VERTIGE 6 : Lucidité et révolte contre impostures

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En somme, n’avons-nous pas surtout acheté, caressé, bercé des illusions, des déchets et des cadavres de toutes sortes ?

„ Sobald das Geld im Kasten klingt

Die Seele aus dem Fegfeuer springt“
( À peine dans le tronc est tomée une obole
Du purgatoire une âme au paradis s’envole )
Traduction de M. Christiani.[1]

Voilà la rengaine que chantait un moine des années 1518, nommé Tetzel, pour vendre partout, en Allemagne, ce que l’on appelait les Indulgences au profit de l’Église romaine, pour enrichir la papauté de l’époque.
Mais, pas d’amalgames : nous ne sommes pas en religion, surtout pas dans le vieux conflit entre protestants et catholiques. Chacun a le droit d’avoir ses dogmes et d’y croire, comme aussi de ne pas en avoir du tout.
Ce qui nous intéresse dans cette affaire des Indulgences, c’est surtout de penser que, lorsque l’on dispose du pouvoir, indépendamment de la manière et des moyens par lesquels on y a accédé, la tentation est facile de faire accepter à ceux sur qui on l’exerce, sa volonté, quel que soit l’objectif poursuivi, de transformer l’autorité en despotisme et même en charlatanisme. C’est de cette façon que naissent et que se multiplient toutes les sortes d’impostures, religieuses et politiques entre autres. Aujourd’hui, même parmi les plus fervents adeptes du dogme du purgatoire et du paradis, ce me semble, peu de gens seraient prêts à croire que l’argent puisse faire s’envoler les âmes des défunts de l’un à l’autre. Et c’était précisément à cette lucidité face à l’imposture que des gens comme Luther voulaient inviter leurs contemporains. Et c’était aussi, à partir de cette lucidité, qu’avait été déclenchée, sur le plan spirituel, l’une des révolutions les plus marquantes de l’histoire : la Réforme.
Nous vivons sous un régime d’impostures au Togo, cela n’a plus besoin d’être démontré: beaucoup le savent ; certains baissent la tête et le subissent, avec ou sans honte ; certains se disent : puisqu’on n’y put rien, autant en profiter un peu…

Vendre ! Il y aurait beaucoup à dire là-dessus, même en partant de nos langues. Comme par exemple en partant de l’expression mina « a sa gbe do ame » (vendre la voix à quelqu’un ) : influencer par la puissance magique, diabolique du verbe. En politique, le charlatanisme du système Gnassingbé croit de plus en plus à son propre pouvoir « magique », d’autant que depuis des décennies, il lui a suffi de dire, de décréter une chose pour que beaucoup de citoyens l’acceptent, y croient même. Il a ainsi joué avec nos âmes (j’aime bien une expression que j’ai entendue de la bouche de mes enfants : a đuwe le susume ne ame ( danser dans le cerveau de quelqu’un ) au point que nous n’examinons pas, donc ne remettons pas en cause, avec toute la lucidité qu’il faut, ce que ce système cherche à nous inculquer, à nous imposer : c’est dans la tête, siège du cerveau, siège du langage, donc de la pensée, que cela se passe. Il y a quelques mois, et même quelques semaines, l’opposition togolaise me semblait unanime pour dire : « Pas de réformes, pas d’élections ! ». Cette position me semblait suffisamment ferme et affirmée avec force. Mais, voilà : il a suffi que le régime fixe et annonce la date de ces élections pour que certains compatriotes, dans le « cerveau desquels la hantise de cette échéance a bien dansé », soient ébranlés dans leur fermeté initialement affichée. Dans la débandade et une parfaite cacophonie, certains parlent comme si, en entendant sonner dans leurs oreilles la décision du régime, ils voyaient déjà ces élections se dérouler comme ils les souhaitaient, au moment où ils réclamaient les réformes. Adieu, réformes ! Transparence ! Équité… ! Aspirations du peuple !

On nous vend la voix, ou du vent et nous l’achetons à prix d’or, espérant par-là, mettre fin à notre purgatoire, ou même à notre enfer brûlant, notre soif de vraie liberté, pour nous envoler vers le paradis où tout est merveilleux.
Avec la voix, comme dans le chant bien rimé, bien enrobé de Tetzel, on nous vend la stabilité et tout le monde semble dire : « Si nous n’achetions pas cette stabilité-là, la stabilité Gnassingbé, que deviendrions-nous ? Pourtant, nous savons ce que c’est que cette stabilité-là.

On nous vend encore une fois la paix et nous l’achetons, oubliant qu’on nous l’a toujours vendue, en nous opprimant, en nous battant, même dans nos maisons, en nous massacrant. Oubliant que nous l’avons achetée depuis 1963, sans jamais en connaître la couleur.

On nous vend l’élection présidentielle d’avril 2015 et nous crions déjà que« nous battrons le « chef de l’État », sachant bien dans quel État nous sommes, comment il est venu au pouvoir, ce « chef d’État-là », et ce qu’il fait pour ne jamais être bouté dehors. Et nous oublions qu’on nous avait déjà vendu celle de 2005, puis celle de 2010 dont il ne nous reste plus que des morts, des blessés, des réfugiés et le souvenir amer de la fraude, de l’insulte à notre intelligence, faite par les institutions du régime : CENI , Cours Constitutionnelle…

On nous vend l’alternance et nous voyons en rêve le fauteuil présidentiel, des postes de ministres, le changement…qui nous paraissent si réels, que nous serions prêts à lapider, à soumettre au lynchage quiconque chercherait à nous persuader qu’il s’agit là simplement de chimères.

Nous oublions qu’il n’y a pas longtemps, en juillet 2014, on nous avait vendu les législatives, que nous les avions achetées au prix de la trahison à l’égard du peuple ; nous nous étions retrouvés avec des sièges de députés ( faut-il dire en mains, dans nos poches ou sous notre séant ?)sans savoir exactement quoi en faire. En tout cas ce que nous en avons fait est bien loin de ce que souhaitait le peuple togolais.

Ne nous avait-on pas vendu des dialogues, des accords, des institutions de toutes formes, toutes dénominations… chansons du genre de celle de Tetzel, toutes choses inutiles, encombrantes, parfois nuisibles au vrai progrès intellectuel, économique etc. de notre peuple, mais achetées très cher, que nous voulons conserver comme des trésors ?

On nous a vendu Progrès, Sénat, élections locales…que nous avons déjà payés et dont nous attendons la livraison, qui interviendra peut-être à la Saint-Glinglin. Ou du moins quand cela plaira bien à Gnassingbé, quand cela l’arrangera. Dans tous les cas, l’initiative ne nous appartient pas.

On nous a surtout vendu, au prix de centaines de vies humaines, de blessures innombrables et douloureuses au cœur et au corps de nos concitoyens, de manifestations stériles, une constitution qui, au vu du verdict du peuple togolais exprimé en 1992, aurait dû être déclarée apocryphe, mais que nos pontifes juridiques, nos grands intellectuels, usant d’un sophisme vertigineux, ont adoptée et canonisée.

En somme, n’avons-nous pas surtout acheté, caressé, bercé des illusions, des déchets et des cadavres de toutes sortes ?

Dans VERTIGE 4, j’insistais sur la nécessité de la lecture. Luther a dû lire et relire, non seulement la Bible, mais aussi dans le champ de la logique humaine pour savoir si le trafic des Indulgences était conforme à la parole de Dieu, à la raison et à la morale humaines ( si c’est à prix d’argent qu’on peut sortir du purgatoire pour rejoindre le paradis, les pauvres n’auront alors aucune chance de voir la fin de leur peine ). Un philosophe athée, comme Sartre, n’aurait-il pas eu bien raison de se moquer de ce genre de logique ? Il l’a fait dans sa pièce Le Diable et le Bon Dieu( 1951) dans laquelle le personnage de Tetzel est peint sous les traits d’un vulgaire bonimenteur, ni plus ni moins, mimique et gestuelle comprises.

Je veux bien, quant à moi, être, comme Jean le baptiste, « la voix de celui qui crie dans le désert ». En tout cas, la voix de celui qui ne vend pas sa voix aux autres, qui ne cherche donc pas à l’imposer. Cependant, si je puis adresser une prière à nos compatriotes, surtout à nos leaders, c’est qu’ils lisent la situation de notre pays avec courage et sincérité. Sincérité envers eux-mêmes. Qu’ils cessent d’être les « sa-gba-sè » (les revendeurs) des volontés du régime au peuple.

Alors, ils ne pourront aboutir qu’à la conclusion que l’on insulte notre intelligence, que l’on violente nos consciences, que l’on viole les lois votées pour fonder solidement notre république, que l’on nous vole nos droits, que l’on soumet les hommes, les femmes, les enfants de notre pays aux violences atroces. Victimes de vol, de viol, de violence, voilà à quoi nous sommes réduits.

Contre tout cela, que nous reste-t-il, sinon la révolte?

Lisant le Togo et l’époque, je me permets d’ouvrir cette réflexion : à quel temps sommes-nous au Togo, comme, dans d’autres États africains, pour être honnête? Celui d’une civilisation moderne d’épanouissement démocratique, de développement culturel et économique, ou celui des impostures politiques qui, comme les mystifications religieuses des années 1518-1530 avaient provoqué la révolte de Luther? Des Tetzel ne manquent pas aujourd’hui dans notre pays et ailleurs.

Pour moi, je le dis sans ambages : mon ambition est que, instruits de tous nos errements passés et présents qui durent depuis près de cinquante ans, nous inaugurions, à partir de notre Togo, une ère de révolution politique à dimension africaine et humaine, de l’ampleur de celle que déclencha Luther. C’est par l’esprit que cela commence.

Sénouvo Agbota ZINSOU

                          

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