Affaire des tracts – Le procès LOGO – DOGLO

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Le reportage intégral de Dorsinville qui couvrait l’événement pour l’Hebdomadaire « Forum Hebdo » N°11 du 28 Septembre 1990.

Le vendredi 21 Septembre 1990, les habitants de la capitale ont pris d’assaut très tôt le matin, les abords du Palais de Justice de Lomé. Et pour cause: un procès allait s’y dérouler. Celui de Logo Dossouvi et de Doglo Agbélenko, prévenus d’outrage et complicité d’outrage envers les représentants de l’autorité publique. Pour ceux qui ne seraient pas dans le coup, il s’agit de l’affaire des « tracts mensongers ». De fait, une affluence inhabituelle qui tranche avec la désaffectation régulièrement affichée par les justiciables vis-à-vis d’une institution à laquelle nombre d’entre eux ont cessé de croire depuis qu’ils pensent à tort ou à raison que leurs juges sont sous les bottes du pouvoir.
C’est que dans ce pays, les affaires de tracts dégagent toujours une odeur particulière. Elles font un bonheur éphémère des amateurs de sensationnel.

Et pourtant, ce jour-là, on allait parler de choses sérieuses: l’honneur et la dignité du chef de l’État qui doivent être protégés, comme ceux de tout citoyen. On allait parler de tortures… On attendait que des débats, sorte enfin la vérité sur une question à laquelle les Togolais se sont montrés sensibles et qui a révolté et indigné plus d’un. Car, par-delà toutes les controverses, dès que la justice est saisie, seule la vérité judiciaire compte, d’autant que la justice est indépendante, c’est-à-dire des juges responsables et dégagés de toute pression et une défense totalement libre. C’est cette vérité là que la foule traquait et elle l’a eue! Dès l’ouverture, le Président Agbetomey attaque un morceau à sa mesure. Fidèle à lui-même, il conduira les débats avec sérénité mais aussi avec ce sens de l’humour qui sied aux procès historiques et font les grands magistrats. À sa droite un procureur qui n’entend pas s’en laisser conter. Pour lui, il faut s’en tenir aux faits, c’est-à-dire au dossier, il redoute un éventuel glissement du débat sur le terrain politique.

La défense, non moins décidée et pour une fois d’accord avec l’accusation, se cantonnera aux aspects strictement juridiques du dossier, malgré quelques considérations extra-juridiques inévitables dans ce genre de procès qui tiennent aux mobiles qui ont inspiré les prévenus. Question d’efficacité sans doute! La suite des débats montrera que la défense a eu raison de plaider utile, c’est-à-dire le dossier, rien que le dossier.

 Le Président donne lecture des chefs d’accusation: « Outrage par écrit et injure envers les représentants de l’autorité publique (Chef de l’État) avec la circonstance aggravante d’avoir été diffusé publiquement ». « Faits prévus et punis par les articles 140 et 141 du code pénal: 5 ans d’emprisonnement. Le maximum de la peine prévue et de fait requise par le Procureur de la République au terme d’un réquisitoire plutôt expéditif. Logo Dossouvi, principal inculpé, ne reconnaît pas les faits. Ni diffamation, ni outrage, ni injures envers le Chef de l’État, protestera-t-il en parlant à la première personne du pluriel. Un « nous » que récusera le Président du tribunal et sur lequel reviendra le prévenu sous les rires du public, comme pour marquer qu’il s’agit d’une démarche collective.
Si l’interrogatoire d’identité restitue à Logo Dossouvi son état de journaliste, il fait en revanche passer son co-inculpé Doglo Agbélenko pour chaudronnier, ce qu’il n’est pas et le fait savoir au Président Agbetomey, qui lui lance:  » Alors on rectifie? ». « Si vous voulez » fut la réponse de l’autre (rires). Tout va donc bien et le public apprend que Doglo est employé de commerce. S’il reconnaît avoir aidé à la mise en forme du tract incriminé en le dactylographiant, il ne reconnaît nullement avoir participé à un outrage envers qui que ce soit. Alors, le Président du tribunal de proposer la lecture du tract incriminé pour un exercice de sémantique avec les inculpés. Le magistrat lit et relit les passages clés de cette littérature revendiquée par « Convention Démocratique des Peuples Africains » (C.D.P.A.-TOGO), parti d’opposition dont les inculpés disent partager les idéaux.

L’intitulé du tract « Les méthodes du Boss » – Dossier N°0  » – Première et deuxième parties. Décidément le magistrat et ses interlocuteurs du jour ont du mal à s’entendre sur la notion d’injures et outrage. Le Président du tribunal ne ménage pas sa peine pour rallier ses vis-à-vis. Là où il y a injure, les prévenus ne voient qu’une simple dénonciation du système et de ses injustices, ses gaspillages, son clientélisme et la corruption qui le minent. Le Président tantôt démocrate: « Personne ne vous interdit d’exposer vos idées mais l’attaque personnelle, … » et de faire observer que le Chef de l’État est nommément cité dans le tract. Pour Logo Dossouvi, il n’est nommé que parce qu’il incarne un système qui s’identifie à lui et de protester de sa bonne foi.

 
Alors le Président croit avoir compris et suggère: « Pourquoi n’avoir pas remplacé « Eyadema » par « Système »? ». « Il y a donc injure », conclut le Président. Ce que niera toujours Logo Dossouvi pour qui, dénoncer un système n’est pas injurier ses tenants.
Le Président, avec malice, cherche à piéger Dossouvi en procédant à l’appel de son nom; l’autre respectueux, répond: « Monsieur le Président », lequel se fait pédagogue en faisant remarquer; « Je n’ai pas appelé C.D.P.A. « . Réplique de Dossouvi qui invoque son ancêtre « MAO » qui selon lui désignait un système …

On s’enlise dans un dialogue de sourds. Le Président le sent et décide d’attaquer sous un autre angle. On poursuit la lecture du tract où il est question de la robe de Soeur Delphine Gafa… Le Président: « C’est le système qui s’intéresse à la robe? » Réponse de Logo Dossouvi par une série de considérations sur les mœurs des dignitaires du système (entretien de plusieurs maîtresses, débauche de luxe). Alors le Président à Logo Dossouvi: « Avez-vous une maîtresse? ». L’inculpé est trop pieux pour en avoir… Pas de chance!… Pour le Président, l’outrage est contenu dans les termes utilisés; pour Logo Dossouvi, ces termes sont utilisés pour dénoncer le système et à travers lui, une certaine réalité. Il demande alors la comparution de Abotsi Kinikini, cet ancien préfet déchu pour braconnage et sans travail depuis, malgré sa réhabilitation par la cour d’appel du Togo. Pour les prévenus, un cas d’injustice dénoncé dans le tract…

Sur les mauvais traitements qu’ils ont subis, l’on apprend que les tortionnaires voulaient leur faire dire à tout prix que Me Agboyibor a participé à la fabrication du tract et le ministre Agbéyomé et Mes Koffigoh et Gally étaient au courant. Moment de stupéfaction! Logo précise qu’il a été obligé de mentir après un moment de syncope. Un moment d’émotion intense, lorsque racontant, les sévices qu’il a subis, il éclata en sanglots à trois reprises…

Et lorsque le Procureur s’étonne qu’on ait jeté le tract chez Me Agboyibor, Logo lui fait remarquer que le même tract a été distribué chez d’autres citoyens. Sur la Convention Démocratique des Peuples Africains (C.D.P.A.), Logo Dossouvi s’explique sans détours: un mouvement d’intellectuels togolais de la diaspora, des hommes de dialogue soucieux du développement de leur pays; bref le contraire d’une organisation ennemie qu’on veut y voir. Le prévenu rappelle le manifeste de la C.D.P.A., « l’Alternative » et sa lettre ouverte adressée en son temps au Chef de l’État. Habile et bon joueur, Logo Dossouvi rappelle l’opposition déclarée du Président Eyadema au Parti unique, c’était le 12 mai 1967. Et de relever une concordance de vue entre lui-même et le Chef de l’État sur ce point. Une fois n’est pas coutume.

Doglo Agbélenko ne sera pas non plus épargné par les tortionnaires. Des perquisitions à des heures interdites par la loi. Des arrestations irrégulières. Bref, les lois foulées aux pieds. Il n’y a plus de sécurité pour les citoyens lorsque ceux qui ont pour mission de protéger l’ordre public en bafouent allègrement les règles protectrices. On utilise les noms des parents pour tromper les citoyens, et mieux se saisir de leur personne au milieu de la nuit avec tous les risques qu’on imagine aisément. Il expliquera qu’il est arrivé à la C.D.P.A. par conviction, suite à une injustice qui l’aura marqué définitivement. Major de sa promotion au baccalauréat en 1983, il n’aura pas droit à une bourse d’études à l’étranger ou à l’Université du Bénin, contrairement à d’autres, moins méritants.

Le Procureur tente de justifier les perquisitions nocturnes, mais de toute évidence il s’appuie sur un texte mal choisi. Un point de marqué pour la défense, qui pousse l’avantage et demande à connaître les dispositions légales qui autorisent des interrogatoires de 23 heures à 6 heures du matin et la pratique de l’électrochoc… Le Procureur répond que des sanctions ont été prises sur ce point… dont acte. Le public manifeste son indignation par des sifflements prolongés… Les nombreuses manifestations d’humeur obligent le Président à de fréquents rappels à l’ordre au point que sa voix s’éteint. L’on craint pour la suite du procès. Le Président demande au public de l’aider à échapper à l’atonie. Accordé à votre honneur. C’est au tour des témoins cités par l’accusation de déposer. Onze au total. Nous retiendrons les deux seuls qui cristalliseront l’intérêt de la défense et du public parce qu’au centre d’une controverse ces jours-là sur la spontanéité de leurs déclarations ou écrits.
Efoui Kossi, un rien fringant, un style genre « faites l’amour pas la guerre », l’idole d’une certaine jeunesse à qui il le rend bien par une salutation en signe de V comme victoire. Etudiant en philo, il se présente comme un ami et un camarade de lutte des prévenus. Il dit partager les idéaux de la C.D.P.A. dont les exigences de liberté précisera-t-il, rencontrent ses propres préoccupations. Ici aussi, le scénario est le même pour l’arrestation et la perquisition; selon son expression, il découvre dans une villa à Akodésséwa le « joujou » grâce auquel on espère le faire parler le lendemain. Libéré le lundi suivant, il décide d’écrire à Amnesty International sur les horreurs dont il croyait son pays guéri. Mais le Ministre de l’Intérieur et de la Sécurité est là pour l’en dissuader. Qu’à cela ne tienne, on met voiture et escorte à sa disposition pour tenter de récupérer le document à la faveur d’un tour de la capitale… Peine perdue.

Le témoin déclarera avoir été « savonné » à une séance de travail au Ministère de l’Intérieur, car précisera-t-il, pour le Ministre, « On n’a pas le droit de salir le pays en disant qu’il y a des tortionnaires ». Sur une pression qu’il n’a pas eu de mot pour décrire, le témoin affirmera avoir été contraint d’adresser un démenti au Ministre de la Culture. Efoui Kossi terminera sa déposition en confirmant avoir été légèrement torturé, malgré l’absence de lésions ou traces visibles. Il l’a dit devant toutes les commissions médicales ou autres.

L’autre témoin-clé de ce procès Kalepe Kodzo, celui par qui le malheur est arrivé. Visiblement, il n’est pas à l’aise. Il se refuse à déposer, mais c’était sans compter avec la défense; celle-ci, par la voix de Me Dossou du Barreau de Cotonou, menace de faire inculper le témoin pour faux témoignage par omission. On sent le Procureur embarrassé; lui et ses services ont une dette envers Kalepe; alors c’est trop lui demander.

La défense maintient sa demande et accroît sa pression. Le Président tente de mettre le témoin en confiance; mais Kalepe est hésitant: il a peur d’aller à la soupe du tribunal, peur de devoir rendre compte. À qui? On ne va pas tarder à le savoir. Me Gally se mue en psychologue; il a compris que le témoin ne pouvait se mettre à déposer de but en blanc comme on l’y invitait; il fallait l’aider par des questions précises, en somme, lui donner un motif légitime pour rompre le contrat de silence qui lui pesait tant.

A une question de Me Gally, le témoin explique qu’après ses déclarations à la Ligue Togolaise des Droits de l’Homme (LTDH) et à la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH), il a été convoqué devant un conseil des aînés de sa préfecture. Invité à dire ce qui s’est passé à ce conseil, il répondra « Je ne vais pas vous apprendre comment ces choses se passent dans ce pays ». (Mouvement d’impatience dans la salle). Auparavant, il admet avoir participé à la rédaction du tract « Les Méthodes du Boss », à la surprise du public qui s’étonne qu’il ne soit pas inculpé lui aussi.

A une autre question, le témoin indiquera que « pour des raisons personnelles qu’il n’a pas à préciser, il rétracte tout ce qu’il a dit avant ». Ce témoin sera encore plus catégorique en déclarant « qu’il n’est pas responsable des déclarations du Ministre de l’Intérieur et que ce que déclare le Ministre n’engage que lui seul ». Pris dans cette chape de plomb de la Défense, le témoin indique à la surprise générale, la tenue de deux conseils, l’un chez M. Amega Atsou, Président de la Cour Suprême, l’autre chez M. Amados, Député et animateur national; il a été ensuite conduit devant le tribunal du village: dès lors, s’est déclenché selon lui, un processus qu’il n’a pu contrôler. On a compris qu’il a été manipulé. Et retrouvant le sens de l’honneur qu’on a essayé de lui faire perdre, il fait savoir solennellement et publiquement, devant Dieu et devant les hommes qu’avant ce jour, il n’a jamais eu de contact direct avec Me Koffigoh, qu’il ne connaît que par les journaux précisera-t-il. Et de conclure qu’il n’a jamais subi la moindre pression de Me Koffigoh.

Cette déclaration du témoin a fait l’effet d’une bombe. Toute la salle la reçoit comme un désaveu des tentatives entreprises depuis le 17 Septembre pour nier la réalité de la torture et déconsidérer la Ligue Togolaise et son Président.
On pouvait croire le procès terminé et la relaxe de Dossouvi et Agbelenko acquise. Mais non! Le Procureur ne voulait pas donner un quitus à Kalepe à qui il ne semble pas pardonner d’avoir dit la vérité. Alors le Procureur se fait menaçant et veut démasquer son allié de la veille.

Question du Procureur au témoin: « Qui a porté les faits à la connaissance des autorités? »
Le témoin paraît ne pas le savoir.
– Le Procureur: Si! … il le sait bien, qu’il réfléchisse …
Le témoin: « Le Procureur l’accuse-t-il d’avoir trahi ses camarades de lutte? ». II maintient de n’avoir pas informé les autorités.
Le Procureur: « Certes, les tracts circulent en ville. Mais interroge-t-il, pourquoi n’a-t-on pas débarqué chez le Président Agbetomey puisque les tracts circulent en ville et que tout le monde les possède? »
Le Procureur à l’adresse du tribunal et du public: « puisque le témoin a commencé de dire la vérité qu’il continue ».
Le témoin: « Je n’ai pas de réponse à la question du Procureur ».
Pour le Procureur, cette attitude frise l’insolence; alors il accuse le témoin d’avoir dénoncé ses camarades; pour lui, la police ne s’est pas retrouvée un matin comme cela à l’adresse précise des personnes interpellées.
– Le témoin: « Qu’on me rapporte la preuve de ma trahison ».
L’injonction du témoin n’aura pas eu de suite mais tous les doutes viennent d’être levés. Après une suspension de séance, c’était au Procureur de requérir. Pour lui, Logo Dossouvi est l’instigateur. Il cite Kalepe qui avait déjà revendiqué la paternité de la rédaction du tract et sa participation à la distribution à partir des notes de Logo Dossouvi qui lui donnait la conduite à tenir. Pour le Procureur il y a intention criminelle et celle-ci est confortée par la publicité faite au tract par ses auteurs. Selon le Procureur, les faits reprochés aux prévenus sont établis juridiquement, II requiert cinq (5) ans de prison pour chacun des accusés.
Aux considérations juridiques du Procureur, la Défense opposera les siennes avec à l’appui, toute une série de pièces et de décisions déjà rendues par les tribunaux dans des affaires similaires. Pour la Défense, cette nouvelle affaire ne fait pas exception à la règle tracée par les tribunaux. Les conseils des prévenus estiment que les conditions du délit ne sont pas réunies. Pour le bâtonnier Robert Dossou, ce procès est aussi inopportun et non fondé qu’irrégulier. Il déplore que l’on ait maintenu les poursuites en dépit des vérités établies par les débats.

Auparavant, Me Aquereburu a réclamé l’annulation de la procédure pour les irrégularités qu’elle contient, citant à l’appui les traités et conventions signés par le Togo.
Me Apevon pour sa part, dénoncera la provocation dont sont victimes selon lui ses clients.
Quant à Me Gally, il se fera le plus politique des avocats de la Défense. Il dira sa honte de plaider un procès politique¯ mais aussi sa fierté d’avoir toujours défendu la CNDH depuis sa création, il rappelle les propos du Chef de l’État contre la torture et appelle des ses vœux un changement pacifique sous la houlette du Président Eyadema.
Il ne restait plus au Président Agbetomey qu’à lever la séance, après avoir annoncé que le jugement sera rendu le 05 Octobre.»

« La capitale togolaise à feu et à sang, signe d’un certain ras le bol chez la jeunesse – Un reportage de K. Akpadzaka (« Courrier du Golfe » 49 du 16-30 Oct. 1990)

Vendredi 05 Octobre à Lomé. C’était un coin du bilan. Les coups de canon en moins, même s’il y a eu quelques coups de feu qui ont fait des morts. Le bilan de la violente manifestation de cet Octobre noir se chiffrerait, selon un communiqué officiel, à « quatre morts, trente-quatre blessés et d’importants dégâts ».

II était 8H40 quand les militaires intervinrent. Les gardiens de préfecture dont le nombre augmentait régulièrement, n’étaient plus en mesure de contenir la foule de plus en plus remuante. Quand celle-ci quitta le palais, les premières colonnes de fumée noire de véhicules incendiés montèrent vers le ciel.
Les auditeurs qui occupaient encore le palais de la justice furent chassés sans ménagement, tandis que les avocats de la défense dans leurs robes noires prenaient le chemin de la présidence toute proche. On aurait dit un cortège funèbre. Partout en ville, c’est le sauve-qui-peut. Les commerçantes ont détalé, laissant leurs étalages. Les manifestants ont incendié ou saccagé plusieurs commissariats et postes de police, et ne paraissaient viser que les véhicules administratifs et les bâtiments publics en priorité.

Pendant que les gens détalaient dans tous les sens, la foule des manifestants grossissait et déferlait telle une vague, irrésistible comme un rouleau compresseur que nul ne saurait arrêter sans être emporté. Les commissariats de police du ler arrondissement (près du cinéma Rex), du 3e arrondissement (route de Bê), du 7e arrondissement (à Bê-Kpota) non loin du bar Blanc-Blanc, de l’Aéroport, la division des renseignements généraux ont été incendiés ou saccagés. Les archives brûlées, les meubles détruits ont été « remplacés » par des ordures. Des prévenus ont été libérés ça et là; l’annexe du trésor de Bê a été saccagée. Saccagé également le nouveau poste de la gendarmerie, juste au niveau de l’aciérie au lieu dit Kagomé.

 Ces événements du 05 Octobre dernier n’ont pas de précédent dans l’histoire nationale. Même lorsque l’on remonte à la période coloniale, jamais des Togolais n’ont manifesté une telle colère face au pouvoir de leur pays.

 Les manifestations de ce vendredi ont été d’une violence qui a surpris plus d’un et invite chacun de nous à la réflexion. Pour notre part, nous ne croyons pas à la violence; nous la condamnons fermement, de quelque côté qu’elle vienne. Ainsi, avons-nous dénoncé la torture des prévenus dans les affaires des tracts. Ceux qui ont pris à travers notre continent, l’habitude sadique de torturer pour obtenir des aveux, doivent comprendre qu’il s’agit de faits extrêmement graves qui hypothèquent l’avenir de leurs pays. Celui qui torture est un assassin potentiel; et celui qui assassine, suscite inévitablement la violence; et la violence, expression la plus détestable de la haine, conduit à la destruction des hommes, des biens, de l’État (cas du Liban) et à la division nationale. Mais la question reste posée: « Comment en sommes-nous arrivés là? » Nous étions au Palais de justice ce jour pour suivre le verdict du procès Logo Dossouvi. L’atmosphère survoltée qui y régnait présageait déjà de ce qui pouvait arriver.

 Au tribunal, rien ne prouvait que les jeunes qui réclamaient la libération des accusés étaient des étrangers; ce n’était pas seulement l’ancien hymne national « Terre de nos aïeux » qui était chanté. Ils ont également entonné des chants de prière « Fofo si Nsele ». Au cours des manifestations, des armes ont été prises à des policiers. Comment ces jeunes qui ont pu déferler sur plusieurs kilomètres, n’ont-ils pu être interceptés avant d’atteindre leurs cibles dont certaines sont distantes d’environ dix kilomètres?

Nous constatons qu’une nouvelle étape a été franchie dans les relations socio-politiques de la vie nationale. II faut craindre que cela ne dégénère. Si nous en croyons les radios étrangères, le Barreau de Lomé, les avocats, soutiennent dans leur majorité que les manifestants de ce vendredi étaient des nationaux. Les émeutes du vendredi 5 Octobre sont l’expression saillante du climat de malaise politique au Togo. Ceux qui étaient au palais de justice étaient des Togolais. Si ces jeunes ont autant de partisans en ville pour être soutenus dans leurs marches macabres du « VENDREDI NOIR », il est temps qu’on les écoute, qu’on les comprenne en dialoguant avec eux. Ne nous enseigne-t-on pas que le RPT (Parti Unique) prône le dialogue et accepte les « tendances » en son sein? II faut faire vite, afin d’arrêter la marche du mécanisme de la violence qui conduit à la catastrophe nationale.

Le Togolais est un homme foncièrement pacifique; mais la légende qui fait de lui un « poltron », voire un « mouton », a vécu. Il serait maintenant impossible d’affirmer que « rien ne se passe au Togo ». Lors des débats à l’Assemblée Nationale l’autre jour, un député a dit à l’adresse du Ministre de l’Environnement et du Tourisme, après avoir exposé sur les activités de son département, qu’il avait ressassé un lieu commun. Le problème qui intéresse le peuple aujourd’hui devait-il ajouter, c’est le débat sur la démocratie. On a fait comme si cet élu du parti unique, qui faisait preuve d’un rare courage et de lucidité malgré tout, n’avait rien dit.

 Dans une atmosphère malsaine, caractérisée depuis plusieurs mois par des rumeurs sur l’instauration du multipartisme ou l’acceptation des « tendances » au sein du parti unique, lesquelles restent introuvables, les responsables politiques vont multiplier les erreurs. Le dernier en date est le procès intenté aux militants de la C.D.P.A. (Convention Démocratique des Peuples Africains) dont se réclament Dossouvi Logo et Agbélenko Doglo.

Ce procès n’aurait dû jamais avoir lieu. Il a permis aux accusés, applaudis en permanence dans le prétoire, d’apparaître comme des héros, tandis que le parquet était ridiculisé et l’État mis à nu. Que pouvait-on faire ce 21 septembre? Condamner (le Procureur avait requis 5 ans pour chacun des accusés) ou relaxer comme le réclamait la Défense? L’ambiance était surchauffée au tribunal. Le Président prudent met le jugement en délibéré. Le 5 Octobre, le délibéré devait être vidé.
Très tôt le matin le tribunal était noir de monde. Quand les accusés firent leur apparition peu avant 8H30, seules les robes noires des avocats avaient envahi la salle d’audience. De magistrats, point. La foule remuante criait « Libérez-les; libérez-les » et proclamait les slogans invitant au « Multipartisme », à la « Démocratie » à la « Liberté ». Elle ne demandait rien moins que « 25 partis; 25 partis » et enchaînant: « A bas le RPT » (Parti Unique au pouvoir), « A bas le MONESTO ». Et comme si tout cela ne suffisait pas, la foule s’est mise à chanter l’ancien Hymne national «Terre de Nos Aïeux» interdit à l’époque par le RPT au pouvoir.

Les gardiens de préfecture de plus en plus nombreux, sont débordés et prennent position dans le prétoire pour contenir la foule. La machine est lancée. « Qu’ils viennent avec leurs chars », lance un étudiant dans la salle inondée de tracts manuscrits dont certains sont signés de « partis' » jusqu’ici inconnus!

A 8H30 l’Armée est là. Pas encore avec les chars, mais avec des fusils. Elle charge; il y a des blessés. Des gens se sont évanouis. Remue-ménage. Les avocats quittent le tribunal pour aller protester auprès du Procureur général. Ils se rendent à la présidence peu après. Quel gâchis pour notre pays!
Alors les destructions ont commencé en ville. La foule, chassée du prétoire, a envahi les rues, s’enflant comme un gros ballon, comme un immense et long serpent, d’un carrefour à un autre. Des voitures sont incendiées, des commissariats saccagés ou incendiés, et des documents détruits; quel gâchis!
Pendant combien de temps les chars demeureront-ils au garage? Nul ne peut plus le dire, si les manifestations et les destructions se poursuivent. Une chose est certaine: depuis l’affaire des tracts rien ne sera plus comme avant.

Il appartient aux dirigeants de prendre la mesure des événements et de comprendre que le temps du monolithisme incandescent qui ne tolère aucune différence est bel et bien terminé.»

( MO5-Togo.com )

 

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