togolaise qui s’était ouverte depuis qu’avait commencé, au mois de novembre 1992, la grève générale appelée par le Collectif des syndicats indépendants (CSI), grève soutenue plus tard par le Collectif de l’opposition démocratique (COD II).

Sur les centaines de milliers de Togolaises et de Togolais innocents qui avaient convergé au Fréau Jardin d’alors et qui, en signe de paix, étaient tout de blanc vêtus tout en portant des bougies à la main, des éléments des forces de sécurité survenaient subitement pour tirer, de façon incompréhensible, des rafales d’armes de guerre, occasionnant des morts par dizaines. Pourtant, l’immense foule n’avait témoigné d’aucune hostilité à leur endroit.

Après ces terribles massacres, on compta de nombreux disparus et nombre de familles continuent à rechercher leurs membres demeurés, jusqu’à ce jour, introuvables.

Qu’il vous souvienne que, fait sans précédent dans l’histoire de notre pays, cette répression aveugle poussa à l’époque plus de 600 000 citadins de la ville de Lomé sur les chemins de l’exode vers les pays voisins du Ghana et du Bénin et vers les villes et localités de l’intérieur du pays.

5°) Lorsque, dans votre réponse, vous écrivez : « Nous restons disposé à étudier avec vous toute proposition d’autres sites éventuels », cela en lieu et place de la Place Anani SANTOS où les faits sont survenus, comment pouvez-vous penser qu’il soit possible d’aller honorer la mémoire de nos disparus lors de cette terrible tragédie ailleurs qu’au lieu-même où elle est survenue ?

Monsieur le Président de la Délégation spéciale ,

A la douleur de nos familles qui continuent d’être hantées jusqu’aujourd’hui par cette sanglante tragédie, vous ne pouvez pas en rajouter une autre : celle de votre interdiction de fait que nous rendions hommage à la mémoire de nos morts, que nous fassions notre deuil !

Pour toutes ces raisons, maintenir votre décision rendant « inopportune » à la Place Anani SANTOS la commémoration du 20e anniversaire de la tragique disparition des citoyens togolais morts le 25 janvier 1993 serait de votre part, non seulement une décision illégale par tous ses aspects, mais aussi et surtout inhumaine et indigne pour les citoyens togolais éplorés et la mémoire de leurs morts.

C’est pourquoi nous ne pouvons que vous demander de reconsidérer votre décision d’interdiction de fait en accordant que la cérémonie de commémoration que nous envisageons ait bien lieu à la Place Anani SANTOS, aux date et heure auxquelles nous la projetons.

Dans cette attente, comptant sur votre compréhension et votre accord, nous vous prions d’agréer, Monsieur le Président de la Délégation Spéciale, l’expression de nos sentiments distingués.

Pour le Parti des Travailleurs,

Le Secrétaire chargé de la coordination

Claude AMEGANVI

P. S. : L’occasion de la venue de représentants des gouvernements français et allemands ayant été saisie pour commettre les massacres du 25 janvier 1993 à Fréau Jardin, nous prenons l’initiative d’adresser copie de notre présente réponse aux autorités de ces pays ainsi qu’aux représentations diplomatiques accréditées auprès du gouvernement togolais et aux médias.

Ampliations :

— Mr François HOLLANDE, Président de la République française ;

— Mme Angela MERKEL, Chancelière de la République allemande ;

— Toutes ambassades et représentations diplomatiques accréditées auprès du gouvernement togolais ;

— Tous médias nationaux et internationaux.

 

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