Togo. Peur de l’errance ?

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On parle, en ce moment au Togo, d’élections locales et de décentralisation comme on avait longtemps parlé d’élections présidentielles, d’élections législatives, de réformes institutionnelles et constitutionnelles, de limitation de mandats…On en parle, on en parlera, chacun à sa manière, prenant parfois des vessies pour des lanternes. L’essentiel, pour le système en place, est d’avoir l’initiative de tout, directement ou par des moyens détournés, de mener le jeu, en tirant les ficelles au grand jour ou dans l’ombre. Et en dernière analyse, d’être le grand bénéficiaire de tout. Admettre l’éventualité des élections locales, en cas de force majeure, mais surtout pour occuper les états-majors des partis, n’a pas empêché le système de nommer les « Délégations spéciales » qui datent des heures de gloire d’Eyadema, pardon de Bodémakutu 1er. Ni de réunir et de consulter les « chefs traditionnels » à ce sujet comme au bon vieux temps de certaines mises en scène auxquelles nous étions habitués du temps des « ailes marchantes du RPT ». Et l’Union des chefs traditionnels en était une. Bodémakutu II, héritier de son père, en grand Manitou, manipule tout (armes, violence, fausseté, argent, os à jeter à ceux qui crient : la viande ! la viande ! comme la Foule enragée dans La Tortue qui chante )

S’il faut parler d’errance…

Je comprends nos compatriotes qui ont peur de l’errance. La question pour eux est de savoir par quoi remplacer la Bodémakuterie. Elle n’est pas dépourvue de sens. Surtout, au vu des actes posés par ceux à qui le peuple togolais a fait confiance jusqu’ici et qui se sont révélés ne pas mériter cette confiance.
La question que je me pose, moi, est de savoir si la situation dans laquelle certains se complaisent n’est pas assez abyssale, assez effrayante pour que nous cherchions à en sortir. Je ne crois pas enseigner quoi que ce soit de nouveau à nos compatriotes qui connaissent bien la série des actes de violence, des fraudes, des violations de la Constitution, des refus répétés obstinément de faire des réformes dans laquelle nous sommes entraînés. Et nul ne sait où cela mène, nul ne peut dire : le pire est derrière nous.

Dans un article précédent intitulé Ce qui est long…, j’avais emprunté une citation à un auteur japonais, Akira Mizubayashi, tirée de son livre Petit éloge de l’errance . Pour ceux qui ne l’ont pas lu, ou mal lu, je voudrais, en vue d’en tirer la meilleure réflexion, la substantifique moelle avec nos compatriotes, tâche que je me suis imposée sans y être invité ( excusez-moi), revenir un peu là-dessus. Il s’agit d’une série de récits, de petites histoires de gens, dont lui-même Akira Mizubayashi, qui, à un moment donné de leur vie, ont su sortir de Ce qui est long, cette corde des habitudes, de la tradition, des liens divers pour trouver, ou au moins tenter de trouver une nouvelle voie.

Dans la quatrième de couverture, l’auteur définit lui-même ainsi l’errance, résumant par-là même le contenu de l’ouvrage:

„ C’est cet effort d’absence volontaire, de déracinement voulu, de distanciation active par rapport à son milieu qui paraît toujours naturel, c’est donc cette manière de s’éloigner de soi-même (ne serait-ce que momentanément et provisoirement) de se séparer du natal, du national et de ce qui, plus généralement, le fixe dans une étroitesse identitaire, c’est cela et surtout cela que j’appellerai errance“

Pour entrer un peu dans le détail du livre, dans l’un des récits sous-titré Épreuves sanglantes , l’auteur raconte son expérience personnelle lorsqu’il a voulu se faire recruter comme professeur de français dans une université de son pays, comment il s’est heurté à un individu qu’on qualifierait de cuistre plutôt que de « grand professeur », comme l’intéressé le prétendait lui-même.
Plus loin sous le même intertitre:

« Je me suis juré …de ne jamais me laisser séduire par la psychologie triomphante et orgueilleuse d’un soldat endurci exerçant la violence sur un être faible, hiérarchiquement inférieur, une violence arbitraire dont la légitimité s’abrite toujours derrière l’autorité d’une instance supérieure… » . Est-il possible, par une gymnastique extraordinaire de faire signifier à cette phrase son contraire, comme ceci « Mesdames, Messieurs, obéissez aux autorités établies, parce que cela relève d’une longue tradition ou parce que ces autorités ont sur vous un droit que Dieu leur a conféré »? Dans d’autres récits, Mizubayashi rapporte avec amertume les brimades infligées á son père qui était militaire et qui n’acceptait pas les abus fréquents dans l’armée. Et, à ce propos, j’ai dénoncé, dans un article intitulé « Soulagez-vous », les abus commis par les gens en uniforme sur les civils au Togo.

Revenons à cette quatrième de couverture.

L’une des techniques scientifiques du commentaire littéraire (ce n’est pas vraiment le lieu ici) consiste à établir des champs lexicaux ou des réseaux de termes-clés à partir desquels on tente d’entrer dans l’intelligence du texte. Si nous faisions cela, nous aurions un premier réseau constitué par les termes : absence volontaire, déracinement voulu, distanciation active, manière de s’éloigner, de se séparer : ce réseau exprime des actes qui nous coûtent, actes que pour accomplir, il nous faut un effort. L’auteur mentionne cet effort. À l’opposé de ce réseau, des termes évoquant des situations qui, bien que confortables, bien que ne nuisant pas à notre vie, peuvent devenir des carcans, des cordes qui nous lient: « ce qui fixe », « le natal », « le national », « la nationalité », et finalement, le plus important, « l’étroitesse identitaire ».

J’ai écrit plusieurs articles dans le but de nous faire prendre conscience de nos étroitesses, de nos carcans. Je peux en citer ici quelques-uns : Nos étroitesses (publié le 20 mai 2013 ) Les carcans (20 février 2015 ) Le petit bout de corde ou de fil (29 juin 2015), Toujours des cordes et des fils (1er juillet 2015 ).

Mais de tous les termes, celui sur lequel je voudrais insister est celui de la distanciation, en allemand, Verfremdungseffekt. C’est surtout un dramaturge allemand, Bertolt Brecht qui l’a inventé ou mis à la mode: l’effet que cela produit de découvrir comme anormal, étrange, ce qui jusque-là nous paraissait ordinaire, normal, habituel. Brecht exigeait de ses acteurs de ne pas s’identifier aux personnages qu’ils jouaient, mais de prendre de la distance par rapport á eux. Nous savons où a conduit l’incapacité de la majorité des Allemands de l’époque hitlérienne à prendre de la distance par rapport à l’idéologie nazie, officielle, au nom de l’exaltation de la nation et de la race arienne. Sortir de l’étroitesse identitaire et de l’étroitesse nationaliste…Voilà ce que je proposais dans mon dernier article, Dans le bestiaire de Césaire, le nationalisme étroit.
L’auteur japonais ne dit pas de se débarrasser de son identité culturelle, loin de là. Mais quand, mal comprise, cette notion devient un carcan: combien de gens pensent au Togo que suivre l’homme de leur village, de leur région, de leur communauté linguistique…est le seul moyen de salut pour eux? L’auteur ne condamne pas non plus le nationalisme. Mais un discours faussement nationaliste comme cette imbécillité appelée ivoirité en Côte d’Ivoire, ou cette autre « réflexion » bien spécieuse qui ferait des Togolais des gens totalement différents des peuples voisins.

Le problème c’est qu’une fois le collier au cou, celui de l’étroitesse identitaire, celui de la haine, celui de l’argent, celui d’une hantise quelconque…, il devient difficile de s’en débarrasser. C’est ce qui est arrivé à Yévi dans Les aventures de Yévi au pays des monstres . Dans des circonstances où sa propre liberté était en jeu, incapable de contrôler son avidité, sa soif d’amasser, Yevi crie au Seigneur Tout-Puissant des monstres : « Il n’y a plus assez de viande, Seigneur Tout-Puissant ». Yévi est pris.

Sadicomonstre( riant ) : Ha-ha-ha ! Tu fais pitié. Hein ! Bon. Je ne vais pas te tuer. Pas tout de suite en tout cas. Nous on n’est pas méchants. Hein ? Je vais au contraire te faire un joli cadeau. Qu’est-ce que tu penses par exemple d’un beau collier de perles que je te mettrai gentiment au cou ? Hein ?

Le collier au cou, Yévi s’en va tout heureux, se croyant libre, et même beau, enrichi grâce aux perles. Sadicomonstre explique aux autres monstres le sort qui est désormais celui de Yévi : « Il ne sait pas que ce collier le rend esclave et dépendant de moi. Oú qu’il aille, quoi qu’il fasse, il suffit que j’appelle mon collier et le collier l’entraîne irrésistiblement vers moi… »
Puissions-nous ne jamais avoir au cou ce genre de collier, si joli, si confortable soit-il.

Sénouvo Agbota ZINSOU
 

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