Togo. Le dédale (Ils errent ça et là, puis ils reviennent).

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Le dédale

Wo dᾶ godo, wo trɔ gbɔ…

(Ils errent ça et là, puis ils reviennent).

Le chant indicatif des conteurs du groupe de Papa Ayité à radio-Lomé comprenait ces paroles qui aujourd’hui, me paraissent bien décrire la situation politique dans laquelle se trouve le Togo : «  Wo dᾶ godo, wo trɔ gbɔ ».

Évidemment cette errance sans vision à première vue ne semble concerner que l’opposition, perdue dans un dédale d’où elle ne sort jamais. Mais quand on y regarde de près, le pouvoir, même si ses tenants ne s’en rendent pas compte du moment où tout pour eux semble bien marcher, est enfoncé dans le dédale. Quelle voie pourraient-ils se targuer d’avoir trouvée, autre que celle qui consiste à tout faire, déployer les mêmes moyens, ressasser le même discours pour se maintenir en place?

Eyadema fêtait le 13 janvier pour faire la démonstration de ses forces aux fins d’impressionner, découragé quiconque voudrait toucher à son pouvoir, son bien. Cela s’appelait au début, « Libération nationale », (sous le prétexte que, avant l’assassinat du premier Président du Togo, le pays était dans les chaînes) jusqu’au jour où l’on ne savait plus exactement comment appeler la chose, ni ce qu’elle signifie pour les Togolais : anniversaire de l’accession d’Eyadema « Père de la Nation » au pouvoir ou toujours  « Libération », ou encore «  Défilé du 13 Janvier » ou simplement « Fête Nationale » ?

Toujours sans savoir exactement pourquoi cette journée était nationale (si elle l’était vraiment on ne prétendrait pas en changer le sens aujourd’hui, sans consulter la nation, sans que toute la nation réagisse à ce changement.)

Au fond, la justification « nationale » de la fête était-elle nécessaire? L’essentiel n’était-il pas de célébrer le régime ? Pour que le régime s’impose toujours, pour que les adversaires du régime tremblent devant la démonstration de force du régime, pour que le régime se maintienne, pour que le régime dure? Le régime était donc au centre.

Aujourd’hui, comme on peut le lire sur le site Icilome, dans un communiqué présenté sous ce titre « Célébration du 13 Janvier au Togo: Vers une nouvelle tournure dans la vie de cette date? », le « gouvernement » veut que ce soit une journée de « réconciliation » une journée de « recueillement ».

Or, la réconciliation était déjà là depuis…depuis l’assassinat de Sylvanus Olympio, c’est-à-dire depuis l’entrée du Togo dans le dédale d’une crise dont on ne voit pas la fin, allant de l’union et de la réconciliation nationales au creuset national, à la création du Rassemblement du Peuple Togolais ( RPT), au dialogue franc et sincère, à l’APG, puis à l’UNIR et à toutes les élections truquées. Une seule chose est claire: on est et on reste dans le pouvoir absolu du clan Gnassingbé.

Du côté de l’opposition, le dédale semble plus visible parce que l’errance est palpable et douloureusement vécue par ceux qui souhaitent vraiment en sortir. Le problème, c’est que dans un dédale, visible ou invisible, on ne voit pas où on va, on tourne en rond, se perdant, revenant sur ses pas.

Au fond, il n’y a pas de démonstration à faire sur ce point : discours, activités, prises de position ( si vraie position il y a ) n’indiquent pas vraiment un sens, une vision.

D’ailleurs que peut-on faire d’autre dans un dédale? Le pire du drame en fait, n’est pas d’être dans un dédale. Il est de donner ou de se donner l’illusion d’en sortir. Ainsi par notre propre faute, nous nous y perdons de plus en plus, à chaque pas que nous croyons effectuer. D’année en année.

La victime, aussi bien celle du pouvoir qui tourne sur lui-même, que celle d’une opposition qui n’évolue pas, c’est bien la population togolaise.

Tout le monde revient à son point de départ, même si le point de départ du pouvoir n’est pas celui de l’opposition.

Si l’on interroge un citoyen togolais sur cette situation et s’il peut s’exprimer librement, il répondra qu’il ne comprend rien à tout ce qui se fait, rien à ce jeu entre le pouvoir et l’opposition, que rien, en fait n’a jamais évolué depuis qu’il existe, depuis qu’il sait que dans son pays il existe un pouvoir et une opposition et surtout que, malheureusement, il n’a aucun espoir que cela changera.

Alors, vos discours sur le changement, du « lui c’est lui, moi c’est moi »de Faure Gnassingbé parlant de son père, aux promesses de changement, d’alternance de l’opposition, vous pouvez, s’il vous plaît, nous les épargner.

Ainsi venant d’un côté comme de l’autre, le discours pour donner le change face au dédale, pour cacher le dédale aux Togolais, ne trompe que ceux qui veulent bien être trompés

Une chose aurait pu nous permettre d’en sortir: la conscience que l’on y est perdu. Que se passera-t-il le jour où le peuple traduira en actes ce ras-le-bol, ce vertige du dédale dont il est la victime, où les uns et les autres vont et reviennent, où on le fait marcher, d’un côté sous la forme d’un défilé annuel du 13 Janvier auquel il faut ajouter les marches de soutien au « Guide », les accueils populaires du « Guide » et de l’autre, d’une marche hebdomadaire à la plage?

Les discours en apparence différents, qui se veulent différents mais en fait ont le même contenu que tout le monde connaît, et qui n’ont jamais changé notre situation de chaînes, d’absence de réelle démocratie, de misère, de sous-développement sur plusieurs plans, de lutte pour la survie dans laquelle personne ne s’occupe de personne… ne marcheront pas toujours. C’est peut-être là notre seul espoir.

J’ai trouvé une belle phrase dans le communiqué du gouvernement: « La célébration chaque année de cette journée permettra aux Togolais de renouveler leur engagement à vivre ensemble dans la paix, la compréhension mutuelle et la cohésion  ». Il y aurait donc un « nouveau » sens à donner au 13 Janvier. C’est la tournure nouvelle, dont il est question dans le titre d’ici Lomé. Nouvelle tournure, nouveau sens? Ce serait beau, ce serait un sens nouveau si l’objet réel du communiqué, donc son vrai sens n’était pas le maintien du régime et ne rejoignait pas l’objectif de la « Fête de la Libération » de l’ « Anniversaire du Régime » donc de la terreur et du découragement à inspirer à ceux qui voudraient tenter quelque chose pour y mettre fin.

Poing levé prêt à frapper ou baiser trompeur? Demandez lequel est préférable, d’une part à ceux que le poing a écrasés, et d’autre part à ceux que ce baiser sournois a anéantis.

« Lui c’est lui, moi c’est moi » d’un côté, promesse de libération, d’alternance, de changement de l’autre…on reste dans le dédale.

Le vrai problème de cette belle phrase, c’est que personne n’a jamais pris le fameux engagement dont il est question. Et, je ne vois pas les Togolais prendre cet engament dans le dédale où personne ne voit rien.

Ah! J’oubliais que le clan prédestiné Gnassingbé, jamais élu, a cependant toujours pris, à notre corps défendant, donc sans notre avis, cet engagement, notamment par des coups d’État, des coups de force, des modifications de la Constitution par le prince au gré des circonstances, des violations des accords, et, au besoin, des répressions violentes et des massacres de populations.

Tout est dit sauf que dans le chant des conteurs dont j’ai mis un verset en exergue, un leitmotiv qui ne manque pas d’allure ironique me trotte dans la tête au moment où j’écris:

«  Nya hohowo le alɔgoame,

Nya viviwo le alɔgoame,

Tati wo ava » (Nous avons les paroles anciennes, les douces paroles à la bouche.

Laissez-les venir).

Que ceux que cela amuse viennent donc écouter les paroles anciennes que l’on enrobe d’un manteau de nouveauté, le discours ancien que l’on habille de neuf.

« La fraude se partageant entre plusieurs devient inconsciente…tous les collaborateurs d’une légende sont à la fois trompés et trompeurs », écrit Ernest Renan .

Dans le conte au moins, tout le monde, (conteurs et auditeurs), est conscient que la réalité est ailleurs. Il n’y a pas de fraude dans le conte. La preuve, c’est que le conte mina se termine avec distance, par cette formule consacrée : « Eye wo sɔ ble mu; e nye tchᾶ mu sɔ va ble mi » (C’est ainsi qu’on m’a trompé et c’est ainsi que je suis venu vous tromper).

Sénouvo Agbota ZINSOU

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