Thomas Sankara : Il laisse comme héritage à sa famille une parcelle et un puits

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Le 15 octobre marque le 25e anniversaire de l’assassinat du leader de la révolution du 4 Août 1983. Comme à chaque 4 Août et à chaque 15 Octobre, la mémoire de celui que certains ont nommé « le Président des pauvres » est célébrée dans le monde. Au Burkina Faso, outre les héritiers politiques qui tiennent difficilement le flambeau, c’est aussi le travail de mémoire quotidien de la presse qui permet au Président Sankara de « survivre » à la tragédie humaine du 15 Octobre 1987. L’immortalité s’est emparée du personnage Sankara depuis la nuit sombre du 15 octobre1987. Et depuis, le monde court après ses traces.

Les marques de Sankara dans un village oublié

En prélude au 15 octobre 2012, Mutations vous conduit au village du leader historique de la révolution burkinabè, Thomas Sankara. Avec notre reporter, découvrez ce village perdu du Burkina qui pourtant a bercé l’enfance de l’élève, de l’officier, du Premier ministre, du Président Sankara.

Bokin, une commune située à quelques soixante-dix Km de Ouagadougou, est connue comme étant le village de Thomas Sankara. En effet, Bokin (le trou en langue mooré ) est la capitale de 40 villages dont Sitoéga qui forment la commune de Bokin (ou de Téma-Bokin selon d’autres). Le village de Thomas Sankara, Sitoèga, est à 7 kilomètres de Bokin sur l’axe Ouaga-Bokin. Le trajet (route de Kongoussi) se fait en deux séquences avec un premier tronçon bitumé Ouaga-Mano et un tronçon non bitumé d’une trentaine de kilomètres qui dévie sur la gauche à partir de Mano pour arriver à Bokin. C’est sur ce tronçon à la praticabilité moins aisée que se trouve Sitoèga. Dans ce village, l’on trouve la grande famille, la famille de Thomas Sankara. Le village est presque sans histoire, une localité quelconque qui peut passer inaperçue pour nombre de passagers.

Même la plaque plantée au bord de la voie rouge sur laquelle on peut lire « Département de Bokin, village de Sitoèga » ne suffit pas pour faire remarquer le village. En cette saison pluvieuse, la bonne physionomie des cultures rend encore le village plus caché. Les concessions sont invisibles derrière les hautes tiges de sorgho presque à maturité. C’est quand même là une bonne nouvelle de constater la bonne saison agricole dans cette partie du pays. Quelques commerces (une boutique et un dépôt-vente de carburant par terre) sont visibles au bord de la voie, à un endroit qu’on pourrait qualifier de carrefour. Le samedi 22 septembre, lorsque nous arrivons dans le village, il est 9H. Des jeunes sont rassemblés sous l’arbre à palabre de la seule boutique du coin. C’est à partir de là que se dessine une multitude de sentiers qui conduisent vers les concessions.

Un de ses sentiers tortueux conduit droit sur l’entrée de la famille Sankara. On ne compte pas le nombre de familles Sankara à Sitoèga. Elles sont les plus nombreuses. Les autres noms de familles qu’on y trouve sont les Guira, les Raabo et les Sanfo. Ce sont ces quatre noms qu’on rencontre principalement dans le village. Grâce à notre guide, nous accédons à la famille de Thomas. C’est une grande concession où vivent plusieurs ménages de deux générations, les oncles de Thomas Sankara et ses cousins. Nous ne nous attendions pas à être reçus comme le père Noël. Malgré que nous avons été introduits par un proche de la famille, certains ne pouvaient cacher leur méfiance. L’attente fut longue avant qu’ils ne se décident à nous parler après des concertations. Les plus jeunes (les cousins de Sankara qui ont à peu près la quarantaine) se montraient plus méfiants.

Le seul oncle de Sankara, un septuagénaire que nous avons trouvé dans la famille, était plus accessible. Peut-être l’attitude des jeunes se justifie-t-elle par le caractère insolite de notre visite. Un des leurs nous confie : « C’est la première fois qu’un journal vient ici nous poser des questions. » Un autre se rappelle que des journalistes sont déjà venus dans le village mais, ajoute-t-il, « ils étaient avec des politiciens pour la campagne » et ne se seraient pas intéressés à la famille particulièrement. Après quelques hésitations, la famille s’est enfin ouverte à nous. Mais avant, une mise en garde s’impose. « Si c’est pour parler de la mort de Sankara, nous n’avons rien à vous dire à ce sujet. Ça s’est passé à Ouaga et c’est à Ouaga que se trouve la vérité », avertit Amadou Sankara N°2. Mais nous passons outre cette mise en garde et ouvrons la conversation en demandant aux jeunes s’ils ont connu réellement Sankara. A peine nous avons fini de poser notre question que nos interlocuteurs éclatent de rires. Comme s’ils se demandaient « quel drôle de question ? » Alors, Amadou N°2 prend la parole pour nous expliquer calmement comment ils ont côtoyé Thomas Sankara. Leurs rapports avec Sankara datent de l’époque où ce dernier faisait ses études. A cette période, « il passait une partie de ses vacances ici à Sitoèga », nous apprend Amadou N°1. Il se mit debout pour indiquer du doigt une colline où Sankara aimait se rendre à l’occasion de ses séjours au village. La colline est à un jet de pierre de la concession.

Les cousins de Sankara témoignent que Thomas n’a pas véritablement résidé au village, mais il s’y rendait très souvent. D’abord élève puis officier, Premier ministre et même Président, « Sankara n’a pas cessé de venir ici (ndlr : Sitoéga) ». Sankara est né à Yako le 21 décembre 1949 et c’est à Gaoua où son papa était en service qu’il fit ses études primaires.

Une maison en banco pour le ministre Thomas Sankara

Quand Sankara allait à Bokin, il faisait chaque fois des escales de 1h à 2h dans la famille à Sitoéga. Sa fréquence au village a été telle qu’on a décidé de lui construire une maison. A cette époque, il était déjà ministre (entre 1981 et 1982), ce qui justifierait selon ses cousins, qu’il n’a jamais dormis dans la maison. Néanmoins, « Sankara reconnaissait la maison comme étant la sienne et il l’admirait quand il venait en famille », déclare son cousin Amadou N°1. A la question de savoir si les visites de Sankara avaient un objet précis, on nous répondit que c’était surtout pour « saluer les personnes âgées de la famille ».

Les jeunes, quant à eux, étaient plus fréquents à Ouaga (au quartier Paspanga) dans la famille du père de Sankara, si bien qu’ils rencontraient plus souvent Thomas lorsqu’il venait à la maison avec ses amis. L’oncle de Sankara, Noufou Sankara, affirme que c’est à Paspanga qu’il a connu Blaise Compaoré comme compagnon de Sankara. Par contre, le vieux ne se souvient pas avoir connu Blaise à Sitoéga alors que Sankara était toujours accompagné pendant ses passages au village. Sankara devenu père de famille, il n’était plus seul à connaitre Sitoèga. Amidou Sankara se souvient que Philippe et Auguste, les enfants de Sankara sont venus à Sitoéga plus d’une fois alors qu’ils étaient petits.

Sankara a marqué Sitoèga

Ses empreintes sont encore visibles dans le village. La maison qui a été construite à son nom est toujours arrêtée. Sans doute qu’elle a été réfectionnée plusieurs fois par ses cousins qui ne veulent pas la voir tomber. Ce n’est pas seulement cette matière inerte qui entretient la mémoire de Sankara à Sitoéga. Il y a surtout ces arbres qu’il a plantés de ses propres mains. C’est sous l’ombre des nîmes de Sankara que nous avons terminé l’entretien. Selon Amadou N°1, Sankara était venu un jour avec des nîmes et des eucalyptus et c’est ensemble qu’ils les ont mis en terre. Marchant à grands pas, Amadou tente de montrer comment Sankara a marché aux pas de militaire pour indiquer les trous à creuser. Et d’ajouter que « quand Sankara venait il était très souvent en tenue militaire » …

« C’est nous qui avons planté ces arbres avec Sankara, ça vaut trente ans aujourd’hui », termine-t-il, avec un brin de fierté mélangé de nostalgie. Les nîmes et les eucalyptus étaient alignés depuis la concession jusqu’à la grande voie publique. Les eucalyptus ont été tous coupés, mais il reste toujours les Nîmes qui servent d’ombres sous lesquelles les enfants s’amusent et les femmes pilent leur mil. Devant la concession, des troncs morts d’eucalyptus sont empilés et servent de siège pour les causeries.

C’est sur ces bancs que nous avons terminés notre entretien avec la famille de Sankara. Voilà ce qui rappelle Sankara dans ce village de son enfance. Au plan infrastructurel ou administratif, Sitoéga est tout simplement un village. La seule infrastructure publique, c’est l’école de trois classes construite il y a six ans. Les premiers certifiés sont sortis cette année et ils iront poursuivre leurs cursus au collège à Bokin (7Km) ou à Guipa (4 Km). En attendant d’avoir un CSPS, c’est aussi dans ces deux localités, que les habitants de Sitoéga peuvent aller se soigner.

La dernière visite de Sankara

Les jeunes se rappellent vaguement la dernière visite de Thomas Sankara. Impossible d’être plus précis sur la date, mais ils sont catégoriques sur le mois, « c’était bien en août 1987 ». Deux mois donc avant sa mort, Thomas Sankara avait fait une visite d’ « adieu » à sa famille et à son village. 25 ans après, on parle de Thomas Sankara à Sitoéga comme au présent. La famille évite d’évoquer explicitement sa mort. Et lorsqu’ils (nos interlocuteurs) parlent de Sankara, nous distinguons une mixture de sentiments et d’émotions sur les visages. Nous avons passé plus de deux heures avec la famille, conduisant un entretien ponctué de silence, de refus de répondre à certaines questions. La question « comment avez-vous appris la mort de Sankara ? » a reçu comme réponse un long silence…puis nous sommes passés à d’autres choses.

Tristesse, regrets, fierté, nostalgies, mélancolie défilaient dans les regards. L’oncle de Sankara, bavard avant le début de l’entretien, est resté par la suite silencieux et insondable pendant nos échanges. Il garde de Sankara le souvenir d’« un bon enfant travailleur. Sankara aimait surtout les autres ».

« Sankara nous a laissé en héritage une parcelle et un puits »

On savait déjà plus ou moins que Sankara n’a pas laissé à ses héritiers ni cantine ni djembé d’argent. On a entendu parler de son vélo de course, de sa guitare, d’une valise contenant des petits effets personnels, qui ont été retrouvés dans sa chambre d’étudiant au domicile paternel situé au quartier Paspanga à Ouaga. Peut-être faut-il continuer les fouilles pour connaitre la fortune laissée par Sankara. Si fortune il y a ! Dans son village à Sitoéga, tout ce qui appartient à Sankara, ce sont les arbres plantés et une maisonnette construite à son nom. La liste des biens est maigre.

Le patrimoine laissé à Bokin, chef-lieu de la commune dont relève Sitoéga, n’améliore pas cette liste.

 

Le cousin de Sankara, Amadou N°1 nous résume les biens laissés par le défunt Président : « Sankara nous a laissé en héritage une parcelle et un puits ». Nous avons pu visiter la parcelle, elle est située au secteur N°1 de Bokin. Dans la parcelle, on trouve deux réalisations : une maison de 18 tôles et un puits de grand diamètre. Le puits est une source d’eau pour certains habitants qui s’y ravitaillent. Quant à la maison, elle est hors d’usage. Un côté entier s’est écroulé au cours de cette saison des pluies. Pour préserver les tôles, le toit a été décoiffé par la famille qui a amené les tôles à Sitoéga.

La parcelle date du lotissement de 1972 (le premier lotissement de Bokin) et l’attribution a eu lieu en 1973, au moment où Sankara rentrait de Madagascar où il a fait sa formation militaire. C’est en 1985, selon les souvenirs de ses cousins, que la maison de 18 tôles a été construite, Sankara était au pouvoir depuis deux ans. La parcelle est encadrée à l’Est par le domicile du maire actuel de la commune, Nongma Ernest Ouédraogo et à l’Ouest par la Brigade de Gendarmerie. Malgré cette position qui place la parcelle au centre-ville, le domaine apparait comme abandonné. Pour la bonne herbe qui pousse à l’intérieur de la clôture et à cause de la présence du puits pouvant servir à l’abreuvage, certaines personnes y voient un lieu idéal pour attacher leurs animaux, notamment des ânes.

La présence des crottins, des herbes broutées à ras et de piquets en témoignent. Devant la cour, un espace dégagé sert de place de meeting pour l’Union pour la Renaissance/Parti Sankariste (UNIR/PS). Selon une source, la veuve Mariam Sankara projette mettre en valeur la parcelle en y érigeant une maison. Et là, peut-être faut-il attendre que cette dernière rentre de son exil français !

MUTATIONS N° 14 du 1er octobre 2012. Bimensuel burkinabé paraissant le 1er et le 15 du mois (contact :mutations.bf@gmail.com)

 

 

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