Elections en France : Valeurs et peurs

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Un concept, un mot est souvent revenu dans les différents discours de la campagne pour les élections présidentielles en France, qui ont vu dimanche 6 mai, l’accession de François Hollande à l’Élysée : valeurs. Ce mot, souvent associé à celui d’humanisme, était à droite, à gauche et au centre. Donc, à première vue, tout le monde partage cette notion en France. Nous ne nous occupons pas pour le moment des différents sens que la notion peut prendre dans l’esprit et dans la bouche des uns et des autres. Il y a une autre notion, qui a été peu usitée, du moins ouvertement et qui pourtant était présente elle aussi, dans les trois ou quatre camps ( si l’on considère l’extrême droite comme étant à part, c’est-à-dire, et jusqu’à une certaine déclaration d’un certain candidat au deuxième tour, comme étant en dehors du champ républicain ). C’est le mot peur. Parmi les hommes politiques qui ont osé user de cette notion de la peur, figure un ancien Premier Ministre, normalement à droite, qui n’a pas pu être retenu au nombre des candidats malgré ses efforts, malgré la notoriété dont il jouit pourtant en France, malgré ses appels à l’aide, parce qu’il ne pouvait réunir les cinq cents signatures requises comme condition préalable, Dominique de Villepin : « La droite m’effraie et la gauche m’inquiète », dira-t-il. Si donc la droite à laquelle il appartient l’effraie, particulièrement dans cette campagne, c’est parce que, selon lui, cette droite, par les thèmes qu’elle s’employait à développer, les « valeurs » qu’elle défendait, n’était plus celle à laquelle il croyait.

 D’ailleurs   d’autres  responsables de droite, en des termes plus ou moins ouverts, plus ou  moins proches, diront la même chose, exprimeront la même crainte, ou les mêmes réserves comme a voulu le faire un autre ancien Premier Ministre, Jean-Pierre Raffarin. Le coup de grâce donné à cette droite qui fait peur, qui n’était plus tout à fait celle à laquelle beaucoup de Français ont été attachés, semble être celui que lui a porté un homme du centre-droit, ancien ministre de l’Éducation dans un gouvernement de droite, François Bayrou en déclarant qu’il allait personnellement voter François Hollande, sans toutefois donner une consigne de vote aux militants du Modem qu’il préside. Entre la peur de Dominique de Villepin, les réserves de Raffarin et le vote sans condition de Bayrou, il y a la gêne de Borloo et de Rama Yade qui avaient d’abord refusé, face à la droitisation de la campagne de Sarkozy, de se prononcer ouvertement en sa faveur puis, finalement, sont rentrés dans le rang, sans  réellement nous convaincre que le président-candidat ait évolué dans le sens de ce qu’ils attendaient de lui. Il est vrai que Borloo, à un moment donné applaudissait le discours « humaniste » de Sarkozy, précisément au plus fort de cette lepénisation.  Dans tous les cas, les peurs hantaient  la réalité de l’échéance électorale en même temps  que les valeurs remplissaient les discours de campagne. En sorte que, l’élection faite, au vu du résultat, on peut être tenté de conclure  que c’est la victoire des valeurs sur les peurs. Mais, n’allons pas si vite en besogne.

D’abord, de quoi je me mêle? De quoi se mêle un Africain quand il s’agit des élections en général et d’une élection cruciale comme le scrutin présidentiel, en particulier, en France? De quoi se mêlent tous ces Africains qui ont jubilé ou au contraire ont pleuré en suivant, à la télévision, le tapis rouge qui se déroule, la soirée du 6 mai à 20 heures et qui conduit aux portes de l’Élysée, symboliquement, l’image de François Hollande, tout comme à la même heure il y avait conduit celle de
 
Nicolas Sarkozy en 2007. De quoi je me mêle?

Nous sommes en 1964, donc  quatre ans après la proclamation de l’indépendance du Togo. Au collège moderne de Sokodé. Le programme scolaire des anciennes colonies était sensiblement le même que celui de l’ancienne métropole. La majorité des professeurs étaient des expatriés français. Celui d’histoire et de géographie, à son cours inaugural nous exposait son programme et donc, quelque peu gêné, ( l’âpre lutte du peuple togolais pour l’indépendance et surtout le coup d’État sanglant du 13 janvier 1963 étaient encore tout brûlants dans les esprits ) se sentait dans l’obligation de justifier pourquoi l’histoire de la France, la géographie de la France avaient une place plus importante que tout dans l’enseignement qu’il allait nous dispenser: « La France est après tout le pays au monde qui coopère le plus avec le vôtre », avait-il dit. Peut-être, ne disait-il pas, par pudeur, par respect…je ne sais quoi : la France est le pays au monde dont vous avez adopté la langue comme langue officielle, le pays dont  la culture et même l’histoire vont vous marquer pendant longtemps, le pays dont le régime politique influencera fortement votre propre régime, la France est le pays que le vôtre prend souvent pour modèle dans plusieurs domaines…Remarquez que, pour ne pas entrer dans la polémique habituelle, j’évite de dire : le pays qui interviendra assez souvent dans votre vie nationale pour vous désigner vos dirigeants, vous indiquer vos choix économiques, le pays incontournable dans votre politique de défense, grâce aux accords militaires secrets ou rendus publics, le pays qui dirige la Françafrique dans laquelle bon gré, mal gré, le vôtre est embarqué etc. Ainsi donc, les élections et tout particulièrement l’élection présidentielle en France sont suivies, non sans palpitation dans les anciennes colonies.

Et, ne peut-on pas dire aussi, qu’en Afrique, nous avons des raisons de chercher à décrypter les discours, de trembler, dans une certaine mesure, devant les épouvantails  brandis ça et là, de scruter les valeurs que l’on propose aux Français pour déceler les vraies des fausses, celles qui pourraient rejaillir sur nous, c’est-à-dire sur nos pays et sur notre diaspora en France ?

Peu de candidats ont ouvertement brandi la peur, ai-je dit. Cependant, elle se trouve dans les prophéties de catastrophes en cas de victoire de tel ou tel, dans un certain nombre de métaphores, dont certaines nous sont directement lancées à la figure, comme celle employée par une élue  de l’UMP, Malika Salim, conseillère municipale UMP de Choisy-le-Roi et candidate suppléante dans le Val-de-Marne aux législatives, qui promet aux Français un « Bamako-sur-Seine » en cas d’adoption d’une loi sur le vote des étrangers aux élections locales, promise par le candidat socialiste ou l’appel supposé de sept mosquées et de l’intellectuel musulman Tareq Ramadan à voter pour François Hollande. Invité du journal de France 2 le 7 mai, Robert Badinter, le ministre de la justice qui défendit la loi sur l’abolition de la peine de mort à l’Assemblée Nationale, après la victoire de François Mitterrand et suivant l’engagement pris par ce dernier avant l’élection, bien que ce fût une mesure impopulaire à l’époque,  donne son avis sur cette loi du droit de vote. Il la compare à celle concernant la fin de la peine capitale, du point  de vue  de l’esprit d’ouverture humaniste qui  inspire les deux lois.

Intellectuellement, Sarkozy avait, à plusieurs reprises déclaré qu’il était pour ce droit de vote des étrangers. Mais, politiquement, surtout dans une campagne où son principal adversaire l’a proposé avant lui, cela devient une folie. Y a-t-il une comparaison possible entre Mitterrand qui lui aussi, avait d’abord dû concevoir l’abolition de la peine de mort comme un intellectuel, comme beaucoup d’intellectuels, avant d’en faire une mesure relevant de sa volonté politique, et Sarkozy qui sépare carrément l’intellectuel du politique? Et comment saurons-nous, quand il parle de valeurs, si c’est l’intellectuel qui parle ou le politique? Ceci me paraît d’autant plus important que l’un, l’intellectuel, conçoit une chose que l’autre, le politique, qualifie de folie. Peut-être aussi que l’attitude de l’intellectuel Sarkozy aurait été à l’opposé de celle du politique Sarkozy à l’égard des Roms qu’il a expulsés, à l’égard des enfants des immigrés clandestins qu’il veut maintenir dans les centres de rétentions. On pourrait multiplier les exemples.

Le sujet de la peur étant sérieux, je tâche d’éviter la caricature, sinon, je commenterais le discours de Sarkozy qui dans une République laïque, dans son discours de campagne, insiste sur  les fondements chrétiens de la France et de l’Europe. Au fait, je n’ai pas besoin d’user de caricature puisque les propos du candidat-président sont en eux-mêmes caricaturaux, sans qu’il s’en rende compte peut-être lui-même, étant, avant tout, sous l’effet de la peur…A quoi il m’a fait penser? A un chasseur, non pas de voix du Front National en France, en 2012, mais à un chasseur  tout court dans une pièce de théâtre (peut-être dans une brousse africaine ) à qui une simple tortue ose répliquer, un chasseur du nom d’Agbo-Kpanzo ( le Bélier, le lutteur qui porte des cornes ) :
Toi, Agbo-Kpanzo, tu as peur de rentrer bredouille…Tu as peur des moqueries des villageois, des reproches de ta femme qui pourrait même te quitter. Tu as peur de perdre ta popularité pour le poste. Tu as peur que ton adversaire triomphe de toi… »

On pourrait dire au chasseur, cette fois-ci, chasseur de voix qu’il a peur, comme l’a d’ailleurs souligné son adversaire de 2007, Ségolène Royal, qu’il a peur : peur de se trouver devant la justice française dans des affaires où son nom est cité ( Karachi, Bettencourt, fadettes, Khadafi…), peur d’être l’objet des moqueries de ceux dont il s’est moqué, qu’il a écrasés de son mépris, nargués un peu partout dans le monde( adversaires, homologues, populations étrangères, simples citoyens dans la rue…), peur  de ne plus, légitimement occuper le devant de la scène médiatique comme il y a pris goût.  A cela, il faut ajouter certains dossiers, sur les plans national et international dans lesquels ses prises de position et ses interventions sont très critiquables, même dans son propre camp, mais sur lesquelles les responsables français se sont imposé un devoir de réserve, pour ne pas fragiliser leur président, pour ne pas mettre en danger la vie de citoyens français ou porter atteinte au respect et à l’honneur de la France. En y pensant, Sarkozy ne peut pas être tranquille. Mais il tente de conjurer sa peur en faisant peur aux autres, vante « ses » valeurs pour « la France » dans un long entretien au journal Figaro le 10 février 2012, avant d’entrer en campagne. Il se croit insulté, vilipendé, caricaturé de partout, poursuivi par un œil troublant et  «  Échevelé, livide, au milieu des tempêtes… », il le dit à mots couverts : « Cachez-moi !… » 

Cachez-moi par les foules hystériques dans les meetings ( cent mille personnes ou plus! )
Cachez-moi sous les drapeaux tricolores !

Cachez-moi par des ovations, des applaudissements partout où je passe !
Et comme dans le cas de Caïn aucune cachette ne lui paraît sûre, il veut disparaître, il veut quitter la scène politique, «… comme un homme solitaire… habiter sous la terre.

Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »

 Ce qui importe, ce ne sont pas les valeurs de Sarkozy que, même subitement réveillé de son sommeil, quiconque connaît le personnage et ses promesses électorales de 2007, pourrait réciter. Mais, c’est l’utilisation du possessif qui nous interroge. J’avoue, qu’au premier abord, j’ai pensé qu’il s’agissait d’une double faute sémantique et grammaticale que l’on ne devrait pas tolérer  d’un président français parlant français, surtout si, à la notion de valeur, comme beaucoup de responsables politiques l’ont fait, à droite, au centre et à gauche, l’on associe celle d’humanisme, rendant ainsi  toutes les valeurs « humaines », partagées par toute l’humanité, si le pléonasme peut servir à mieux m’expliquer. Mais, j’ai compris par la suite que le rétrécissement est l’une des tactiques de Sarkozy, quand il avait commencé à dire, qu’à l’occasion du 1er Mai, il voulait célébrer le « vrai » travail. Dans cette tactique du rétrécissement , Sarkozy est parfaitement cohérent avec lui-même quand il fonde la civilisation européenne sur les valeurs chrétiennes, par ailleurs célébrées par son ministre de l’Intérieur Claude Guéant comme supérieures aux autres. L’homme est tellement convaincu de représenter tout seul les valeurs de la France, qu’il n’hésite pas à qualifier l’adversaire en face de lui d’irresponsable, de menteur, de « petit calomniateur »! Impossible pour lui d’envisager un seul instant que cet irresponsable, ce menteur, ce petit calomniateur pourrait remplir demain ( nous sommes le 2 mai ), les hautes fonctions qu’il exerce encore lui-même et qui méritent le respect. Était-il convaincu de cela ou jouait-il à faire peur aux Français d’avoir un homme sans valeur pour chef d’État? Si les valeurs ne sont pas au service des peurs (celles qu’éprouvent les responsables politiques eux-mêmes et celles qu’ils veulent susciter au sein la population), elles sont au moins assez spéciales et sujettes à réflexion.

L’image, apparemment belle qu’ont voulu afficher Sarkozy et Hollande après l’élection, côte à côte pour les cérémonies commémoratives du 8 Mai, image que les médias ont cherché à nous présenter comme celle d’une démocratie mûre et exemplaire, efface-t-elle celle abîmée, dégradée que l’on s’est employé à composer de l’autre pendant toute la campagne? En outre, qu’une militante de l’UMP, parmi ceux que Jean-François Copé, Secrétaire Général du parti a convoqués pour ovationner Sarkozy à la fin de la commémoration, dise, devant les caméras que ce dernier demeure pour elle le Président de la République, je comprends. On peut mettre cela sur le compte de la déception et de l’amertume. C’est humain. Mais, il s’est trouvé une élue qui est allée plus loin dans cette contestation de la légitimité de Hollande, comme on peut le lire sur le site de Libération, du mercredi 9 mai : « La maire UMP d’Aix-en-Provence, Maryse Joissains-Masini, conteste depuis dimanche la « légitimité » de François Hollande, élu dimanche soir Président de la République, et dénonce « un danger pour la République ». Au soir du second tour, elle avait tenu ces propos à des médias locaux, peut-être sous le feu de la déception. Mais elle les a ensuite maintenus mardi soir auprès de l’Agence France Presse. » Et, figurez-vous, l’une des raisons du danger pour la République que constitue l’élection de François Hollande, serait son manque de prestance : « « J’aurais aimé d’un président qu’il ait plus de prestance et pas qu’il agite ses petits bras comme il le fait dans tous ses meetings parce que ça me paraît extrêmement ridicule ».  Voulant donner une allure juridique et un semblant d’objectivité à sa contestation,  Mme Joissains-Masini, avocate honoraire au barreau d’Aix-en-Provence, qui persiste et signe, adresse une requête au Conseil Constitutionnel, lui demandant d’annuler l’élection de Hollande  sur trois motifs : le « dépassement des comptes de campagne », la « propagande abusive ayant entaché fortement l’équilibre du scrutin » et la « complicité d’infraction à la loi syndicale », évoquant le soutien « du secrétaire général de la CGT et de ses troupes ».  Y a-t-il rien de plus ridicule, de la part d’une élue, juriste de surcroît, qu’une démarche de ce genre, qu’elle sait pertinemment ne jamais voir aboutir? Le motif profond du comportement de cette dame, c’est, comme elle l’a dit, la crainte de voir aux commandes ceux qu’elle appelle les rigolos socialistes. Ailleurs, elle a évoqué le lynchage médiatique infligé à son champion, lynchage dont Sarkozy lui-même, hystérique, paranoïaque, s’était plaint dans les derniers jours de la campagne, lui, pourtant, le génie des médias!

 En tout cas,  la fin de la déformation,  de l’enlaidissement volontaire de l’image de l’adversaire n’est pas pour la semaine prochaine. La fin des comportements anti-républicains, irrationnels et ridicules inspirés par la peur non plus.

Ces deux dames, la militante et la maire, représentent simplement les nombreux Français fascinés par le mythe habilement conçu et imposé de Sarkozy par lui-même et ses stratèges, mythe qui, comme tous les mythes, est largement fondé sur l’émotionnel, l’irrationnel.

Une chose m’a frappé dans la nuit du 6 mai, après la proclamation des résultats. De nombreux drapeaux étaient agités à la place de la Bastille où les partisans de  Hollande s’étaient rassemblés pour fêter la victoire. Parmi ces drapeaux, certains, à côté des couleurs françaises étaient syriens, maliens, ghanéens, palestiniens…Or, les drapeaux, même s’ils se réfèrent à des nations, des idéaux différents, par les couleurs, les icônes et leur disposition, représentent des valeurs qui, à mon avis, ne peuvent être qu’universelles. Je me disais cette nuit-là que ceux qui avaient apporté ces drapeaux étrangers fournissaient un argument à tous ceux qui, de l’extrême droite à une tranche de l’UMP étaient contre le droit de vote des étrangers.  Mais, je voulais croire que ces drapeaux étrangers, dont le nombre était insignifiant par rapport aux massifs claquants de « bleu-blanc-rouge » normalement écrasants, seraient tolérés, comme par exemple dans les stades quand dans les équipes évoluent des joueurs de nationalités étrangères. Mais, non! J’avais trouvé dans la presse, le 7 mai, des titres comme : polémique sur la présence des drapeaux étrangers à la place de la Bastille. Le Travail, la Responsabilité de l’Homme, le Courage, la Fraternité, l’Égalité, l’Amour, le Patriotisme, la Justice…comme valeurs, ne peuvent  être représentés en France que par le drapeau français…Conception défendable du patriotisme ou argument politique contre le droit de vote des étrangers, pour enrayer la menace de l’élection éventuelle d’un maire musulman? Or, ce ne sont pas seulement des élus UMP qui ont brandi cette menace, mais, Sarkozy lui-même qui, à court d’arguments dans l’ultime débat avec Hollande, sur le point précis du droit de vote des étrangers, avait tout de suite sauté sur l’occasion (a-t-il vraiment compris le sujet ?) pour brandir la menace du vote communautaire musulman. « Qu’est-ce qui vous permet de croire que les étrangers sont tous des musulmans? », lui avait alors demandé Hollande. Est-ce l’un des moments du débat qui ont fait apparaître Sarkozy, pourtant fort en gueule, comme un homme au raisonnement peu rigoureux, l’un des points qui l’ont fait plier devant Hollande, comme le dira Mélanchon? Sarkozy, lorsqu’il ne pratique pas le rétrécissement à outrance, s’adonne volontiers à la généralisation sans nuance, comme il l’a fait par exemple dans sa dissertation à Dakar sur l’Homme africain. Cela lui réussit des fois, mais pas toujours.

 Le jeudi 10 mai, Jean-François Copé reviendra, au journal de 20 heures de France 2 sur cette affaire de drapeaux étrangers à La Bastille le soir du 6 mai, pour justifier le tout nouveau slogan de l’UMP aux législatives de juin : Ensemble, choisissons la France. «  Il y avait à la Bastille beaucoup de drapeaux, mais pas le drapeau français…Alors, Hollande président, vous voyez ce que c’est déjà ! ». J’ai beaucoup ri en l’écoutant, non seulement à cause de la contre-vérité proférée de manière si éhontée (le drapeau tricolore était abondamment présent) et de la caricature, mais surtout parce que, si l’on suivait le raisonnement de Copé, Hollande avait dû recruter  18 00456 étrangers pour battre Sarkozy dont les 16 865340 électeurs étaient bien, eux, de « vrais » Français. D’ailleurs, de Tulle, fief électoral de Hollande à La Bastille, M. Copé n’a vu que des étrangers, des foules d’étrangers, des centaines de milliers d’étrangers accourus on ne sait d’où pour célébrer la victoire du candidat socialiste. Et bientôt, ce sont des étrangers qui vont remplacer les Français dans les maisons, les usines, les bureaux, le métro…C’est parti pour les législatives qu’il faut gagner à tout prix, en brandissant surtout la menace de l’invasion étrangère. C’est là une valeur politique à laquelle certains ont le droit de croire. Pourquoi pas ? Sarkozy a bien transmis le témoin à Copé. Mais, ce qu’on ne comprend pas, c’est que ce même Copé refuse toute alliance avec le FN. Ah, oui, tout est bon pour s’emparer de  l’électorat du FN, exactement, comme avait voulu le faire Sarkozy.

Lorsque Hollande avait émis l’idée qu’il ferait réviser la Constitution française là où elle fait allusion aux races, pour en supprimer simplement ce mot, Sarkozy s’en était moqué : «  Quelle priorité! » s’était exclamé le candidat-président français. Je suis d’avis avec lui que le mot race, supprimé ou maintenu dans une constitution, ne résout pas les problèmes économiques auxquels sont confrontés quotidiennement les citoyens. Cela ne résout même pas, comme par un coup de baguette magique, les problèmes de racisme, de discrimination, de stigmatisation des individus en fonction de la couleur de leur peau, de leur appartenance religieuse…Mais je pense que la proposition de Hollande, bien pensée et repensée, apporte de l’eau au moulin  d’une idée presque obsessionnelle du quinquennat de Sarkozy : la notion d’identité nationale qui avait donné lieu à la création d’un ministère, à l’instauration d’un débat. Comment vivre la justice, l’égalité et la fraternité dans une nation qui regroupe des citoyens d’origines et d’appartenances très diverses? Admettons, pour nuancer nos propos, que les objectifs poursuivis par l’un et l’autre des deux candidats ne sont pas les mêmes : qui des deux veut se servir de son idée pour exalter, voire flatter le nationalisme, plutôt étroit ?  qui veut tenter d’amener tous les citoyens, quelles que soient leur couleur de peau, leurs origines, leurs religions à se regarder uniquement comme les enfants d’une même nation ?
 Dans les années cinquante, au moment où de Gaulle inventait (à quelle fin?), l’Union Française, l’idée d’appartenance à une citoyenneté commune, sans discrimination, était déjà exprimée dans les livres de géographie qu’en colonie nous avions apprise : «  L’Union française est fondée sur l’égalité des droits et des devoirs, sans distinction d’origines, de races ou de religions ».

Dans  les colonies, ces beaux principes ne furent jamais traduits dans la réalité pour les populations  ( peut-être furent-ils clamés uniquement dans une propagande   pour éviter des conflits avec les élites et les meneurs d’opinion de plus en plus nombreux issus de ces colonies,   qui aspiraient à être assimilés aux citoyens de la métropole et dont l’administration coloniale avait besoin pour se maintenir et se renforcer ). On peut dire qu’aujourd’hui, dans l’Hexagone  comme dans les Territoires et Départements d’outre-mer, ces nobles principes  sont loin d’avoir atteint leurs objectifs.   Pour une modification du texte constitutionnel français sur les  « races », il va certainement y avoir un débat dans l’hémicycle et peut-être au sein de la population. Comme l’auteur dramatique Jean Genet qui posait la question, sous forme de boutade, dans sa pièce Les Nègres :  » Qu’est-ce que donc un Noir? Et d’abord, c’est quelle couleur? » , les Français vont pouvoir se demander : les races, qu’est-ce que c’est? Les Noirs, les Blancs, les Beurs, qu’est-ce que c’est? C’est quelles couleurs? ces question valent peut-être autant que le débat sur l’identité nationale, autant que la création d’un ministère de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité nationale, ou la supposée supériorité des civilisations européennes.

Il y a eu, dans la campagne, une autre polémique qui, à mon sens, n’est pas inutile, soulevée par le Premier Ministre François Fillon: elle concerne la viande halal. Fillon posait la question de savoir si un rite religieux, datant de plus de quatre mille ans en ce qui concerne les juifs et instauré au sixième  siècle de notre ère par les musulmans est encore valable aujourd’hui, surtout dans une société multi-cultuelle : des préceptes adoptés dans des circonstances où lois juridiques, alimentaires, hygiéniques, sacrificielles, pénales étaient toutes contenues dans des livres sacrés, donc étaient sacrées, pour une société laïque moderne. Mais le débat a tourné court, à cause du tollé qu’il a soulevé aussi bien parmi les juifs que parmi les musulmans. Fillon s’est donc rétracté. Peur de mécontenter les électorats juif et musulman? Sagesse politique? Priorité à l’apaisement? Dans tous les cas, quelle que soit l’attitude que l’on adopte, la polémique sur la viande halal reviendra, peut-être aux prochaines échéances électorales. Et, de qui cette polémique fera-t-elle l’affaire? A qui rapportera-t-elle le plus de voix, puisque tout est vu sous  l’angle du gain de voix?

Hollande a gagné les élections. Il ne nous est pas possible de dire que c’est la victoire des valeurs sur les peurs. Mais, personne ne peut nous empêcher de dire que c’est cela que nous aurions souhaité. Ce qui nous intéresse, en France, comme en Russie,  aux États-Unis ou dans les pays africains, c’est la victoire des valeurs sur les peurs.

Nous ne nous substituons pas à l’Histoire pour juger qui que ce soit. Mais, il n’appartient pas aux seuls Français de dire lequel de leurs présidents aura exercé le règne le plus néfaste, le plus dévastateur pour la France, pour les pays africains et pour le reste du monde, confondant pouvoir et volonté de puissance personnelle, autorité nécessaire de l’État et besoin d’écraser ceux qui ont le malheur de ne pas lui plaire, force et brutalité. Ce n’est pas le passage sur la liberté, dans l’interview au Figaro qui nous donnerait la vision personnelle que Sarkozy a de cette notion, de cette valeur. Cette notion y apparaît tout au plus comme un des lieux communs que ressassent les élèves de terminale des lycées français, togolais, allemands…Ce n’est pas avec ce genre de déclaration que l’on connaîtrait et que l’on appliquerait les valeurs en France et ailleurs dans le monde.

Sénouvo Agbota ZINSOU

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