La peau de panthère

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                       Ce qui nous intéresse, c’est de savoir ce qui préoccupe, ce qui agite nos compatriotes, peut-être, ces jours. L’heure est grave! Cependant, permettez que je vous raconte une petite histoire vraie. Tous ceux de ma génération la connaissent.

                                                      « Le rire est finalement un sujet sérieux »

Nous étions jeunes étudiants,  encore mal sevrés des facéties qui caractérisent naturellement les adolescents, de nos habitudes à faire „ les petits bruits et à en rire ». Mais en même temps, nous étions curieux de savoir ce qui se passait exactement dans notre pays quand les grands politiciens, enfiévrés, s’égosillaient dans les réunions publiques et sur les antennes de Radio-Lomé : „ L’heure est grave ! ».

On jugeait les présumés complices de Noé Kutuklui,  leader du parti de Sylvanus Olympio et neveu par alliance de ce dernier, donc son héritier politique potentiel et peut-être ( nous ne reculons pas devant la superstition ) sa réincarnation. Ils auraient fomenté un  complot contre la sûreté de l’État. Kutuklui, réfugié à Cotonou, puis plus tard à Dakar, après avoir fui le Dahomey, trop proche pour être un refuge sûr, n’était pas lui-même dans le box. Il n’avait pas été appréhendé. Hubert Maga, alors président du Conseil Présidentiel du Dahomey n’avait pas réussi à le livrer à Eyadema,  certainement suite  aux protestations et aux pressions des syndicats dahoméens.

Nous étions donc allés au procès. Atmosphère solennelle comme il se doit. Inutile de décrire ici la gravité impressionnante des mines, des robes, des couleurs ( du noir, du rouge, du blanc qui voletaient, papillotaient, éclataient ), des tons, des poses, des gestes, des silences dramatiques…Il ne  viendrait jamais à l’idée de ces importants et graves personnages qu’ils se livraient à un rite parodique, pas plus qu’aux politiciens qui crient, parfois en écumant : » L’heure est grave!  » Parmi les prévenus qui presque tous venaient ânonner à la barre ( combien de gens dans leur cas peuvent vraiment parler intelligemment? ) il y avait un qui avait trouvé les bons arguments pour prouver qu’il ne connaissait pas Kutuklui, qu’il avait été entraîné dans ce complot  à son corps défendant et donc qu’il était innocent. Il déclara, encore effaré par sa rencontre avec le „monstre“ Kutuklui, ou l’idée de cette rencontre, ou encore par la peur du châtiment terrible qu’il allait subir innocemment à cause de cette rencontre malheureuse qu’il n’aurait jamais souhaitée de sa vie, sur un ton que nous trouvions enfantin ( feint ou sincère?) :“ On nous a emmenés à Cotonou dans une maison. Nous étions assis au salon, puis un homme a traversé le salon comme ça. J’ai demandé : c’est qui ça ? et on m’a répondu que c’est Kutuklui ( il prononçait Kotokloe ). Quand on m’a dit que c’est Kotokloe, j’ai dit : Ooo!“ ( geste de l’index qui aboutit comme un crochet à la lèvre inférieure, la bouche ouverte ).

Le président du tribunal  ( amusé? sérieux? Comment le  deviner?):
« Vous avez dit Ooo! Pourquoi ? »
Le prévenu ( secouant la tête, les yeux exorbitants, sur un souffle saccadé ):
„ J’ai dit : Ooo!  Parce que, cet homme-là, je ne le connaissais pas, mais, c’est un homme dangereux“.
Un de nos camarades, au fond de la salle d’audience où nous étions assis, regroupés, l’un des plus farceurs,  trouva le moyen de nous faire rire :“ Kutuklui  s’était-il couvert d’une peau de panthère?“ En mina, cela sonne peut-être encore plus truculent: Kutukluia kpõ gabze be tchõa? „ avec la mimique appropriée, évidemment. L’heure était grave, mais impossible de résister. Le rire ne tue pas, mais la peau chatoyante de la panthère aveugle, provoque la panique et fait des ravages.

L’heure était grave  car déjà, les jours précédant le procès, ça pouvait se sentir dans l’air qu’on respirait,  à travers l’armée qui se voulait invisible des agents de renseignements, ça pouvait même se voir par celle bien physique des militaires, gendarmes, policiers qui circulaient partout dans la ville. Et, surtout le jour du procès, celle des kakis, léopards et autres fauves postés, tout autour du palais de justice et dans les environs. Cordon militaire, dit-on en français, mais je préfère l’exprimer par la devinette mina : «  Ke wo bla tchatchoe nenea ahwua yiwo lea » ( ligoté si solidement, pars-tu en guerre? )dont la réponse est le mur de clôture. En effet, ce n’était pas un simple cordon, c’était  un mur bien solide de fauves terribles qui affichaient un air volontairement farouche, un mur de guerre érigé pour  barrer la route à la panthère. Son apparition subite,  intempestive et provocatrice, son rugissement dans cette salle du tribunal, auraient fait fuir, non seulement les hommes et les femmes en robe ou en uniforme, mais aussi toute la foule, qui par les portes, qui par les fenêtres, se bousculant, se piétinant les uns les autres dans un brouhaha, en un mouvement plus terrible et plus impétueux que  celui des vagues de la mer proche, capable d’emporter dans son déferlement un homme assis tranquillement dans son fauteuil présidentiel qu’il sait usurpé et qu’il défendait, non loin de là, qui supervisait la cérémonie du tribunal, dictait ses ordres, pour s’assurer que tout se passait selon sa volonté. Il fallait redouter l’irruption de la panthère comme cela a failli arriver plus tard, un certain 5 Octobre, dans ce même lieu.
 
Donc, nous rions, les Togolais rient chaque fois que l’on parle d’attentat, de complot forcément déjoué, de procès pour atteinte à la sûreté de l’État… Ils rient, mais, attention, en sourdine, sinon, comme on le dit,“ ils passeraient par un sentier si étroit que même un serpent y serait coincé“. Ils rient surtout, toujours en catimini, lorsqu’il leur est offert l’occasion d’admirer la mimique et la gestuelle dramatiques des politiciens criant : „L’heure est grave! L’heure est grave!“

Ce rire, pourrons-nous le partager, tous, tant que nous sommes? Et à tout moment?

Combien de citoyens, pouvant se faire confiance réciproquement, répètent entre eux, sur un ton parodique, le  » l’heure est grave » des politiciens, imitant même la mimique et la gestuelle des plus connus, des plus zélés? Et combien de ces politiciens eux-mêmes, devant leurs intimes font la même chose, tournant en dérision, en privé, le jeu auquel ils se sont livrés prétendument sérieusement en public? Cela est valable pour d’autres belles trouvailles de notre rhétorique politique, d’autres « habitudes de la Maison » comme dirait une ancien ministre de l’Information. Ainsi va notre société.

 On parle du procès de Kpatcha Gnassingbé comme de l’événement le plus important du siècle! Ce doit être le signe que le pouvoir actuel ne badine pas, qu’il ne fait acception de personne, qu’il fait juger les fils de président comme les enfants de paysans, qu’il est sur la bonne voie des régimes démocratiques dans lesquels il existe bel et bien une nette séparation des pouvoirs, qu’un attentat contre la sûreté de l’État est jugé, puni…quel que soit son auteur présumé, député, ministre, militaire, manœuvre, qu’un crime ou un délit passible devant les tribunaux de la République ne saurait être impuni,  quel que soit le statut de son auteur présumé. D’ailleurs n’a-t-on pas jugé des anciens premiers ministres, des officiers supérieurs… dans ce pays? Il reste peut-être l’étape où l’on jugera aussi un ancien  faux président de la République pour usurpation et exercice illégal des pouvoirs…
Alors, ce procès, est-il un vrai ou un faux? S’agit-il d’un faux-semblant, d’un simulacre, d’une mascarade propre à nous faire rire ou d’un sujet sérieux?

Il faut peut-être commencer par le crime lui-même  reproché au prévenu. Est-il vrai ou faux?

On verra des concitoyens se bagarrer dans les maisons, les rues, au bord du marigot, dans les champs, dans les ateliers, les écoles…comme ils le feraient pour savoir si oui ou non une certaine tortue échouée sur une plage ou débusquée dans la forêt chante ou ne chante pas! En tout cas, il y a bien de quoi créer de la fiction, une bonne mise en scène qui attire notre attention ( doit-on dire : nous distraie? ) pendant quelques jours, quelques semaines, quelques mois? Distraction : en ce sens que cela détourne bien notre attention des vraies préoccupations du peuple togolais. Cela nourrit même au point que des milliers de concitoyens  oublient qu’ils ont du mal à trouver un repas par jour. Cela guérit également, au point que les malades qui dans les hôpitaux manquent de médicaments et de soins s’y jettent corps et âme. Tandis que les passions se déchaînent, nous envahissent au sujet du procès du siècle, pardon de cette tortue du siècle,  le pouvoir  peut s’inquiéter un peu moins de la contestation de ceux qui remettent en cause sa légitimité même. Cela veut dire que le procès des hommes au pouvoir pour escroquerie, usurpation, exercice illégal des pouvoirs de la République est oublié au profit du procès pour savoir si l’un des fils Gnassingbé, l’un des larrons a voulu ou non ravir l’âne enlevé ( cf. Lafontaine ) à l’autre.

Le rire est partout et il est sérieux ou suivi de sérieux : d’abord du côté des deux larrons, frères très proches, même si l’un est triomphant, souverain et l’autre enchaîné, traîné devant les juges, profil bas, puisque chacun, de son côté sait que le pouvoir pour lequel ils se bagarraient, étaient prêts à s’entre-tuaient, ce pouvoir ne leur revient pas de droit. En tout cas, ce pouvoir n’est fondé que sur le droit clanique reconnu par les seuls membres du clan.  Et, en vertu de quel droit les juge-t-on l’un ou l’autre? Et si la seule loi qui permettrait réellement de les juger était celle du plus fort, de celui qui dans un duel, terrasserait l’autre, de celui qui tirerait le premier?  Bien sûr, un petit effort de distanciation, et Faure et Kpatcha Gnassingbé, qui ne sont pas des imbéciles, pourraient rouler les yeux, malins, et ricaner, chacun de son côté. Mais, c’est un rire sérieux, puisque l’un et l’autre étaient également prêts à s’entre-tuer. Sérieux, puisque l’un et l’autre, à un moment de leur vie, auprès de papa, aux côtés de papa, ensemble avec Ernest et les autres, avaient défendu ce pouvoir en assassinant, en massacrant, puis à un autre moment,  au lendemain de la mort de papa, dans une union sacrée, alors que le pouvoir risquait d’échapper au clan, se sont entendus avec les autres pour massacrer tous ceux qui voudraient le leur ravir, avant de s’opposer l’un à l’autre, chacun à la tête de sa propre faction, pour  massacrer les combattants de l’autre camp. Encore un petit effort de distance et ils se diraient : “ Ces gens qui se battaient, pire qui sont morts dans ce combat que nous nous livrions l’un à l’autre, ils doivent être un peu cons, puisque nous pouvons nous moquer d’eux, de leurs vies…“ Rire vite étouffé  pour qu’on ne l’entende pas. Sinon, il n’y aurait plus personne pour  donner sa vie pour défendre le pouvoir d’un Gnassingbé, quel qu’il soit.

Le rire est certainement du côté des juges, des hommes en robe : „ Qui jugeons-nous? Qui accusons-nous? Qui défendons-nous? Les deux méritent tout cela, les deux ont des arguments valables, presque semblables, ou un argument  de taille, commun : l’héritage de papa. Sommes-nous compétents pour les départager dans ce domaine? Comment savoir qui est l’héritier à cent pour cent et qui ne l’est qu’à cinquante pour cent? À la rigueur, ils pourraient en référer tous les deux à quelques lares de la famille Gnasingbé, ou à papa lui-même, déclaré de manière très officielle „ divinité“ après sa mort.  Ce  raisonnement n’empêche,  cependant, ni d’endosser le costume de théâtre, d’entrer dans le rôle, de donner la comédie que l’on est en droit d’attendre de nous“. Un petit effort de distance et juges, et avocats, et greffiers… s’esclafferont. Mais, là aussi, le rire est vite étouffé. Non pas parce que c’est le gagne-pain des juges, des avocats etc. qui est en  cause ( personne n’aime plaisanter sur ce sujet sérieux ), mais,  parce qu’il faut se prendre au sérieux soi-même quand on porte le titre de magistrat, quand les gens vous appellent „maître“, quand vous portez solennellement la robe que gonfle le vent de la plage, quand dans un tribunal vous faites des gestes ( je ne dirai pas théâtraux mais ),  juste des gestes. „Bon on ne peut pas ne pas juger, plaider, sous prétexte qu’il s’agit d’une affaire interne à un clan. C’est  notre métier, le noble métier!“

Un petit effort de distanciation et ces discussions auxquelles nous aussi, simples citoyens, nous nous livrons des heures et des heures, répétant : c’est Kpatcha la victime innocente, Kpatcha, «l’honorable député» revêtu de l’immunité parlementaire ou au contraire c’est Faure qui a raison, Faure le „ président“… Faure est bon, Faure est fort, c’est Kpatcha qui massacrait la population, Kpatcha, le „monstre“, et son âme damnée, Tidjani…un petit effort et toutes ces vaines discussions se transformeraient simplement en un grand éclat de rire de lucidité. Que nous importe que ce soit l’un, n’importe lequel des deux qui soit le coupable et l’autre l’innocent? Que la tortue de l’un chante et que celle de l’autre ne chante pas? Je n’explique pas la métaphore de cette bête, qui peut être de formes diverses, de grosseurs dissemblables, provenir de tel ou tel environnement naturel et qui, c’est le plus important, a elle-même la prétention de se moquer des hommes, c’est-à-dire des êtres prétendument  pensants que nous sommes.

Enfin, peut-être, un petit effort de distanciation pour celui qui se retourne dans sa tombe et qui constate que ses fils se livrent aujourd’hui à la même mise en scène que lui-même autrefois, art dans lequel il était passé lui-même maître : celui des complots déjoués,  des attentats manqués, des débarquements de mercenaires, des procès, des condamnations suivies ou non de sa grâce magnanime, des actes de reconnaissance des graciés repentants qui défilaient ( qu’on exhibait plutôt ) le 13 janvier, fête de la Libération, à la gloire du Guide bien-aimé…Hi! Hi! „ Ces petits-là, peuvent-ils égaler mon art? Ces petits qui s’amusent? Enfin, peut-être y arriveront-ils! Celui qui est au pouvoir n’a encore que six ans d’exercice. C’est son premier attentat déjoué, non?. Au bout du vingtième ou du trentième du genre ou d’un genre semblable…il sera affermi, fort comme moi-même je l’ai été“ Puis, soudain, le visage de celui dont nous parlons, celui qui est dans sa tombe, s’est assombri; il a de graves soucis. C’est sérieux donc! „ Et s’il n’y arrivait pas, celui qui est au trône? Que deviendrait notre clan? S’il pouvait y arriver, même en sacrifiant l’autre… Il n’est pas méchant. Même s’il lui donne vingt ans, pour l’accomplissement du rituel! Il le graciera bien vite. Il a été à mon école. L’essentiel, c’est que le clan conserve le pouvoir“

Et celui qui est dans la tombe se souvient que l’exercice de cet art lui avait coûté bien des nuits sans sommeil, car il fallait bien se creuser le cerveau pour trouver, inventer l’idée géniale…recourir à des experts, des stratèges, recruter des comédiens, acheter des journalistes…mettre à contribution des animateurs et des animatrices… Ça coûte aussi des morts, mais bon, ce n’est pas à cause de ces quelque centaines de morts que le clan perdrait le pourvoir qui lui est si cher.

Ce n’est pas si facile que ça!

Mais il rit de nouveau en voyant défiler devant lui le cortège grimaçant des Boko Bosso, Kutuklui, l’homme qui se couvrait de la peau de panthère et ses complices, les comploteurs blancs de la CTMB, la Haute Finance Internationale, Sarakawa, les assaillants et les mercenaires du 23 septembre,  Kodjovi de Souza, Sancho et sa « bande », tout ce qu’on appelait les forces de l’ombre“, les „douteux“ jusqu’à un certain fils d’un président  assassiné le 13 janvier 1963,  terroriste-en-chef, lequel fils de président, Eyadema a lui-même tenté d’éliminer un jour de mai 1992 à Soudou avec l’aide d’Ernest. Ce fils de président ( précisons bien les choses pour éviter la confusion entre fils de présidents, ce qui pourrait faire croire que l’affaire tourne tout le temps autour des fils de présidents:  fils de celui tué le 13 janvier 1963) est maintenant l’associé du propre fils à Eyadema. C’est génial! Ça promet donc. Et Celui-qui-est-dans-la-tombe finit par sourire.

Nous aussi, peut-être, pouvons-nous rire, du rire libérateur de cette atmosphère pesante  et suffocante des complots, des attentats, des assauts de mercenaires…? Bon, je vois : vous riez.

Mais cet autre terroriste capturé, agonisant, portant des marques de blessures, de torture peut-être, avec des bandages au front et aux membres, imbibés de sang, de pus et de médicaments, que Koffi Panou a eu le courage, la témérité ( il aimait bien ces mots ) d’aller interviewer sur son lit d’agonie pour les aimables téléspectateurs avant qu’il rende l’âme.  Spectacle   appétissant pour une catégorie de citoyens encore à table et  apaisant pour une autre catégorie qui s’apprêtaient  à aller au lit, puisque c’est dans le journal de vingt heures que l’émission avait été diffusée ! Que c’était beau! Que c’était héroïque! Le mourant, dans un accès de fièvre délirait et râlait dans des claquements de mâchoires et des grincements de dents plutôt qu’il ne répondait aux questions de Panou.  Mais ce dernier zélé, obstiné dans sa «témérité», comme s’il s’agissait d’une interview normale poursuivait professionnellement sa tâche. Pouvez-vous en rire aussi? Là, c’est bien pénible. À moins de faire un effort pour s’imaginer que Koffi Panou fût un comédien tragique, pleurant en secret à la maison, après avoir joué ce rôle „ téméraire“. Ou un effort pour penser que ce fût Panou qui ânonnait pendant l’interview. Ou encore de regarder l’interview de Panou  comme relevant du genre héroï-comique, ( puisqu’il était téméraire, le journaliste, directeur de la télévision nationale!). Nous avons essayé toutes ces recettes d’interprétation, mais le rire ne venait pas pour effacer la hantise tragique, traumatisante de ce jeune homme que l’on avait probablement d’abord, blessé par balles de mitraillette  pour le capturer facilement, torturé ensuite pour lui arracher des aveux et que, sous prétexte d’interview, l’on continuait de martyriser par une rafale de questions stupidement téméraires.

Le rire ne vient pas non plus quand on pense à tous ceux, peaux de panthère ou peaux d’agneau qui ont été torturés, sommairement exécutés ou qui ont disparu, enlevés par les hommes au service d’une cause meurtrière, les David Do Bruce, les Atsutsé Agbobli…Comment vivre au Togo ou partout ailleurs en tant que Togolais, avec ce rire angoissant, ce rire d’enfer? Peut-être trouverions-nous la force de l’humour, avec le recul du temps en nous remémorant les scènes à la fois pitoyables et comiques de la gent animale rugissant, barrissant, grognant, hurlant… dans les médias nationaux que  la « fête aura bien lieu, quelle que soit la physionomie du mouton ». Mais devant  le spectacle affligeant des agneaux persécutés, traqués, ceux qu’on va enfouir dans un cachot, ceux à qui on coupe leur salaire, l’eau et l’électricité… parce qu’on les suspecte  de cacher une panthère, ou même  qu’une panthère serait membre de leur famille, le rire est plus difficile, grinçant.

Ainsi, bien souvent, d’un côté, notre rire au Togo,  en observant certaines  situations  de la vie politique, cache-t-il un drame étouffant, une plaie nationale douloureuse. D’un autre côté, notre gravité affichée, jouée parfois consciemment ( l’heure est grave! ), relève de conduites politiques parfaitement comiques, ridicules. Tel est le paradoxe.
 Ce qui serait vraiment salutaire, c’est qu’il n’y ait ni complot, ni attentat, ni heure grave, ni assaillant, ni fête de moutons ou d’agneaux capturés, blessés, interviewés, agonisants…Mais le système Gnassingbé, tel qu’il est constitué, peut-il s’en passer, puisqu’il s’en nourrit? Alors, la solution, c’est que ce système n’existe plus pour nous rendre définitivement notre rire libéré, libérateur et franc.

Sénouvo Agbota ZINSOU

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