Côte d’Ivoire: Chronique d’une régression politique et sociale

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L’enthousiasme qui avait porté le président Alassane Ouattara au pouvoir semble, après dix-huit mois de gestion réelle, avoir fait long feu. Aujourd’hui, les Ivoiriens sont dans le doute et se demandent où le chef de l’Etat les conduit, alors que le pays se trouve dans une impasse politique, avec le processus de réconciliation qui piétine, et dans une impasse sociale, avec la cherté de la vie et les menace de grève qui surgissent un peu partout. Les clignotants sociaux et politiques du pays ne sont pas rassurants. Cela dénote d’une nette régression relativement à la confiance placée en ses potentialités et en ses nouveaux dirigeants. Cette réflexion présente quelques sources de cette régression.

Il y a quelques jours, Amnesty International et la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (Fidh) ont produit des déclarations dans lesquelles elles remettaient en cause la gestion des droits de l’Homme en Côte d’Ivoire. A la suite de la publication de ces rapports, le gouvernement a entrepris une visite des endroits incriminés. Mais, malgré les dénégations peu convaincantes du gouvernement, le constat est là: les droits de l’Homme sont piétinés en Côte d’Ivoire avec, excusez du peu, des camps de concentration qui ne disent pas leur nom. Et Amnesty International vient, comme pour répondre au gouvernement ivoirien et le désavouer, de réitérer cette affirmation dans un courrier adressé au ministre d’Etat, ministre des affaires étrangères à l’occasion de l’appréciation de la candidature de la Côte d’Ivoire à l’élection au conseil des droits de l’Homme des Nations Unies. Les interrogatoires menés à coups d’électrocution ou avec des sachets brûlés sur le dos des prisonniers sont non seulement inhumains, mais rappellent de triste mémoire l’époque des gouvernances latino-américaines des années 70-80. Jamais,  après l’épisode des faux complots d’Houphouët-Boigny au début des indépendances, il n’y a eu autant de prisonniers politiques que maintenant. On se demande ce qu’est devenu, une fois assis dans le fauteuil présidentiel, le démocrate tant célébré par les chancelleries occidentales qui ont l’impression, aujourd’hui, d’avoir été flouées mais se trouvent dans l’incapacité de désavouer publiquement leur poulain pour ne pas paraître ridicules d’avoir mis la charrue avant les bœufs. Pour une communauté internationale qui a horreur du déshonneur, la Côte d’Ivoire n’est pas loin d’offrir le scénario imprévu d’une immense erreur de casting dans les allées feutrées des palais présidentiels. En parlant de démocratie mais en agissant de façon diamétralement opposée, les gouvernants actuels ne favorisent pas une amélioration de la gestion des droits de l’Homme ni de la gouvernance démocratique.

La politique du rattrapage ethnique, revendiquée par le président de la République, en plus de violer l’article 10 de la Constitution, place le pays au-delà des bornes du fonctionnement démocratique des Etats. Beaucoup de citoyens ont perdu leur emploi parce que, dans l’incapacité de créer les emplois promis, l’on a trouvé le raccourci de licencier les uns pour embaucher les ethniquement proches. Malgré les nombreuses promesses de campagne faites par Alassane Ouattara, la réalité montre que ses slogans électoraux se sont retournés contre lui en très peu de temps. «Ne donne pas ta voix à la misère», «Ne donne pas ta voix au chômage», «Ne donne pas ta voix à l’échec scolaire», «Ne donne pas ta voix à la corruption», entendait-on. Aujourd’hui, la misère, le chômage ethnique par rattrapage, la gestion patrimoniale de la manne financière étatique bercent le quotidien des Ivoiriens. Le train de la bonne gouvernance peut siffler autant qu’il veut, les gouvernants actuels s’arrangeront toujours pour arriver en retard à la gare. On se sucre, à coups de détournements scandaleux dont les auteurs ne sont évidemment jamais poursuivis, sur le dos du contribuable dont la taille, à force de se serrer la ceinture depuis les années 80, a pris l’apparence caricaturale de celle d’une guêpe.

S’il faut reconnaître un talent au gouvernement, c’est sa capacité à communiquer beaucoup et bien, au point qu’à les écouter, on a l’impression que la Côte d’Ivoire est le paradis sur terre. Malheureusement, cette communication à effet cosmétique bien rodée ne parvient pas à tromper les esprits observateurs sur la laideur des réalités sociales ivoiriennes, à l’heure où le panier de la ménagère s’est transformé en sachet et où les pauvres représentent près de la moitié de la population.

Avec les engagements pris pour obtenir le Ppte, comme l’augmentation du tarif de l’électricité figurant dans la lettre d’intention du gouvernement adressée aux bailleurs de fonds le 25 avril 2012, la situation des ménages risque d’empirer. Cet engagement vient, d’ailleurs, de faire l’objet d’une mesure prise lors du conseil des ministres du 7 novembre dernier. Quand on sait le rôle que joue l’électricité dans la vie des ménages et autres commerçants, on ne peut s’attendre qu’à de mauvaises nouvelles pour les consommateurs. Si c’est cela le cadeau de fin d’année que le gouvernement a trouvé à offrir aux Ivoiriens, il y a lieu de s’inquiéter encore plus pour nos bourses déjà fort démunies. Quand on ajoute à cela le fait que les prix des produits de première nécessité ne font que grimper sur le marché et ne baissent que dans les communiqués du gouvernement, il ne nous reste qu’à nous lamenter sur notre triste sort.

Depuis quelques mois, le peuple vit au rythme d’attaques tous azimuts d’un mystérieux commando qui rappelle aux Ivoiriens les heures noires du régime précédent. Autant Laurent Gbagbo n’a pas pu leur apporter la paix, autant Alassane Ouattara peine à les rassurer sur leur sécurité. La rivalité, savamment orchestrée par des « pro- » de tout acabit, entre ces deux personnages du microcosme politique ivoirien, nuit à la cohésion sociale et contribue à amplifier le climat d’insécurité et de méfiance entre les populations. Chacun, parmi les « pro-« , rêve de revanche et le lait succulent de la haine de l’autre coule à flots dans les cœurs avides d’actes pernicieux et de destruction. Quand on ajoute à cela le fait que des forces régulières, formées à coups de millions et payées chèrement par le contribuable, sont réduites à se tourner les pouces parce que laissées sans moyens d’action et de défense et remplacées dans les provinces par une confrérie de chasseurs traditionnels aux pouvoirs prétendument mystiques, on ne peut que pleurer sur le sort de la Côte d’Ivoire. L’extension du terrain de chasse des Dozos, puisque c’est d’eux qu’il s’agit, des bêtes sauvages aux être humains, montre que la Côte d’Ivoire n’a pas sa place parmi les Etats dits modernes. Il n’est plus besoin d’aller à Saint Cyr ou à West Point encore moins à l’Ecole des forces armées (Efa) pour apprendre le métier de militaire. Un tour en forêt, quelques amulettes aux hanches et aux bras et des scarifications le long du corps suffisent, avec une kalachnikov remplaçant le calibre 12, à faire un bon soldat. A cette allure, les Frci méritent une bonne retraite anticipée. La cité n’a nullement besoin d’elles, encore moins des policiers et des gendarmes. Et puis quand on a une force qui a des pouvoirs mystiques, on n’a pas besoin de gaspiller des millions pour équiper des policiers et gendarmes qui ont servi, avec dévouement, les prédécesseurs, au nom de leur devoir républicain consacré par la Constitution mais honni par le pouvoir actuel. Les Dozos, ces braves « soldats » si chers et précieux au ministre d’Etat, ministre de l’intérieur, sont là et les populations de Côte d’Ivoire et de la sous-région n’ont qu’à se tenir tranquilles.

Voilà ce qu’est devenue la Côte d’Ivoire après dix-huit mois de règne du président Ouattara. Et avec ce sombre tableau qui est loin d’être exhaustif, on prétend vouloir être un pays émergent à l’horizon 2020. Ceux qui y croient sont promis à une énième désillusion. Le chapelet des griefs énumérés par la directrice adjointe du programme Afrique d’Amnesty International dans son courrier en date du mercredi 7 novembre, sur la seule question des droits de l’Homme, montre que le chemin risque d’être encore très, très long. L’initiative Doing Business de la Banque Mondiale, qui mesure la réglementation des affaires et juge de la compétitivité des économies, ainsi que le Legatum Prosperity Index qui apprécie la prospérité mondiale révèlent, dans leurs différents classements et rapports, que la Côte d’Ivoire est à la traîne : 177e sur 185 dans le classement Doing Business et 126e sur 142 dans celui du Legatum Prosperity Index. L’éléphant est trop lourd et a du mal à suivre la marche du monde et cela, sur tous les plans dont quelques uns sont : l’économie, la création d’entreprises, les opportunités d’affaires, l’octroi de permis de construire, l’éducation, la gouvernance, la santé, les libertés individuelles, la sûreté et le sentiment de sécurité, le capital social.  Mais même si le chantier est vaste, il n’est jamais trop tard pour bien faire, comme le dit l’adage. Il est donc temps de remettre le pays sur les rails du développement social et humain, qui implique une amélioration drastique de la situation dépeinte. Les intellectuels et hommes politiques ivoiriens sont invités à prendre leur place dans le grand élan d’encouragement critique adressé au gouvernement pour revoir radicalement sa copie, mettre fin aux dérives de toutes sortes et construire, sur des bases saines, un état moderne à la hauteur des attentes des Ivoiriens et de la communauté internationale.

Dr Eblin Pascal FOBAH

Délégué national aux questions sociétales de LIDER

 

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