Bestiaire encore : BODÉMAKUTU II fera t-il encore ce discours ?

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Chez les Bodémakutu, on ne connaît ni limites, ni limitation. C’est ce qui fait la différence !

Notre prince Bodémakutu II, vous savez de qui il s’agit, depuis mon dernier article publié le 6 décembre et encore mieux si vous avez lu mon roman Yévi et l’Éléphant chanteur1, notre Bodémakutu II donc, fera-t-il son discours de fin d’année, puisque c’est la coutume pour ceux qui dirigent ou prétendent diriger leur pays? Ne lui demandez pas de vous promettre ″la lune″, évidemment, puisque dans le royaume, nul n’est dupe de quoi que ce soit provenant du palais bestial, pardon royal, où il se régale de son plat spécial de démocratie, copieusement servi par presque tous ceux dont il attend cela ou est en droit de l’attendre. Personne, je suppose ne songe maintenant à lui demander comment il est parvenu au trône en 2005 et il doit s’en réjouir, car il a tout fait pour que l’on oublie les centaines de morts.

Chassez donc hors de sa vue les fantômes qui viendraient le hanter nuit et jour et l’empêcher de s’empiffrer tranquillement de ce que bouffent les créatures de son espèce et des espèces voisines. Que l’on oublie aussi les milliers de blessés, les milliers de citoyens en fuite suite à la violence des forces dites de l’ordre…Personne sauf si une brebis galeuse (ah, si des fauves pouvaient les dévorer, ces brebis galeuses pour qu’on soit tranquille dans ce pays!) s’aventurait à le lui rappeler, ne serait-ce que pour lui dire que ces fantômes-là, ces deuils-là, ces plaies-là ont la vie dure. Peut-être prendra-t-il plaisir à rappeler qu’il a créé la commission dite de vérité, justice, réconciliation sous la présidence d’un prélat, d’un homme de Dieu. Pour bénir son règne et berner les populations.

La fameuse commission Vérité, Justice, Réconciliation, à grands coups de millions servant avant tout à bourrer le ventre des Yévis Golotoe, de voitures volées, de milliers de pages inutiles de rapport, pages de dépositions pondues dans la douleur des victimes et de leurs proches comme des œufs destinés à être classés, pardon cassés, de kilomètres de recommandations que les yeux réellement assoiffés de justice, de vérité et de réconciliation parcourent avidement dans l’espoir d’y trouver un seul petit point de réconfort, voyage qui se révèle inutile puisqu’au bout, il n’y a qu’un abîme encore plus béant que les plaies causées aux populations.

Pourtant, cela paraissait une telle réussite aux yeux du même Bodémakutu II qu’il a voulu utiliser une seconde fois le même prélat pour la question des réformes, avec pratiquement les mêmes résultats, c’est-à-dire l’abîme sans fond. C’est que notre Bodémakutu II avait voulu faire de ce prélat trompé, une institution, une machine à berner à usage multiple qui viendrait s’ajouter aux autres cadres de dialogues vieillis, déchirés, rafistolés, rénovés, remués, remuants, finalement répugnants.

Bon, maintenant, peut-on lui suggérer de parler d’un éventuel référendum sur la limitation des mandats présidentiels, comme il l’avait promis à l’issue du sommet d’Accra où ce sujet avait été abordé avec comme résultat une décision à laquelle un autre dictateur et lui avaient refusé de s’associer ? Référendum ? Si quelqu’un peut lui garantir que le peuple, d’accord ou pas d’accord, se rangera sur son avis, c’est-à-dire, dira NON à la limitation…Chez les Bodémakutu, on ne connaît ni limites, ni limitation. C’est ce qui fait la différence !

Cela ne veut pas dire que chez les Bodémakutu, on ne vote pas.

On vote dans le détritus, la quantité de détritus à avaler pour chacun. Ne lui dites pas que vous savez ce que c’est. Ne lui rappelez pas que le monde entier a vu des hommes en uniforme emporter des urnes et surtout, n’actualisez pas l’histoire en lui faisant comprendre qu’il a tenté d’exporter la méthode dans un pays voisin avide de vraie démocratie, donc de perles, pays dont le peuple a payé le prix et est sur le point d’y parvenir. Cela lui ferait mal : ne lui rappelez pas l’humiliation qu’il a subie, lorsque voulant jouer les pompiers, il se rendait gaillardement dans ce pays alors en pleine crise et que ce peuple fier a interdit que son avion atterrisse. Pour plusieurs raisons que cela nous prendrait trop de temps à évoquer ici, faites semblant d’avoir oublié ces pages de l’histoire du royaume. De toutes les façons, si vous voulez qu’il retienne une de ces pages, ou même simplement une ligne, ou un mot de ces pages dans son discours, ce qui l’obligerait à prononcer son mea culpa, à songer à des réparations, des restitutions et même des châtiments de ceux qui ont commis les forfaits, à commencer par lui-même, vous vous bercez d’illusion. ″ Mon régime est purement fondé sur la…sur le…″, commencera-t-il à vous crier dans les oreilles au point de vous étourdir. Attention, n’interprétez pas. N’insinuez pas qu’il voudrait dire détritus, comme si son régime était celui des pourceaux qui foulent aux pieds les perles, les valeurs de la démocratie, y préférant le son, le mélange de son et de sang…et de cendre quelquefois. N’entendez pas ce dernier mot seulement au sens des dépouilles humaines. Bien sûr que dans un mélange de ce genre, il ne manque pas quelques ossements, quelques lambeaux de chair, quelques viscères d’hommes ou d’animaux. Mais pensez aussi au sens très simple de ce qui reste d’un feu, d’un incendie allumé dans un marché, deux marchés, de cases de paysans mises à feu par des militaires pour les chasser d’une zone réservée aux animaux. Et ce, après avoir bien roué ces paysans de coups de toutes sortes. Atrocités qui ont fait huit morts et une centaine de blessés, des sans-abris, des femmes et des hommes en fuite vers les pays voisins… Cette démocratie de détritus, de son et de cendre, notre Bodémakutu II en raffole et si vous lui demandez pourquoi, jusqu’à quand…il vous répondra que c’est parce qu’il n’est pas seul à en bouffer, à s’en gaver et que cela durera tant que d’autres politiciens de ce pays, non seulement des Yévis Golotoe de son entourage immédiat qui savent pourtant qu’ils vont tous finir dans un coin de mur, pris dans la toile qu’ils tissent eux-mêmes (référez-vous encore à mon article du 6 décembre), mais aussi ceux dits de l’opposition partageront ce repas délicieux avec lui. Dé…démo…des mots! Je vous ai dit que du moment où cela s’arrête aux mots, Bodémakutu II trouve que le compte est bon. Et dans cet esprit-là, il ne serait pas fâché d’inclure dans son discours la promesse des élections locales. De quoi occuper la gent politique grouillante, la domestique tout comme la prétendue sauvage. De quoi faire se déchaîner les passions, l’agitation au sein des partis et entre les partis : « Kanigbégbé ! ». C’est un jeu qui consiste à lancer en l’air un morceau quelconque, de nourriture surtout, pour s’amuser à voir les enfants se précipiter au risque de se blesser, pour le saisir au vol, se bousculer, se bagarrer entre eux quitte à se retrouver chacun avec une miette ou dans un état tel qu’il n’est pas toujours vraiment appétissant. Ce coup-là réussit toujours aux Bodémakutu.

Ne lui dites donc pas qu’en 2010, lorsque des citoyens avaient cru pouvoir désormais se passer du détritus, de démo, de miettes, de mots pour commencer réellement à apprécier les perles à leur juste valeur, il n’avait alors pas hésité à se métamorphoser lui-même, comme dans un conte, en une bête bizarre nommée Fraude (on l’appelle donc désormais ainsi), bête à la fois éléphanteau, pourceau…je ne sais plus quoi, fauve de plus en plus fort. En sorte qu’en 2015, il a préféré simplement qu’on l’appelle Fort. Et l’Animal Fort a cru pouvoir nous tromper, nous qui continuons de voir en lui Bodémakutu II. Ne lui dites pas de mentionner dans son discours que ce soir du 29 avril 2015, des milliers de citoyens auraient pris plaisir, alors qu’il fêtait encore sa victoire frauduleuse, à lui cracher à la figure le titre d’un article paru sur les sites togolais, Cet homme est faux 2 (article lu au moins 7821 fois). Bon, maintenant, Faux, Fraude, Fort ou Bodémakutu II, croyez-vous qu’il mentionnera dans son discours de fin d’année le fait le plus dramatique de son règne survenu ces derniers jours, les huit morts de Mango, tombés sous les balles ou écrasés par un blindé de l’armée qui soutient son régime, pour cause d’opposition à l’extension de sa faune? Quoi? « Vous jouez avec mon nom ? Faune, Faux, Fraude, Fort … Je suis tout cela, si vous voulez. Mais, vous ne m’obligerez pas à avouer que j’ai massacré des hommes à Mango pour mes gentils fauves. ».

Pendant que notre prince réfléchissait à tout cela (car il lui arrive de réfléchir) et se demandait s’il allait faire le discours et ce qu’il y mettrait, passa par-là un citoyen. Il le héla et quand celui-ci fut près de lui, il demanda son avis. Le Citoyen, tout intimidé, tout tremblant (n’oubliez pas qu’il était devant le descendant d’un fauve), lui dit de jurer d’abord qu’il ne se fâchera pas et ne le livrera pas à ses fauves ou ses chiens.

– Parlez ! tonna le prince. Nous sommes en dé…dé…
Le Citoyen lui fit encore remarquer qu’il était d’avance convaincu que
Bodémakutu II ne réserverait pas à son avis un autre sort que celui
accordé aux recommandations du prélat, ou à l’APG, ou aux cadres rénovés, remués, remuants…
– Si tu ne parles pas…
Alors, le Citoyen, quoique pas du tout rassuré, parla.
Le Citoyen : Altesse, si vous aviez un peu d’honnêteté intellectuelle et de courage…
Bodémakutu II : Intellectuelle? Vous ai-je jamais dit que je suis un intellectuel?
Le Citoyen : Non. Vous êtes dictateur, c’est clair. Il est vrai que vous avez essayé de devenir intellectuel, mais l’apprentissage dans ce domaine est un peu plus difficile que dans celui de dictateur… Vous avez fait le meilleur choix.
Bodémakutu II : Le meilleur choix?
Le Citoyen : Oui, sans pouvoir dire si vous y êtes vraiment. Mais c’est le meilleur, quand on a les atouts que vous avez.
Bodémakutu II : Quels atouts? Mon père? Le système mis en place par lui ? (vociférant) Combien de fois dois-je vous répéter que lui, c’est lui…
Le Citoyen : Oh, pas besoin de vociférer, Monsieur…Comme lui!
Bodémakutu II : Et, lui, c’est qui?
Le Citoyen : Excusez-moi, mais c’est vous. (Un temps)
Bodémakutu II : Et le courage dans tout ça?
Le Citoyen : Le courage, c’est…j’ai peur que vous vous mettiez encore une fois en colère et que vous vocifériez. Toujours comme lui.
Bodémakutu II : (un peu plus calme). Dites-moi quand même en quoi consisterait le courage.
Le Citoyen : Eh bien, par exemple à répondre aux aspirations de
tous vos concitoyens qui éprouvent une sorte de vertige3.
Bodémakutu II : Le vertige? J’ai déjà lu cela quelque part.
Le Citoyen : Oui, une série de six articles…
Bodémakutu II : C’est très dangereux, ça! Ils sont un petit nombre comme ça qui intoxiquent nos populations.
Le Citoyen : Peut-être qu’ils n’intoxiquent personne, mais cherchent à conscientiser…
Bodémakutu II : Conscientiser? C’est ça qu’on bouffe? Qui les a élus pour conscientiser? Il n’y a que moi qui sois élu dans ce pays. Y compris pour conscientiser les populations par des sous, du riz, de la viande, des poissons. C’est ça la véritable conscientisation, parce que c’est ça qu’on bouffe.
Le Citoyen : Bon, mais revenons au dangereux…
Bodémakutu II : Dangereux pour qui? Dangereux comment?
Le Citoyen : Dangereux comme vous dites ! Il a écrit, entre
janvier et avril 2015 ces articles dont le titre, comme un leitmotiv, revient sur le vertige de nos populations. Vertige de la misère, de l’insécurité de plus en plus grandissante, du chômage des jeunes, de l’absence de politique de la santé, vertige des hôpitaux délabrés, vertige que cause l’idée d’être dans une embarcation dont on ne sait où elle mène…
Bodémakutu II : Donc, je n’ai rien fait?
Le Citoyen : Ce n’est pas cela, mais…Enfin, vous feriez mieux de restituer le pouvoir, comme beaucoup vous le demandent et comme le même individu n’a pas manqué de vous le dire dans une autre série d’articles intitulée : Restitue4. Votre problème ce n’est pas que vous avez hérité de votre père un détritus, mais que de jour en jour vous ajoutez à ce détritus. !
Bodémakutu II se mit à rire. « Si je faisais un discours tel que vous le proposez, cela signifierait que je démissionne, que je dé…dé…dégage. Le tas de dé…dé…déjà mis en place depuis le temps de mon père, à qui le laisserais-je ? À qui voulez-vous que je le laisse ? ».
Le Citoyen prit alors son courage à deux mains et le lui dit en face : « Un de vos amis, pas très loin de chez nous a dégagé. Ce n’est pas le déluge après son départ. Au contraire, on a déterré le détritus profondément enfoui dans la terre, on a déblayé, on a balayé et le pays est réellement en train de redevenir celui des Hommes Intègres. Il n’y a pas longtemps. En tout cas, si vous ne dégagez pas, on vous dégagera. Vous savez que la bodémakuterie, (entendez Bodémakutu II et sa coterie complaisante) coûte cher au pays, en vies humaines, en souffrances, en misère des populations, en années perdues…et ne saurait être indéfiniment supportée. »
Finalement, fera-t-il ce discours? Il en fera un qu’il voudra, mais pas celui qu’on attend de lui.

Sénouvo Agbota ZINSOU

1Saz, Yévi et l’éléphant chanteur, éd. 43, 2000.

2Saz, Cet homme est faux, publié le 29 avril 2015.

3Saz, Vertige, série publiée les 29.01.2015, 08.02.2015., 15.02.2015., 21.02.2015.,

27.02.2015., 04.03. 2015.

4Saz, Restitue, série publiée les 8.12.2014, 16.12.2014, 3.6.01.2015, 4.21.02.2015,

5.27.02.2015.

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