La politique internationale gagnerait à être plus morale, or le moralisme détruit tout le tissu du système international. La moralité implique un engagement envers des principes définissant le bien et le mal, tandis que le moralisme instrumentalise ces principes pour juger, condamner et contrôler autrui, établissant ainsi une hiérarchie morale. Le moralisme peut pervertir la moralité, car la remise en question de ses propres principes moraux est remplacée par l’examen exclusif de la moralité d’autrui.
Nous souhaitons que nos instances politiques et médiatiques s’interrogent sur ce qui est juste, et non sur la moralité de chacun. La moralité consiste à placer les principes fondamentaux au-dessus des jeux de pouvoir, tandis que le moraliste utilise des slogans moraux comme instrument de pouvoir politique. La moralité peut impliquer d’éviter les attaques personnelles afin de comprendre le point de vue de l’adversaire, tandis que le moraliste s’appuie principalement sur ces attaques pour discréditer ceux qui ne partagent pas son avis.
L’incapacité à reconnaître les préoccupations sécuritaires de l’«autre» immoral
Au fil des décennies et des siècles, il est apparu que les États doivent gérer la compétition sécuritaire, car le renforcement de la sécurité d’un État peut réduire celle d’un autre. Ainsi, la première étape vers la stabilité et la paix consiste à se mettre à la place de l’adversaire, à comprendre ses préoccupations sécuritaires, puis à trouver des moyens d’atténuer cette compétition et de promouvoir des formes de sécurité indivisible. Pourtant, un nouveau discours politique, orienté vers la guerre, a émergé en Occident, où toute discussion des préoccupations sécuritaires de l’adversaire est immédiatement perçue comme une «légitimation», une «justification» ou un «soutien» à ce dernier.
L’obsession de hiérarchiser le statut moral des individus alimente un esprit de clan, car des principes moraux radicalement différents sont appliqués à «nous» et à «l’autre». Au pire, «nous» pouvons agir mal, mais pour de bonnes raisons. À l’inverse, «l’autre» peut, au mieux, agir bien, mais pour de mauvaises raisons. La morale en politique internationale peut contenir le pouvoir, tandis que le moralisme peut le sanctifier. Lorsque les conflits sont perçus comme une lutte entre le bien et le mal, les actions de chacun sont systématiquement considérées comme légitimes, tandis que celles de l’adversaire le sont toujours.
Les moralistes réduisent les conflits complexes à une opposition binaire entre le bien et le mal, faisant du pluralisme intellectuel un concept immoral. Les vérités établies ne doivent plus être remises en question, et les universitaires ne sont par conséquent plus interrogés sur le contexte historique ni invités à développer leurs analyses. Au contraire, ils sont contraints de«condamner» l’autre camp comme un test de loyauté avant d’être autorisés à participer au débat. Une fois l’adversaire catégorisé comme immoral, il sera perçu comme simplement agressif lorsqu’il provoque une escalade, et comme faible lorsqu’il se retient.
La pensée stratégique disparaît sous le moralisme, car elle consiste à fixer des objectifs avec des ressources limitées. Cela implique de raisonner en termes de priorités, de compromis, de motivations, de capacités et de perspectives de l’autre camp afin d’anticiper ses réactions. Une puissance hégémonique n’a pas besoin d’établir de priorités, et une puissance hégémonique moralisatrice incitera les gens à ne penser qu’en termes de bien et de mal. On ne se demande plus ce que veulent les Chinois, les Russes et les Iraniens ; on ne discute que de la nature de ces peuples, perçus comme des adversaires de notre démocratie libérale censée servir l’humanité entière.
Pourquoi l’Occident cède-t-il au moralisme ?
Après la Guerre froide, l’Occident, privé de l’équilibre des pouvoirs que lui offrait l’Union soviétique, s’est retrouvé dans un vide idéologique, orphelin de son rival communiste. Il a alors œuvré pour un ordre mondial fondé sur l’hégémonie libérale, où il dominerait le monde plutôt que de gérer l’équilibre des puissances. Cette domination était censée profiter à tous, car elle rehausserait le rôle de la démocratie libérale et des droits de l’homme. Or, une puissance hégémonique a besoin de légitimité et doit convaincre sa population que ses politiques incarnent des principes moraux universaux et que ses opposants sont des ennemis de ces mêmes principes.
L’Occident a présenté la promotion de ses intérêts comme celle des valeurs universelles. La notion d’intérêts sécuritaires concurrents a largement disparu du discours politique, remplacée par un récit de menaces pesant sur les valeurs universelles, émanant d’«États voyous». La démocratie libérale est ainsi devenue la norme hégémonique. L’Occidental n’a pas besoin de connaître le contexte historique, ni même de savoir situer un pays sur une carte, pour être certain que le contexte analytique des conflits est celui de la démocratie libérale contre l’autoritarisme. Dans les années 1990, on pouvait discuter des raisons pour lesquelles l’expansionnisme de l’OTAN menaçait la sécurité russe, tandis qu’aujourd’hui, on prétend que la Russie craint simplement la progression de la démocratie.
«Guerres vertueuses» pour restaurer l’hégémonie libérale
L’Occident ne se contente pas de mener une guerre économique contre la Chine en raison de sa prétendue «surcapacité», de mener une guerre par procuration contre la Russie sous le prétexte absurde que ses actions militaires étaient «non provoquées», ni de mener une guerre directe contre l’Iran soi-disant pour empêcher la prolifération nucléaire ou libérer les femmes. La situation est bien plus grave. L’Occident démantèle les fondements mêmes du système international : ses lois, ses règles, sa diplomatie, la confiance et ses interconnexions économiques et politiques. Au nom de la défense de l’ordre international, il détruit progressivement les institutions mêmes qui rendent cet ordre possible.
Lorsque nous reconnaissons des intérêts sécuritaires concurrents, la compréhension mutuelle et le compromis sont la voie de la paix. Si nous croyons que le monde est fait de valeurs bonnes et mauvaises, alors nous devons éviter de justifier l’adversaire et le compromis n’est qu’une forme d’apaisement. La paix n’est possible que lorsque le bien triomphe du mal.
source : Glenn Diesen via Marie Claire Tellier