Togo. Pas comme ça !

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Notre société est ainsi faite, c’est cet honneur-là, l’honneur bien assis, je veux dire possédant un siège pour y poser ses fesses, pardon, ses caisses, donc argenté, bardé en plus de tous les insignes de la respectabilité, de l’honorabilité ( qui a dit honneur bradé ?), clinquant que nous connaissons.

Honorables et autres honorés, distingués maîtres, présidents, secrétaires généraux! Vous vous laissez affubler de titres?
Mais c’est pour qu’à votre tour vous les honoriez.

Non pas comme ils vous honorent, bien sûr, vous offrant gentiment, courtoisement des sièges, Mesdames, Messieurs les… obséquieusement ironiques, ou ironiquement obséquieux, quelle est la meilleure formule de cette politesse jouée à des gens bardés, barrés, en boubous amidonnés, grands pagnes grands seigneurs, complets-vestons, festoyant, donc vous avez votre part du gâteau, fesses en l’air, tronc courbé, cravates balayant le sol?… Mesdames, Messieurs les…Sans oublier le sourire de circonstance. La mimique incontournable du rôle de composition. Le bal masqué. Ils vous honorent ainsi, mais évidemment ils n’oublient pas que, comme on dit « Sans argent l’honneur n’est qu’une maladie » et qu’ainsi malades, la maladie étant contagieuse, vous pourriez les contaminer. Attention à l’épidémie si cela se propage très vite, à un rythme infernal et que cela devient l’enfer et que personne ne sait plus à quel démon se vouer. Ils prévoient. Ils préfèrent, ils sont en ce sens plus malins que vous, ils préfèrent vous contaminer, de leur mal mignon, le savez-vous ? Comme ça, vous souffrez de la même maladie. Donc, vous n’êtes pas sans argent. Que personne n’aille dire que vous êtes sans honneur véritable. Notre société est ainsi faite, c’est cet honneur-là, l’honneur bien assis, je veux dire possédant un siège pour y poser ses fesses, pardon, ses caisses, donc argenté, bardé en plus de tous les insignes de la respectabilité, de l’honorabilité ( qui a dit honneur bradé ?), clinquant que nous connaissons. Complet-veston, je veux dire honneur complet, total, que peut-on encore demander sous le beau ciel de notre pays ? Donc, vous ne demandez rien. C’est un ordre ! Excusez-moi de parler ainsi, c’est que nous sommes habitués à ce langage-là, depuis un certain 13 janvier. Bon, disons au lieu de « J’ordonne » ou « C’est un ordre », pour être au goût du jour, « Je vous demande ». Oui, je ne vous demande qu’une toute petite chose : « Honorables honorés, vous devez honorer à votre tour ». Je peux être encore plus poli : « Mesdames, Messieurs les…nous vous prions respectueusement d’honorer de votre présence dans le système, ou au moins de votre reconnaissance, les institutions de la…( Qui a dit dictature ? Je ne veux plus entendre ce mot). Répétez tous République ! République ! République ! Trois fois ! (Voilà la République conjurée, donc elle existe)!

Monsieur le Président de République, Monsieur le premier Ministre de la République togolaise, Monsieur le Président de l’Assemblée Nationale de la République togolaise, Monsieur le Président de la CENI de la République togolaise, Monsieur le président de la Haute Autorité de l’Audio-visuel, Monsieur le Président du Cadre de Dialogue machin, Monseigneur le Président de la CVJR, Monsieur le Président du Comité de Suivi ( il ne faut pas l’oublier, même si…), Monsieur le Président de la Cour Constitutionnelle de la République togolaise…A-t-on oublié quelqu’un? Je n’ai pas la liste complète. Qui dit qu’on se croirait à la Cour du Roi Christophe où se pavane même un Monsieur le Comte de Trou Bonbon, parmi d’autres comtes, ducs, marquis… de La Marmelade, de la Limonade…? Pas de trous, pas de trous ! La limonade pour ceux qui veulent, mais moi, je préfère le whisky et le champagne. Les bonbons… à la rigueur et la marmelade aussi. Mais j’ai peur des trous, des méchants trous…Et puis, allez en parler avec votre Aimé Césaire1 dans son trou à lui, dans sa tombe. Mais, Césaire n’est pas dans un trou, puisqu’on parle encore de lui, qu’on évoque son œuvre. « Césaire n’est pas dans un trou et vous voulez nous fourrer dans un trou, nous? Et puis, à propos de la liste des Messieurs-Dames honorés, titrés, qui a dit que c’est simplement de la tautologie inhérente à notre vieux réflexe bureaucratique stérile? Apprenez un peu le français, le bon français : ça s’appelle ampliations. Faites-moi des ampliations sur tout le corps, je veux dire à tous les corps constitués. Pas de corps sans ampliation. »« Tous les corps, même les cadavres? » « Et alors, qu’est-ce que vous avez contre les cadavres? Et si c’étaient les cadavres qu’il nous fallait? Et si nous étions nous-mêmes des cadavres? Oui! Cadavres! Après que nous avons tué la Loi des lois, la Loi fondamentale, vidée de son âme et de sa force, nous ne sommes pas fâchés de voir les autres s’attacher au légalisme aride, se bagarrer autour de ce légalisme squelettique. Allez! Collez-moi des ampliations à tous les cadavres, sans discrimination. Faites-moi des ampliations jusqu’au bout du monde, jusqu’aux chancelleries des plus grandes nations de ce monde. Ne me demandez pas à quoi ça sert. On ne vous demande pas de me demander quoi que ce soit. On vous demande juste de faire des ampliations, de vous appliquer à faire des ampliations. Ampliations ! Ampliations! Ampliations! Sinon, on serait malades de ne pas faire des ampliations. On s’étiolerait, on s’atrophierait, on mourrait, on cesserait d’exister. Ampliations égalent guérison ! Du moins, ça rime. Ne riez pas de mes ampliations. Ne vous moquez pas de mes ampliations. Nourrissez-moi, gonflez-moi, remplissez-moi, amplifiez-moi, empiffrez-moi d’ampliations !Que voulez-vous que je fasse sans ampliations ? On a toujours fait des ampliations, oui ou non ? Comment voulez-vous que j’existe sans ampliations ?

Qui a dit que ce n’est pas comme ça qu’on viendra à bout d’un régime qui s’est employé à s’amplifier lui-même depuis plus de cinquante ans ?Nous on est habitués à ça. Comment voulez-vous qu’on fasse autre chose? Qui a dit que c’est par la Ré…La ré…quoi ? La rédemption? Ça marche! Ça tombe bien! Alléluia! Nous avons des prêtres, des pasteurs, des évêques, des hounons, des charlatans de tout acabit, intellectuels compris, pour bénir les sacrifices sanglants. On a même des prophètes, des Josué pour conduire la marche pour la prise de Jéricho. « On a déjà essayé et, ça n’a pas vraiment marché, je veux parler de la rév… ». « La révélation ? Mais c’est bien ! C’est nécessaire à la rédemption ! Vivement des bougies, des messes et amen ! Pour la révélation qui conduit à la rédemption ! » « Non, c’est la rév…je n’ose pas, mais…, celle qui exige de changer complètement de mentalité, de voie, de régime, de remettre en question le charlatanisme, volontaire ou inconscient qui consiste à se jeter de la poudre aux yeux, les uns les autres…la rév… » « Ne prononcez pas ce mot C’est un ordre! On ne prononce pas ce mot dans ce pays. Ce n’est pas parce que quelque part, non loin de chez nous, des gens ont fait la rév…qu’il faut rêver vous aussi. Pas de rêverie ! On n’aime pas le suivisme, nous. On préfère suivre le régime tranquille des ampliations.

Allez! Servez-moi encore des ampliations ! C’est un ordre! Car, j’ai faim ! Car, j’ai faim ! »

-Mais, cher Monsieur, vous qui bouffez des ampliations, depuis près de dix ans, même sur les cadavres de toutes sortes, ceux en putréfaction comme ceux encore frais, vu que tout cela, après tout, ne doit pas avoir toujours bon goût et peut sentir très mauvais, vous devez en être suffisamment gonflé, fort (sans allusion aucune à votre beau prénom ), vous devez même en avoir la nausée et cesser d’en consommer.
-Cesser d’en consommer? Moi? Jamais! Est-ce que mon père a cessé d’en bouffer après dix ans? Je veux en bouffer au moins autant que mon père en a bouffé, jusqu’à ce qu’il en crève. Est-ce que mon père en avait jamais eu la nausée, lui? Vous n’allez tout de même pas me dire que vous croyiez aux petites comédies…
-Vous voulez dire « comédies de mauvais goût »?
-Laissez-moi parler! Je dis ce que je dis. Lui, c’est lui, moi, c’est moi. Ne m’imputez pas ses comédies. Chacun a le droit d’avoir ses propres comédies, non? D’ailleurs, vos amis de l’opposition, n’ont-ils pas eux aussi leurs propres comédies? Cela fait partie de la science politique apprise à l’école de papa. On joue la comédie, comme a dit quelqu’un que je ne tiens absolument pas à nommer. Donc, mon père jouait de temps en temps une petite comédie pour dire qu’il n’en voulait plus. Mais moi, je vous dis franchement que je veux en bouffer jusqu’à ce que j’en crève! C’est un ordre!
-Mais, un ordre à qui?
-A tous ceux qui m’en servent, des ampliations. Excusez-moi. C’est comme ça que papa m’a appris à parler.

Sénouvo Agbota ZINSOU

1cf. Aimé Césaire, La tragédie du Roi Christophe, éd. Présence Africaine 1963. Le passage concerné se trouve dans l’acte I, scène 3, p. 34 de cette édition.

 

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