Togo : Les racines du mal togolais [Thomas Tchakie Sékpona]

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 Une armée fortement tribalisée, où tous les leviers de commande sont aux mains de la plupart des officiers ressortissants du nord du pays

La lutte togolaise pour la démocratie et le bien-être est longue et n’aboutit jamais. C’est un vrai feuilleton. À qui la faute si le Togo et les Togolais sont humiliés ? Avant de répondre à cette épineuse question, j’aimerais d’abord lire avec vous un passage du Discours de la servitude volontaire d’Etienne de La Boétie. Ce passage, je le lis assez souvent lorsque je donne mon cours d’éthique sur « la désobéissance civile ». En effet, dans ce célèbre Discours, Etienne de La Boétie, sarcastique, s’attaque non au tyran ou au roi, mais au peuple, et appelle à la liberté contre la tyrannie : « Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ?

Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu’il les mène à la guerre, à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir. Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre. » (Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, dans Œuvres politiques, Paris, Editions sociales, 1971)

Ce qu’Etienne de La Boétie dit dans son Discours expressif correspond à merveille à la situation togolaise. II n’y a aucune phase dans ce texte qui ne décrive exactement ce qui se passe au Togo.
Mais à qui donc la faute si Faure au départ un président illégitime, illégal et indigne devient en fin de compte légitime, légal et digne aux yeux du monde entier ? De qui les Gnassingbé, de père en fils, tenaient et tiennent le pouvoir ? De qui avaient-ils reçu et reçoivent-ils tant de mains qui s’appesantirent et continuent de s’appesantir toujours sur le peuple togolais ? De qui avaient-ils reçu et reçoivent-ils toutes ces bottes avec lesquelles ils nous piétinèrent et continuent de nous piétiner si impitoyablement ? Qui donc avaient donné et donnent ce grand et excessif empire aux Gnassingbé, avec lequel ils nous écrasèrent et nous écrasent encore sans pitié, humilièrent et humilient toujours le peuple togolais ? Qui étaient ceux qui avaient fait et font des Gnassingbé, de père en fils, des rois ?

On peut répondre à cette problématique en disant que le mal togolais a trois racines robustes, qui nourrissent le pouvoir des Gnassingbé. Nous avons d’abord l’armée, une véritable écharde dans le pied de la démocratie togolaise ; ensuite, la duplicité de la communauté internationale ; et enfin, la faiblesse notoire d’une opposition qui n’a jamais su parler d’une seule voix devant un ennemi commun. Hier comme aujourd’hui.

L’armée

En effet, les premières racines du mal togolais, c’est l’armée. Disons les choses sans rien cacher sous le boisseau. Tous les Togolais le savent, même si beaucoup n’osent pas le dire haut et fort, à l’exception de quelques intrépides. Une armée fortement tribalisée, où tous les leviers de commande sont aux mains de la plupart des officiers ressortissants du nord du pays. Ce furent eux qui avaient parachuté Faure président à la colère et au grand dam des Togolais. Le pouvoir de Faure vient incontestablement de l’armée.

La communauté internationale

Les deuxièmes racines du mal togolais, qui confèrent aux Gnassingbé le pouvoir avec lequel ils nous écrasent, viennent de la fourberie d’une communauté internationale et de certaines organisations comme l’UE, l’ONU, l’OUA, l’OIF, la CEDEAO, etc. Il faut noter que c’est surtout la France qui a un cadavre dans le placard au Togo qui joue à la trouble-fête détestable. Elle a toujours peur qu’on ne ressuscite l’histoire classée top-secret.

Les opposants

Les troisièmes racines du mal togolais viennent de la mesquinerie et la turpitude d’une opposition à la togolaise, jamais vue ailleurs, et qui prête souvent à rire.

On se souvient du parjure de Joseph Kokou Koffigoh, qui voulait se présenter aux élections présidentielles de 1998, malgré l’interdiction formelle des textes de la transition. Faute de n’avoir pas pu se présenter, il était allé rejoindre le camp de Gnassingbé Eyadéma, sabotant ainsi la victoire du peuple togolais, arrachée de hautes luttes.

On se souvient de l’affaire Apollinaire Yaovi Agboyibo (36 élus) et Edem Kodjo (7 élus) au lendemain des élections législatives de 1995. Le premier voulait tout avoir : le poste de président de l’assemblée et celui de Premier ministre. Le second, qui eut alors 7 députés devenait incontournable, et selon lui-même, « la charnière » sur laquelle on devait poser la porte, autrement elle ne pouvait pas tenir, puisque ni le CAR, ni le RPT n’avaient eu la majorité absolue. Le président de l’UDT n’avait les yeux que pour le poste de Premier ministre. Devant l’intransigeance de l’un et de l’autre, devant le manque d’entente, de sagesse, les deux leaders, alors très adulés, transformèrent le succès des Togolais en échec au grand bonheur du RPT et de son président. Ils cassèrent la baraque en donnant tout le pouvoir à Gnassingbé le père qui reprit du poil de la bête. C’est ainsi que commença le feuilleton togolais, je veux dire le malheur des Togolais, qui dure jusqu’à aujourd’hui. Le bonheur n’a d’existence au Togo que de nom.

Les élections présidentielles de 1998 et de 2003 avec respectivement les victoires de Gilchrist Olympio et de Bob Akitani, qui n’avaient pas fait ce qu’il fallait faire pour arracher le pouvoir, à l’exception d’une guérilla déclarée du bout des lèvres, que les Togolais n’ont jamais vue, fortifièrent également le pouvoir de Gnassingbé Eyadéma. Les deux gagnants avaient donc apporté sur un plateau le pouvoir à Gnassingbé Eyadéma qui était tranquille et imperturbable.
En février 2005, Gnassingbé le père mourut et Gnassingbé le fils prit le pouvoir de façon rocambolesque. Je l’ai tantôt souligné. Au lieu de rester intransigeant et ferme sur leur principe devant le jeune président illégal et illégitime, nos opposants ont tous accepté de collaborer avec lui, en devenant qui, ses Premiers ministres, qui ses ministres, qui encore ses conseillers. Nos opposants ont ainsi balisé le chemin et donné à Faure toute la légitimité. Ayant reçu d’eux les gants, Faure devient fort et leur refuse tout. Les accords conclus ne sont jamais respectés. Quelle humiliation ! Même les animaux n’accepteraient pas une telle humiliation.

On se souvient, par ailleurs, de la félonie de Jean-Pierre Fabre à l’égard de son mentor d’hier, Gilchrist Olympio, dont le parti est aujourd’hui mis en lambeaux. Même les jeunes qui en sont l’énergie sont mis dehors. Personne ne peut accepter ce court-circuitage de Jean-Pierre Fabre. Mais personne ne peut non plus accepter la réaction de Gilchrist Olympio, qui rejoint, avec armes et bagages, et toute honte bue, le camp de ceux qu’il a passé sa vie à combattre. Quelles indignités ! Même les animaux n’accepteraient pas de telles indignités. Gilchrist Olympio renforce ainsi le pouvoir de Faure Gnassingbé en refusant, malgré son âge, de laver son linge sale en famille. Disons que la sagesse n’a pas prévalu. Il donne à Faure les mains avec lesquelles il frappe les Togolais.

On se souvient également du FRAC (Front Républicain pour l’Alternance et le Changement), du CST (Collectif Sauvons le TOGO), du CAP2015 (Combat pour l’Alternance Politique). Ces regroupements d’opposants togolais n’ont eu aucun résultat. Ce sont de simples blitz. Nous avons déjà entendu dire : « Faure must go ! ». Nous avons déjà entendu parler du dernier tour de Jericho. Faut-il aujourd’hui en rire ou en pleurer ! Tout cela n’a rien donné. Les egos ont pris le dessus comme d’habitude. Trop de chicanes et d’incompréhensions ont fait claquer la porte et la baraque est restée vide. C’est toujours les mêmes slogans, les mots éculés, les mêmes refrains dédorés, les mêmes accusations, les mêmes contre-accusations à la veille de chaque élection. L’opposition togolaise n’a jamais réussi à mettre la main sur le merle blanc. On a envie de dire que là où passe cette opposition à la togolaise, l’ordre et les bonnes manières pour l’intérêt du peuple trépassent. Et en se comportant ainsi, ils renforcent consciemment le pouvoir de Faure Gnassingbé. L’opposition togolaise non seulement tourne toujours en rond comme un ours en cage, fait la mouche du coche, mais aussi il n’hésite à aucun moment à se tirer une balle dans le pied à la veille des élections. Faure n’est puissant que par le pouvoir que lui donne l’opposition togolaise, qui se fait son esclave volontaire. Le pouvoir de Faure n’est fondé que sur la faiblesse d’une opposition bancale, ni chair ni poisson. Devant tout cela, on est irrésistiblement tenté de dire que Faure mourra au pouvoir comme son père. Si l’armée reste tribalisée, si sa structure reste telle quelle, et je doute que cela change un jour, si l’opposition reste à jamais divisée, il y a gros à parier que Faure mourra au pouvoir. Toutes les agitations sont peine perdue. Toute révolte du peuple qui ne serait pas accompagnée par l’armée n’aboutirait à rien. Et il est grand temps de dire aux opposants à la togolaise d’arrêter d’amener les Togolais à l’abattoir, de faire d’eux une chair à canon. Ils doivent arrêter de faire tomber les Togolais après chaque élection comme des mouches. On sait trop pour qui ils roulent.

Pourquoi donc là où ont réussi les Béninois, les Burkinabés, les Ghanéens, les Sénégalais, les Tunisiens, les Togolais échouent toujours ? Pourquoi le Togo devient-il la risée du monde entier. « Le Bénin n’est pas le Togo », a lâché Nicéphore Soglo. Cette boutade de l’ancien président béninois nous a touchés, mais il n’y a que la vérité qui blesse. On connaît maintenant la réponse. C’est à cause de la « tribalisation » de l’armée, de la turpitude et de la déliquescence de l’opposition. Regardez un peu les choses à la veille des élections au Togo. Ce sont toujours les mêmes comportements. C’est ridicule ! A cet égard, on peut donner raison à Agobéyomé Kodjo lorsqu’il dit que tous les actuels opposants togolais ont leur avenir derrière eux, et qu’ils doivent dégager le plancher pour laisser la place aux jeunes. Agbéyomé Kodjo et moi n’avons pas gardé les cochons ensemble, mais ce qu’il dit est très légitime et je ne peux que le relayer. L’opposition togolaise est aujourd’hui comme des sarments secs qu’il faut couper pour donner la chance à la vigne de refaire fût.

Thomas Tchakie Sékpona, Ph. D.
 

 

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