Kofi Yamgnane :La France se sait contestée sur le continent africain, notamment par la jeunesse

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Martin Kofi Yamgnane, Franco-togolais, ex maire de Saint Coulitz (en Bretagne, France), a été conseiller Afrique du candidat Hollande durant la campagne présidentielle française qui vient de s’achever. Au moment où l’ancien patron du PS s’apprête à s’installer à l’Elysée, Kofi Yamgnane livre à «Afriquinfos » les principales réorientations à attendre dans la politique de l’Hexagone en Afrique, sous l’ère Hollande ; sans se priver de piques politiques à l’endroit du président Sarkozy.

Un autre François va mettre pied à l’Élysée à l’issue du second tour de la présidentielle française. Au-delà des annonces électoralistes, quels sont les signes non-trompeurs que le discours de M. Hollande sera suivi de gestes concrets, dans le cadre de la rupture qu’il prône dans les relations incestueuses entre la France et l’Afrique ?

François Hollande est un homme simple et pragmatique. Ainsi, lors de la présentation de ses « 60 engagements pour la France », le 26 janvier dernier, il avait placé son projet présidentiel dans une démarche de volonté, de lucidité et avant tout de clarté et de justice. Telle est à nouveau sa démarche aujourd’hui dans la perspective où il lui reviendrait de redéfinir les relations de la France avec les pays d’Afrique et en particulier ces pays sur lesquels l’histoire a conduit la France à exercer divers mandats.

Telle a toujours été sa démarche tout au long de sa vie publique: jalonnée par la droiture, l’honnêteté et la probité. Ces vertus suffisent à lui faire mériter une présomption de sincérité, en attendant de le juger sur les actes.

Vous avez bien connu les deux François. Où se situe fondamentalement la différence entre leurs deux personnalités, dans leur approche générale de l’Afrique?

Dans l’approche de la politique africaine de la France, il y a un paramètre très important qu’il faut toujours mettre en avant : c’est l’appartenance à une génération. François Mitterrand appartenait à la vieille génération des Français qui ont participé à la colonisation de l’Afrique et l’ont dirigée comme une possession: Mitterrand a même exercé les responsabilités de Ministre des Colonies !

François Hollande n’a pas connu les colonies et ne manifeste aucun des  réflexes propres aux anciens coloniaux. Son approche ne contient aucun a priori bon ou mauvais. L’Afrique est pour lui un continent comme un autre, avec ses atouts, avec ses faiblesses avec lesquels il travaille et où les maîtres-mots sont respect mutuel et considération réciproque.

Faut-il réactualiser le discours de la Baule pour matérialiser la vision prônée par M. Hollande dans les rapports France-Afrique ou plutôt inventer de nouveaux mécanismes pour « contraindre » les États partenaires de la France sur le continent noir à plus de démocratie ?

(…) Si les principes énoncés dans le discours de la Baule étaient justes, leur application ne fut pas à la hauteur de l’espérance levée.

Les années 1990 ont permis au multipartisme de se généraliser mais, en dehors de quelques exceptions, cette démocratisation se fit en trompe-l’œil. L’existence de processus électoraux formels n’a pas empêché certaines dynasties familiales de perdurer. Nombre de ces scrutins ont été marqués par des fraudes toujours massives et des violences inadmissibles.

François Hollande prendra en compte l’impératif démocratique: au Sud comme au Nord du Sahara, la jeunesse africaine nourrit une vraie aspiration à la démocratie, à la liberté et au respect de ses droits élémentaires. Elle est partout exaspérée face à l’injustice sociale, la pauvreté, les inégalités, les manquements à la liberté de la presse ou à l’indépendance de la justice, et exprime colère et révolte face à la confiscation du pouvoir par un clan (…)

La France saura se comporter en partenaire attentif devant des événements tels que ceux intervenus au Maghreb, s’ils venaient à se reproduire. Elle encouragera partout la recherche de solutions pacifiques négociées conformément à la culture et aux civilisations africaines: à l’instar du Président Nelson Mandela, François Hollande encouragera partout le dialogue, le pardon et la réconciliation pour éviter l’affrontement et la violence (…)

Mais que l’on ne s’y trompe pas: la France de François Hollande ne s’octroie pas le droit de «contraindre» qui que ce soit à «plus de démocratie». Elle entend simplement respecter la démocratie là où elle existe et soutenir tous ceux qui se battent ailleurs à son avènement.

De la parole à l’acte, comment l’Élysée pourra-t-elle dénoncer des élections frauduleuses dans des États africains dans lesquels sont implantées de nombreuses succursales rentables des diverses multinationales indispensables au rayonnement de l’économie française ?

Il en va des relations entre les pays comme il en va entre les hommes: tout comme l’intérêt personnel ne doit pas guider à lui seul l’amitié entre les hommes, les intérêts économiques ne sont pas et ne doivent pas être l’unique grille de lecture des rapports entre la France et les États africains.

Si François Hollande a choisi de mettre de la transparence, de la vérité et de l’humanisme dans les relations d’État à État, ce n’est pas pour ensuite les laisser détériorer par des attitudes ou des actions «troubles», dans le seul intérêt économique d’entreprises françaises publiques ou privées opérant sur le continent. Elles devront respecter les règles de transparence et prendre leurs responsabilités en matière sociale, sociétale et environnementale…Telle est sa volonté.

Dans ces conditions, rien ne s’opposera plus à l’obligation pour cette nouvelle France d’appeler des scrutins justes, démocratiques et transparents ; de souhaiter partout l’alternance.

L’Afrique a été peu présente dans le débat électoral français, aussi bien à gauche qu’à droite. Le débat du 2 mai a confirmé cet état de chose. Comment peut-on prétendre reformater les relations France-Afrique sans que l’opinion française n’en soit informée dans sa majorité ?

Le débat présidentiel a fait en effet peu cas des relations internationales en général et du continent africain, en particulier ; du moins dans l’expression publique et les Français eux-mêmes s’en sont plaints. C’est d’autant plus navrant que, Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy n’ont eu de cesse de dévier le débat en brandissant le spectre de l’immigration (…)

Il faut éviter de se fier aux seules apparences: l’absence de débat public n’est pas synonyme d’absence de ligne politique. Autour de François Hollande et en ce qui concerne l’Afrique notamment, beaucoup de groupes de travail se sont constitués sur sa situation économique, politique, sociale ainsi que sur ses problèmes de sécurité et d’intégrité géographique; beaucoup de réflexions ont été initiées; beaucoup de propositions ont été élaborées… Tout cela pour vous dire que la matière ne manquera pas au nouveau Président afin de l’aider à affiner et mettre en œuvre la nouvelle politique africaine de la France.

Beaucoup de membres de l’entourage de François Hollande ont répété durant la campagne présidentielle qu’il n’est pas opportun de faire un procès d’intention à leur candidat sur l’Afrique. M. Yamgnane, quel sort la présidence PS va-t-elle réserver au délicat dossier des comptes d’opération excédentaires (depuis plusieurs années) de la BCEAO et de la BCEAC domiciliés au trésor français ?

Votre question pose celle de l’existence même du franc CFA, arrimé à l’euro via le Trésor français. Il s’agit d’une dérogation exceptionnelle que la France a obtenue auprès des autres pays européens, à la demande des gouvernants africains francophones. Très précisément, il faut savoir que cette monnaie commune sert de régulateur commercial entre l’Afrique de l’Ouest (commerce déficitaire) et l’Afrique Centrale (commerce excédentaire).

L’existence et la permanence d’un franc dans des pays tiers (14 pays africains, les Comores et quelques Îles du Pacifique), alors que la France elle-même a abandonné sa monnaie nationale, peut paraître choquante aux Africains, notamment les plus jeunes d’entre eux… Mais ce n’est pas à la France de prendre l’initiative d’une monnaie commune propre à l’Afrique! Battre monnaie pour un pays est un acte hautement symbolique pour des pays qui se veulent «souverains». La France peut les y aider si les Africains le lui demandent, mais elle ne peut pas se substituer à eux. En attendant, les comptes d’opération des banques centrales africaines resteront domiciliés au Trésor public français, puisque telle est la demande des dirigeants africains utilisateurs du CFA.

Vous nous tendez la perche. Vous êtes à la fois un homme politique en France et en Afrique. Les mutations souhaitées dans la Françafrique ne dépendent-elles pas aussi et en grande partie de la prise de conscience des présidents africains sur ce sujet, qu’ils soient ou non illégitimes ?

Cette «Françafrique» illustre les relations bilatérales «incestueuses» entre certains chefs d’État africains et le chef de l’État français, relations qui présentent de multiples facettes:

le soutien ou la tolérance vis-à-vis de régimes politiques dictatoriaux, parfois installés par le gouvernement français lui-même, malgré le rejet de la majorité des habitants ; les circuits mafieux d’argent ; le déni de l’Histoire; des politiques de solidarité qui s’effritent ; des interventions militaires improvisées et l’absence totale de respect des peuples africains et de leurs dirigeants.

La fin de ce système dépend donc de façon symétrique des parties (…) Et donc les Chefs d’État africains, légitimes ou pas, doivent en prendre conscience, pour ceux qui ne le sont pas encore…

À l’heure actuelle, il existe plus de locuteurs de français en Afrique qu’en France. Quel sort le PS réservera-t-il aux langues africaines face au français qui bénéficie du soutien diplomatique de la Francophonie pour rayonner ?

Il est incontestable qu’au sein de l’organisation de la Francophonie, la langue française et les langues africaines sont traitées de façon inégalitaire (…) En tous cas, si la volonté des pays où coexistent plusieurs langues officielles est de les utiliser de façon égalitaire et qu’ils demandent un soutien diplomatique de la part de la Francophonie pour leur promotion, je ne vois aucun inconvénient à ce que la question soit débattue au sein de l’organisation.

Le PS n’a jamais condamné l’intervention de la France en Libye et a mis le rôle décisif joué par l’armée française en Côte d’Ivoire sur le dos de «la défense de la vérité des urnes». Votre formation a-t-elle adopté ces positions en Libye et en Côte d’Ivoire par opportunisme politique ou elle y annonçait les couleurs d’une nouvelle lecture des relations franco-africaines ?

Après la décision du Président de la République française dont c’est l’apanage exclusif, nos groupes parlementaires ont pris acte de l’intervention française en Libye ainsi qu’en Côte d’Ivoire. En intervenant ainsi dans ces conflits intérieurs propres à des pays souverains, la République française a répondu à la demande de la communauté internationale. Il s’agissait dans un cas, d’aider la «révolution libyenne» initiée par les Libyens eux-mêmes qui avaient décidé de reprendre leur sort en mains en construisant la démocratie politique de leur choix.

Dans l’autre cas, c’est toujours la Communauté internationale qui avait, à la demande même des différents protagonistes ivoiriens, accepté d’arbitrer un scrutin qui s’annonçait comme celui de tous les dangers. Dès lors que «l’arbitre » – l’objectif démocratique affiché étant de respecter le libre choix du peuple ivoirien- avait dit le droit en désignant un vainqueur et un vaincu, il était difficile de ne pas conduire le processus électoral jusqu’à son terme.

Je déplore, en tant que fils d’Afrique, que la volonté exprimée par les dirigeants du continent ait été bafouée par Nicolas Sarkozy qui avait interdit, souvenez-vous, le survol du territoire libyen par l’avion transportant la délégation de l’UA présidée alors par Teodoro Obiang Nguema.

La présence contestée de la France sur le continent noir, 50 après les indépendances, c’est aussi la survivance de ses bases militaires dans plusieurs capitales, en dépit de la renégociation des «Accords de défense» sous M. Sarkozy. Avec le PS à l’Elysée, l’Hexagone pourra-t-elle défendre ses intérêts tous azimuts tout en mettant fin à la présence stratégique de ses militaires sur le continent noir ?

La France se sait contestée sur le continent africain, notamment par la jeunesse. Pour autant, la France ne peut pas se désintéresser de la sécurité sur le continent africain. Elle souhaite donc  participer au renforcement de la sécurité collective en Afrique. Dans cet objectif, François Hollande souhaite repenser la politique de lutte contre le terrorisme, en particulier au Sahel, pour permettre aux forces nationales concernées de lutter plus vigoureusement et plus efficacement contre Al-Qaïda au Maghreb Islamique et les entités qui collaborent ou commercent avec cette organisation (…)

La logistique mise en place pour cela le sera à la demande et avec l’accord des États africains (…).

Interview réalisée par Edem Gadegbeku

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