Togo. Les uns après les autres et de différentes manières !

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Le texte du discours du doyen d’âge à la nouvelle « assemblée nationale du Togo », Georges Lawson ne peut laisser indifférents certains Togolais, ce d’autant plus que beaucoup considèrent et respectent cet homme comme un grand opposant au régime.

J’éprouve le besoin  de me mettre à sa place, de ressentir la gêne qui aurait dû être la sienne au moment où il écrivait ce texte et surtout au moment où il  prononçait ce discours devant cette assemblée qu’il savait bien être le résultat d’une manœuvre frauduleuse plutôt que l’expression de la volonté du peuple togolais. L’occasion ne nous permet-elle pas aussi de réfléchir sur les incohérences et inconstances individuelles et collectives des Togolais quand ils sont  conduits, parfois malgré eux, dans des situations d’où ils ne peuvent échapper aux pièges de légitimation du régime qu’ils combattaient ? Molière ne dirait pas mieux : «  Que diable vont-ils chercher dans cette galère ? ».

L’acceptation par Georges Lawson de présider la première séance de l’assemblée nationale me semble être une première occasion ratée   de déclencher une véritable campagne de désobéissance civile, celle à laquelle le CST dont le parti de Georges Lawson est membre, avait appelé il y a un an.

Si toutefois, comme l’écrit Georges Lawson, la conjonction de tant « de première fois » a un sens au Togo,   est-ce la première fois que nous connaissons cette forme d’assagissement ? Et, est-ce la première fois que sagesse rime avec résignation et compromission au Togo ? Ces notions ne cachent-elles pas plutôt mal une incapacité à dire non à certains privilèges? Dire non à certaines vanités comme à certains postes, à certains biens matériels ?

Bien entendu, Georges Lawson n’a pas manqué de rappeler les errements, les soubresauts de la législature précédente, « des députés régulièrement élus qui ont été révoqués, d’autres qui ont été victimes de pressions inadmissibles ». Il n’a pas passé  sous silence les violences qui ont émaillé la campagne électorale ayant abouti à l’assemblée actuelle, ni l’iniquité du découpage électoral permettant à certains des députés élus actuels de faire leur entrée à l’assemblée. Un des plus éminents représentants du régime se serait livré à ce genre d’exercice que nous aurions applaudi, même si nous n’étions pas assez naïfs pour clamer tout de suite que les temps ont changé. Mais voici que c’est un opposant farouche qui le fait et tout s’apaise, se range dans le discours très officiel, grâce à une gymnastique rhétorique lénifiante de l’avocat qui salue «la volonté d’apaisement manifestée par le Gouvernement et (poursuit Georges Lawson) l’encourageons à prendre les mesures susceptibles de clore définitivement cette page douloureuse de notre vie parlementaire». Cependant, il n’y a, dans le discours du doyen d’âge, aucune référence aux preuves de cette volonté d’apaisement. À moins que ces preuves doivent être gardées secrètes.

Je reviens à la métaphore du palimpseste que j’avais employée dans un de mes derniers articles1: nous avons le choix, au Togo, entre deux voies possibles, celle qui consiste à écrire une histoire que nous voulons nouvelle sur un vieux parchemin râpé mal gratté, ou à chercher un parchemin entièrement nouveau pour écrire notre histoire nouvelle. Cette  dernière voie coûte cher, je l’ai dit et je le répète ici. Je n’ai pas la prétention d’affirmer que celle choisie par Georges Lawson et tous les députés des partis d’opposition soit plus facile. Aucun choix véritable n’est facile. J’ai parlé de la gêne que j’aurais éprouvée à être à la place de Georges Lawson. Je pourrais même dire qu’il s’agirait en fait d’un déchirement. Un signe de ce déchirement est la répétition (3 fois) par Georges Lawson de son appartenance à l’opposition. Et pourquoi insiste-t-il tant là-dessus, puisque avant tout, il le dit lui-même, c’est la Constitution qui l’établit dans ce droit. Et comme une justification (apaisante, mentalement?) de son choix, comme il l’évoque lui-même, la conjonction de tant «de première fois». Or, à y regarder de près, cette tentative de justification elle-même, ne va-t-elle pas plutôt servir le régime? Pour la première fois, le doyen d’âge bien que issu de l’opposition préside la première séance de l’assemblée nationale et il y a, à cette occasion, une telle conjonction « de première fois » que l’on est obligé de reconnaître une certaine nouveauté au régime. Peut-on réellement conclure à partir de ces considérations que le système soit en train de changer? En tout cas, si c’est le hasard qui confère à Georges Lawson ce rôle de doyen d’âge, plutôt qu’à l’opposition, c’est au pouvoir Gnassingbé que ce hasard profite.

Je voudrais enfin observer la statue des Cahiers de Montesquieu avec Georges Lawson : que faire, avant de regarder l’œuvre dans tous les sens pour la rendre, sinon parfaite, du moins au goût du plus grand nombre de spectateurs d’aujourd’hui et de demain, pour qu’elle soit une œuvre belle et durable dans le temps, lorsque le sculpteur est mauvais aussi bien dans la conception de l’œuvre que dans sa réalisation? Participe-t-on quand même à cette œuvre que l’on sait être vouée au mépris et à la destruction rapide? Et, n’a-t-on pas vu des artistes condamner eux-mêmes leurs propres ébauches, les jugeant non conformes à leur vision et peu dignes de l’image qu’ils voudraient donner d’eux-mêmes, de leur rôle dans l’histoire? Et, sans nous laisser aller, bien sûr, aux préjugés, lorsque nous savons par expérience qu’une œuvre dangereusement médiocre nous sera imposée sur la base de critères autres que humains, esthétiques, et de bon sens, à quoi servirait la peine que nous nous donnerions pour aller l’examiner dans tous les sens, de tous les côtés?

Enfin, l’élégant et éminent avocat a-t-il écrit son texte dans la précipitation ou ayant l’esprit ailleurs, au point d’y laisser certaines coquilles que je reproduis ici: «une sorte de rétro vision fidèle consacrée à l’éssentiel… de rappeler aux députés que la vie parlementaire est une marche, toutes choses que les parlementaires garderont présent dans leur mémoire…» «La conjonction de tant «de première fois» créé la situation », «la majorité l’emporte toujours, mais il est capital qu’aient été respectée au préalable les droits de l’opposition…».

Georges Lawson ayant l’esprit réellement apaisé et serein aurait mieux contrôlé son écriture. Du moins, il aurait corrigé son texte avant de le donner à publier.

Devant ce spectacle, à mon humble avis regrettable, c’est le pouvoir togolais qui doit se réjouir et se moquer ainsi de l’opposition :« Nous vous aurons les uns après les autres, de différentes manières».

Sénouvo Agbota ZINSOU

1saz Qui a fait Gnassingbé César à Lomé ? publié le 7 août 2013

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