Yves Bataille : On arme des islamistes en Syrie et on prétend les combattre au Mali.

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Le chaos expliqué, c’est un peu le sens de l’article que nous soumettons  aujourd’hui à votre attention.

La Syrie est un sujet éternel et sempiternel qu’on peut traiter d’une façon aussi strictement contextuelle que globale. Je préfère le cerner cette fois globalement, à travers son lien avec la Libye, les enjeux étant les mêmes.

« Le temps presse pour l’entité coloniale [atlantiste]si elle veut attaquer la Syrie et le Liban par une blitzkrieg, seul type de guerre qui peut lui assurer sinon un succès, du moins un répit militaire – dissuasion temporaire – dans une région où elle et son parrain sont en perte d’hégémonie, la Russie [étant] décidée à peser de nouveau de tout son poids au Moyen-Orient (Idem pour la Chine qui y avance ses pions prudemment) ».

Cette observation est extraite d’un article de planetenonviolence.org qui met bien en lumière les inquiétudes du Quai d’Orsay à l’égard, primo, de la montée en vigueur du Hezbollah, secundo, du mécontentement des 110 autres membres des Amis de la Syrie. Cette organisation internationale, prétendument amie avec la Syrie, insistait jusque là sur la fourniture d’armes aux éléments rebelles sillonnant le sol syrien.

Or, pour la première fois depuis sa création, non seulement ses membres ont fait montre d’une grande réserve mais en plus la majeure partie d’entre eux ne se sont pas présentés à la réunion. Premier échec. La question du statut du Hezbollah constitue un deuxième échec pour le duo Hollande-Fabius. On apprend en effet via le site libanais Al Manar que des officiers français « d’action et de réserve ont rejeté la décision du ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, de placer le Hezbollah sur la liste des organisations terroristes ». Rien de plus naturel, car, le cas échéant, il faudrait admettre, conformément à l’optique adoptée, que Jean Moulin ou Tito étaient eux aussi de grands terroristes.

Pourtant, malgré ce double échec, malgré les avertissements multipliés du Haut-Commissariat aux Droits de l’homme sur la Syrie, M. Hollande se dit prêt à faire de la France un immense supermarché au service de fous furieux soi-disant dévoués à Allah. En effet, le 14 juin, l’ASL avait transmis toute une liste d’armes et de munitions que la France devrait lui livrer dans les plus brefs délais.

Autre pierre d’achoppement scindant la Communauté internationale : la problématique du gaz sarin. On sait maintenant que ce gaz vient d’une grande fabrique irakienne et que son utilisation par l’armée gouvernementale est plus que discutable. L’enquête menée par Carla Del Ponte ainsi que celle menée par des experts libanais indépendants démontrent au contraire que ce neuroleptique puissant avait été employé sans modération par la très noble ASL. Sa provenance irakienne – l’Irak étant un pays détruit en proie aux islamistes – renforce encore plus cette thèse laissant très peu de crédits aux mensonges éhontés de M. Fabius et de ses acolytes.

Lorsque le mensonge politique est bien camouflé, il fait mille fois plus de dégâts que ceux qu’à pu faire le nazisme, idéologie monstrueuse, diabolique, mais qui du moins avait l’avantage d’être nette et franche. Combien de temps a-t-il fallu pour que le Français moyen ou le Russe moyen s’interroge sur ce qui s’est réellement passé en Irak ? Et en Lybie ? Selon les derniers sondages, dans leur écrasante majorité – élite PS exceptée – les Français se disent hostiles aux traitements infligés à la Syrie de Bachar Al-Assad. Ils se défient des conséquences alors donc que c’était loin d’être le cas à l’époque des invasions irakiennes et libyennes.

Ceci étant, que les consciences nationales se réveillent ou non, le chaos est déjà là. Il prend de l’ampleur. M. Fabius n’est plus son Seigneur, le contrôle de la situation lui échappant totalement. La question est de savoir aujourd’hui jusqu’où il ira pour satisfaire géopolitiquement Israël et les pays du Golfe. Pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants de l’interventionnisme moyen-oriental français en commençant par le carnage libyen, j’ai téléphoné à M. Yves Bataille, géopolitologue de renom que vous connaissez déjà pour certains grâce à sa brillante intervention sur la Serbie. Voici son point de vue.

La VdlR. « Certains experts évoquent le rôle prépondérant du Qatar qui aurait poussé M. Sarkozy à déclencher une guerre contre Kadhafi. Il semblerait même qu’ils mettent de côté le rôle d’autres facteurs probablement plus déterminants. Qu’en pensez-vous ?

M. Yves Bataille. Je ne pense pas qu’il n’y ait eu qu’une seule raison ou un seul motif. Il y a eu un contexte. On avait parlé du financement de la campagne électorale de Sarkozy. Il y avait aussi des contrats en cours entre la France et la Libye. Alors, que la Qatar soit intervenu dans cette guerre, cela est fort possible. On avait en effet évoqué sa volonté de participer à l’opération de Total sur un champ gazier toujours en Libye, ce dont ne voulait pas Kadhafi.

Il existe également d’autres paramètres expliquant le déclenchement de la guerre. Il y avait l’intention de Kadhafi d’émanciper l’Afrique en la rendant plus indépendante, notamment sur le plan financier. Et puis, les « amis » Britanniques n’ont pas apprécié, à l’époque, la mise à l’écart du roi Idriss qui était leur potiche. Ces facteurs sont donc étroitement liés, le Qatar n’ayant pas suffi, même s’il l’avait ardemment voulu, déclencher à lui seul une guerre contre la Libye. En revanche, il est évident que les moyens financiers du Qatar lui ont donné un poids considérable. Entre parenthèses, le Qatar, c’est un prête-nom. Le Qatar en tant que Qatar n’existe pas vraiment. Il est constitué de 20 pr. d’une population arabe locale sur 11.000 km2 et 1.7000.000 habitants. 80 pr. de sa population n’est pas autochtone. Elle vient de l’Inde, du Pakistan et des pays arabes.

Comment peut-on en définitive expliquer l’obstination de la France à armer des rebelles extrêmement violents sachant que les conséquences catastrophiques de la Libye lui pendent au nez ?

Oui, c’est toujours le même paradoxe : on arme des islamistes en Syrie et on prétend les combattre au Mali. Je crois qu’il faut voir, pour mieux comprendre, par qui la France est dirigée. Il est clair qu’il y a des lobbies qui ont une influence sur la politique étrangère, en l’occurrence celle de la France. Je pense que l’affaire malienne est un peu différente. N’importe quel régime aurait fait la même chose mais c’est vrai que c’était aussi la conséquence de la livraison d’armes aux islamistes en Libye contre Kadhafi. Pour ce qui est de la Syrie, cette politique de la France est aberrante. Même les Anglais disent avoir abandonné l’idée de la livraison d’armes nouvelles aux rebelles. Or, la France persiste parce que, justement, ce n’est pas sa politique !

Peut-on à la longue imaginer une situation où la Russie et l’Occident se retrouveraient dans une sorte de confrontation armée par l’interposition du cas syrien ?

Alors si la France avait une politique française ou même une politique arabe de la France comme on disait sous de Gaulle, elle aurait une autre attitude par rapport au régime syrien. La France a bien connu la région. Elle a des amis au Liban et elle en avait en Syrie. La Russie a quant à elle des intérêts en Syrie, pas seulement la base militaire de Tartous. Elle a des intérêts géopolitiques. La Syrie n’est pas très loin de la Mer Noire, n’est pas très loin du Caucase … ces deux facteurs sont eux aussi très liés. Et puis il ne faut pas oublier que la Syrie est alliée avec l’Iran qui pour des raisons encore une fois géopolitiques la soutient. Enfin, il faut tenir compte des Arméniens qui sont en très bons termes avec les Syriens laïcs de Bachar Al-Assad et avec l’Iran. Il convient donc de voir les choses régionalement, d’une part, et globalement, de l’autre.

Quant à une confrontation avec ce que vous appelez l’Occident, celle-ci existe déjà. On peut très bien faire du commerce et signer des accords industriels avec la Russie pour parallèlement, de l’autre côté, mener une espèce de guerre contre elle. L’un n’empêche pas l’autre. J’émets en outre un doute sur la validité du terme Occident. J’estime que l’intérêt de la France et celui de l’Europe occidentale par rapport à la grande Europe, c’est de tendre la main à la Russie. Ceci dit, la confrontation dont vous parlez est toujours possible mais on parle d’une confrontation aussi à venir dans le Pacifique, entre la Chine et les USA. Donc, pour l’instant, nous n’avons pas dépassé le stade du point d’interrogation. L’Iran est un gros morceau, l’Iran est allié à la Syrie. Là aussi, on voit la différence qu’il y a entre les positions de l’administration politique étasunienne et des militaires américains qui pour le moment refusent une attaque de l’Iran et une intervention plus vaste en Syrie.

Si maintenant on imagine que Bachar Al-Assad soit renversé, – Dieu l’en préserve ! – quelles en seraient les conséquences pour la France et, plus largement, l’Occident ?

M. Yves Bataille. Une déroute de l’Etat syrien suite à un attentat – parce que cela ne peut se faire que de cette façon – contre Bachar Al-Assad, créerait un véritable chaos tout comme ce fut le cas avec la Libye. Pourtant, il est à noter que la situation syrienne est différente. La première région touchée serait le Liban. Mais je crois que même les Israéliens n’ont pas intérêt à ce que ce soit le chaos islamiste à leurs frontières %. Espérons qu’Israël aura suffisamment de bon sens pour revenir sur ses aspirations, Fabius se décarcassant pour faire ses quatre volontés. En réalité, c’est un triple jeu qui est mené dont nous commençons à cerner de mieux en mieux les règles. Les USA jouent contre l’UE, rêvant de la voir envahie par des éléments hostiles, dénationalisée, en somme, affaiblie.

Tous les moyens sont bons, à savoir le financement de groupuscules incontrôlables qui tôt ou tard gagneront l’UE. L’UE poursuit pour sa part des buts néocoloniaux mariés à des soucis pro-israéliens dictés par les sympathies de ses plus hauts dirigeants. Israël, se posant en enfant gâté, tient absolument à se sentir fort au cœur d’un Moyen-Orient affaibli. Le chaos que nous relevons aujourd’hui découle précisément de ces machinations. La culmination n’est pas loin. Quelle sera-t-elle ?

Françoise Compoint

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