Savoir…«Il n’y a plus d’opposition au Togo»?

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Savoir…

Savoir ce qu’on fait, avec qui, quand, comment…, est-ce cela qui nous manque? Combien de Togolais secouent négativement la tête, avec l’amertume dans le cœur et sur la langue, et disent, quand on leur parle d’opposition :«Il n’y a plus d’opposition au Togo»?

Dans les années 90, il y avait un journal, de l’obédience que l’on peut facilement deviner, ayant pour nom La pagaille. Par quoi donc se justifiait cette pagaille? Je ne suis pas sûr de le savoir et surtout, je ne prétends pas le savoir plus que ceux qui avaient créé ce journal. Il m’est simplement possible d’affirmer que pour le pouvoir en place ces années-là, la peur que tout lui échappe et la panique lui avaient fait retrouver ce réflexe purement humain: sauve-qui-peut et, évidemment sauver ce que l’on pouvait, profitant de la pagaille. Ce n’était en tout cas pas une attitude propre à ceux qui auraient été sûrs d’eux-mêmes, du lendemain… La pagaille, évidemment a payé, puisque certains de ceux qui l’animaient étaient devenus ministres, même si on ne peut pas envier le sort actuel de quelques-uns d’entre eux.

Mais, aujourd’hui, pouvons-nous prétendre que la situation a changé parce que nous avons au pouvoir, non plus Eyadema ( dont le règne vers sa fin fut marqué par la pagaille), mais son fils, intelligent ( on le dit )  qui nous a concédé Assemblée nationale, liberté d’expression, HAAC, cadres de dialogue, débat? Parlons donc du débat, puisque c’est de cela qu’il s’agit.

On débat quand on est au moins deux, bien sûr, mais on débat surtout quand on sait que l’emportera celui qui a les meilleurs arguments. Mais débattrait-on quand on sait  d’avance que celui qui veut avoir raison à tout prix, qui a toujours raison, aura raison, qu’il sortirait tout ce qu’il possède pour avoir raison, y compris les armes? Et comment sait-on qu’il sortirait les armes? Moi, je me demande plutôt comment les Togolais pourraient se poser cette question, puisqu’ils ont déjà, à  plusieurs reprises fait cette amère expérience, vécue dans la chair. Savoir ce que l’on veut en allant au dialogue, bien sûr, mais aussi, savoir avec qui l’on va dialoguer. Savoir enfin ce que l’on ne veut pas. Or, la pagaille est permanente au Togo: non seulement celle de ceux qui ont peur de perdre le pouvoir, mais aussi celle de ceux qui ont peur de perdre leur clientèle, leur fonds de commerce. Que ceux-ci usent d’invectives les uns contre les autres ( ils le disent eux-mêmes d’ailleurs ) n’a rien de neuf. Il s’agit, non seulement de dénigrer, mais aussi de faire mal autant que possible. Tout est là, sauf le rationnel. J’ai déjà écrit quelque part: «Podogan est sourd, il veut la formule…»[1]. La formule pour conserver le pouvoir, d’un côté, cela est évident, mais aussi, la formule, pour sauvegarder son fonds de commerce, de l’autre côté. La formule pour toujours remplir son ventre de glouton. Tout cela semble normal, parce que humain. Ce qui, non seulement n’est pas normal, mais relève de la bêtise humaine dont j’ai parlé dans mon dernier article, c’est de courir mer et terre pour trouver la formule pouvant faire mal, le plus possible, à l’adversaire. J’ai appris l’histoire de deux hommes, deux retraités qui jouaient ensemble, amicalement à ce jeu appelé « ludo». Jusqu’au jour où l’un battit l’autre et accompagna sa victoire de ces plaisanteries qui humilient le vaincu. De ce jour, ils devinrent ennemis. Des amis, des voisins qui se parlaient chaque jour,  devinrent des étrangers l’un pour l’autre.  Désormais, ils s’écrivaient pour se faire mal, le plus mal possible. Et comme ils étaient, l’un et l’autre tout aussi illettrés, ils recouraient à leurs enfants, neveux, nièces supposés plus instruits, et au besoin à des écrivains publics pour formuler les insultes les plus virulentes dans le meilleur français du monde! Vous dites: pourquoi se donner tant de peine, gaspiller tant d’énergie, de temps etc.? Sans compter le prix du timbre-poste, car, dans cette bataille psychologique, il fallait, non seulement que celui qui vient d’insulter attende la réaction de l’autre, sans repos et sans sommeil, ulcéré, mais aussi que le destinataire, l’adversaire, recevant la lettre par la poste la tienne dans la main, qu’elle lui brûle les mains et le cœur, avant qu’il l’ouvre en tremblant. Tout cela pour rien? C’est que la passion haineuse, et le besoin de faire mal sont plus forts que la raison. C’est ainsi que se comportent certains de nos opposants. Et voilà l’une des raisons pour lesquelles, il n’y a plus d’opposants au Togo, car on peut se demander en quoi ils pourraient s’opposer et quand ils auraient encore le temps de s’opposer au régime, ayant assez de raisons et usant de tout leur temps et de toutes leurs énergies, pour s’opposer les uns aux autres…

Et dans tout cela, dans toute cette pagaille, on nous parle de science politique. Science? Parlons-en! Quelle est cette science qui ne nous a jamais permis de sortir de notre situation? Il viendra peut-être un temps où chacun devra faire la démonstration de sa propre science politique, puisqu’ils en ont certainement une, chacun, ces opposants. A moins qu’il s’agisse simplement d’un art de la mystification comme il y en a d’autres.  Le pays serait-il devenu une énorme foire où chacun viendrait, monterait sur les tréteaux pour vanter sa science? Bien sûr, les politiciens nous montreront leur science politique,  les stratèges leur science stratégique, les prophètes leur science prophétique, les maçons leur science maçonnique, mais aussi les chiffonniers ne se priveraient pas d’étaler leur science «chiffonnique», les chicaneurs leur science «chicanique», les bonimenteurs leur science «bonimenteurique»… Cela ressemblerait fort à une comédie de Ionesco[2] dans laquelle trois savants qui n’ont en commun que le nom, Bartholoméus ( ici opposants?) et aussi une certaine volonté de puissance, mais qui, à part cela, entre eux-mêmes, ne cessent de se quereller «scientifiquement», entreprennent d’enseigner à un auteur dramatique toutes les sciences de la théâtralogie. Mais, peut-être, nous qui n’avons pas de science, pourrions-nous nous prévaloir d’être comme les artistes par exemple. Ceux-ci pourraient parler de la science artistique, c’est-à-dire de l’absence de prétention à l’exactitude scientifique de leur pratique. Les artistes diraient-ils alors aux politiciens :«Montrez-nous votre science politique et nous vous montrerons notre science artistique? Si votre science politique ne nous résout pas notre problème actuel, peut-être notre science artistique qui ne prétend pas à l’exactitude, pourra-t-elle à la longue contribuer à changer les mentalités, car ces échecs répétés, ces invectives qui remplacent le vrai débat, cette pagaille interminable, cette bêtise humaine  ne sont-ils pas dus à nos mentalités?» Soyons un peu plus modestes.

Et si nos savants en science politique étaient surtout forts en dialogues infructueux? Car, n’est-ce pas cela qu’ils ont fait jusqu’à ce jour? Alors, simplement, il faudrait qu’ils retournent au simple bon sens, qu’ils apprennent juste à savoir, en allant au dialogue :

1° Avec qui ils vont dialoguer, car il y a des gens avec qui on dialogue, mais aussi des gens avec qui le dialogue ne  saurait exister qu’à la condition que, tôt ou tard, ses résultats tournent à leur avantage; devons-nous citer, ne serait-ce que les derniers cas et cadres de dialogue ratés pour l’opposition? APG, CPDC et CPCD-Rénové, dialogue à l’initiative de Mgr Barrigah et de l’ambassadeur des États-Unis en vue des législatives de juillet dernier? Tenir compte de tout cela n’est que pur réalisme, pur bon sens, et dire cela n’est pas du tout refuser tout compromis,

2° Dans quel but on dialogue, ce qu’on veut et ce qu’on ne veut pas et à partir de quel seuil le vrai compromis, souhaitable dans certains cas, tournerait à la compromission,

3° De quelle force l’on dispose réellement pour parvenir à un dialogue fructueux.

Dans la situation actuelle, il ne nous semble pas possible que, divisés comme ils  le sont, nos leaders d’opposition aient chacun la force suffisante pour dialoguer avec le pouvoir.

Sénouvo Agbota ZINSOU

[1] Saz La Tortue qui chante, Hatier 1987 et 2003.

[2] Ionesco L’impromptu de l’Alma, Gallimard 1958

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