VERTIGE 4 : La vieille phraséologie

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Or, le principal obstacle pour atteindre cet objectif est le système Gnassingbé qui n’accepte qu’un débat superficiel qui…

Il y a une vieille phraséologie lénifiante, une sorte de pommade hydratante, que présentent ceux-là même qui parlent de libération du Togo, à ceux qui ne souhaitent que de maintenir le peuple togolais dans ses vieux liens. Dans cette phraséologie, générosité verbale, abondent les mots tels que « paix », « apaisement » « bien commun »…

Certains n’hésitent pas à parler d’ « amour », sans sourire de la tonalité prêchi-prêcha religieux de la notion, la joue gauche tendue pour recevoir le second soufflet après le premier sur la joue droite. Faut-il faire semblant d’oublier que celui qui a giflé hier et qui gifle encore aujourd’hui son prochain, le giflera toujours s’il ne lui est jamais demandé pourquoi il l’a fait et continue de le faire? Le repentir et la réparation sont encore d’autres étapes, sans parler du juste châtiment. Au final, la phraséologie lénifiante permet aux tenants du pouvoir dictatorial de nous glisser doucement, aimablement de nouvelles chaînes au cou, aux poignets, aux chevilles, comme on le voyait depuis 1963, comme on l’a vu surtout en 2005, 2010 et tout au long du règne Gnassingbé…Sur les plans mental et physique. A moins que nous ne parlions pas sérieusement de libération ou que nous ne nous rendions pas compte des réalités qui nous poussent à parler de libération. Bien entendu, j’avais déjà reconnu que la notion peut prendre différents sens selon celui qui l’emploie et surtout selon la visée de celui-ci. Je l’ai déjà entendu dans certains discours grandiloquents où elle ne signifie, ni plus, ni moins que « Je suis votre libérateur! » ou encore : « C’est moi qui vous apporte la libération! », si on veut paraphraser le Zarathoustra de Nietzsche : « Voici, je vous enseigne le surhumain! » Nous nous contenterions, en toute modestie, qu’on nous enseigne l’humain,. Que des compatriotes bien intentionnés aient une très noble ambition pour nous et cherchent à nous y élever est une chose très positive. Cependant, après tant d’années d’errements, les Togolais avertis écoutent de moins en moins des maîtres et des gurus professant toutes sortes d’enseignement et le discours sur « le Togolais de type nouveau », sur le « Togolais libéré » etc. n’a rien de neuf dans notre société. Ce n’est pas que l’on désespère de ne jamais atteindre ce Togolais, mais c’est que les mots et les notions ont toujours au moins deux ou trois sens : un sens idéal, à ne pas confondre avec le sens idéel. L’idéal, c’est en principe ce qu’on devrait ou qu’on voudrait tous atteindre. Mais le sens idéel, parfois, se limite au niveau de l’idée, du discours, individuel ou collectif, de l’institution ayant vocation de concrétiser son contenu, ou de l’idéologie.

Au stade actuel, je doute fort que nous ayons, quel que soit notre parti ou association, vraiment une idéologie bien définie (c’est peut-être mieux ainsi). Mais il y a surtout le sens vécu. Ainsi conçu, le sens vécu de la notion de libération suppose un état initial de joug, de servitude, d’asservissement, de gémissements, toutes choses contraires à l’intégrité et à la dignité du citoyen, de l’homme, avec lesquelles le sens idéel se propose de rompre. Je ne crois pas, en ce qui me concerne, que cette rupture puisse avoir lieu au moyen d’une phraséologie vieille et lénifiante servie à ceux-là même qui ont intérêt à maintenir le statu quo et qui font tout pour le maintenir. Il en est de même de la notion d’apaisement, cadeau offert à ceux pour qui l’apaisement signifie absence de tourment dans leur jouissance. Ceux de nos concitoyens qui dans leur chair et dans leur tête ont été, sont tourmentés, torturés, sont privés d’êtres chers…attendront autre chose que l’apaisement idéel des discours, déclarations, communiqués, institutions etc. quelles que soient la beauté et l’élégance du phrasé, la pompe de la dénomination, la personnalité de ceux qui profèrent ces discours ou qui animent ces institutions. C’est la crédibilité du discours et du personnel politiques qui est atteinte et, naïvement peut-être, ou hypocritement, nous croyons que persévérer à ressasser les mêmes propos, à recourir, en mal d’originalité, à une rhétorique plus pédante, à donner dans les effets d’annonce et autres superficialités, nous pouvons redorer les blasons. Situation non seulement propre à augmenter notre vertige, mais aussi bien misérable. Or, nous n’avons peut-être pas encore compris, nous détenteurs du discours, que la vieille phraséologie a échoué, de même que sont morts les mythes. Est-ce par paresse spirituelle, par peur des mots vrais qui nous engagent à des sacrifices, à un abandon des habitudes anciennes, à la perte de certains avantages…que nous ne sortons pas de ces carcans? Nous sommes-nous interrogés de savoir comment auraient parlé, agi, ceux qui ont un sens vécu de l’absence de liberté et de paix? Il ne s’agit pas d’appeler à la violence pour répondre à la violence, à une quelconque vengeance des victimes contre les bourreaux, mais à une réflexion approfondie et à des actions en vue d’un véritable nouveau départ. La question est simplement de savoir si la volonté y est de part et d’autre. Je crois avoir trouvé la formule : « Et tout le peuple entra dans l’alliance ».

Pour arriver à cet objectif, il a fallu que l’on lise au peuple le livre de ce qu’il doit faire pour vraiment renaître. Dans les langues sémitiques, langues de la Thora hébraïque et du Coran arabe, qui sont assez proches de nos langues africaines, le verbe lire et les constructions verbales semblables, impliquent une activité intellectuelle extérieure qui consiste à proclamer, réciter et diffuser un message, mais aussi, avant tout, intérieure, qui est un effort pour déchiffrer les signes, les décrypter, les examiner, les compter, méditer là-dessus, les interpréter et agir en conséquence. Les rites bureaucratiques aux formules insipides ne sauraient remplacer cette lecture. Il faut avoir le courage de lire, non seulement les signes de notre pays, mais aussi ceux de l’environnement immédiat et lointain: où nous mène la situation présente qui donne le vertige à certains, peut-être les plus lucides d’entre nous? Si la volonté y est, de part et d’autre, si la bonne foi revient aux uns et aux autres, il faudra que tout le peuple lise le livre, non écrit peut-être, mais qui cependant existe, vaste, tout autour de nous et dans nos têtes, celui de nos aspirations, mais aussi celui de nos frustrations, de nos souffrances, de nos misères passées, présentes, futures… le livre comptant les crimes commis par les uns et les autres, livre sur les droits et devoirs de chacun et de tous, mais aussi livre de nos espoirs réels, de l’avenir que nous voulons préparer à nos enfants et petits-enfants, lecture totale et sincère qui n’omet rien, ne laisse passer aucun forfait, quel que soit le fautif et la victime concernés; qu’à la suite de cette lecture, de cette méditation, la question soit encore posée au peuple, tout le peuple, y compris la diaspora qui pour l’heure est exclue des consultations, privée de ses droits civiques, si le peuple dans son entier désire entrer dans l’alliance de la vie nationale. Ce qui ne signifie nullement que nous n’aurons pas des divergences de vue, mais que nous nous rangerons, tout compte fait, sur ce qui est admis par la majorité, puisqu’ainsi se terminent les débats républicains. Or, le principal obstacle pour atteindre cet objectif est le système Gnassingbé qui n’accepte qu’un débat superficiel qui lui permette, en fin de compte, de rester en place. C’est là l’idole massive dressée sur le chemin d’une vraie nouvelle alliance. Mais il y en a d’autres, de plus petites. Pour faciliter la lecture et la méditation, et l’acte conséquent, il faut que le pays soit débarrassé des idoles.

Ne sacrifions pas, sous un prétexte quelconque, à l’idole massive, en nous contentant de lectures superficielles. Ayons le courage de la lecture totale, intégrale, intérieure et extérieure, ce qui nécessitera, non seulement de se faire violence sur soi-même, pour se débarrasser de l’amour excessif de l’argent, des postes, des titres, du prestige social, choses dans lesquelles nombre de compatriotes s’embarquent fiévreusement, mais qui nécessitera aussi un acte fort pour renverser l’idole massive. (A suivre)

Sénouvo Agbota ZINSOU
 

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