Nicolas Sarkozy dans le bourbier libyen

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Alors que le conflit libyen semble dans l’impasse, la mission d’évaluation menée conjointement par le Ciret et le CF2R vient de rendre public son rapport. Le contenu de ce dernier confirme la thèse d’une opération où la France, en particulier le sommet de l’Etat, s’est engagée sur des bases relevant plus du coup de tête que de la stratégie.

Les évènements libyens offrent plusieurs niveaux de lecture. L’une est romanesque et médiatique à la Bernard Henri-Levy (BHL), suffisante pour les lecteurs du Château, avides de munitions pour une communication primaire. D’autres, comme celle de l’ambassadeur de France à Tripoli, François Gouyette, donnent une vision plus réaliste de la situation. D’ailleurs, l’Assemblée Nationale ne s’y est pas trompée en auditionnant celui-ci en commission le 8 mars dernier. Fait troublant, l’analyse de notre ambassadeur comporte des similitudes de vues avec le rapport du Ciret / CF2R.

Décryptage

Même si, chronologiquement, la révolte libyenne s’inscrit dans « le printemps arabe », elle n’est ni populaire, ni spontanée et encore moins démocratique. Il semble que l’on ait à faire à une reconquête politique du pouvoir par un attelage de circonstance, des plus improbables. Les révoltes arabes offraient un bon tempo pour une manipulation facile. Le CNT (Conseil National de Transition) se compose tout au plus de 10% de démocrates. Le reste regroupe des personnages plus ou moins opportunistes, comme l’ancien ministre de la justice de Kadhafi, Mustapha Abdujalil Al Bayda, aujourd’hui président du CNT. Le créateur des forces spéciales de Kadhafi, le général Abdul Fatah Younis Al Abidi, est devenu, après sa défection express, le nouveau patron des forces armées du CNT.

A cela, il faut ajouter les monarchistes traditionalistes Senoussi, que l’on peut qualifier d’islamistes intégristes, et les repentis du GICL (Groupe islamiste combattant libyen).

Mais le point le plus important demeure la région que le CNT représente. L’Est de la Libye, principalement la Cyrénaïque, est le foyer numéro un de l’intégrisme islamique. En effet, la Cyrénaïque est la région du monde arabe qui a envoyé le plus grand nombre de combattants en Irak contre les Américains.

Ce constat fait, le regard sur l’opération libyenne prend un tout autre aspect. On ne peut s’empêcher de penser à l’aide américaine fournie aux « moudjahidin intégristes » afghans à l’époque soviétique ou encore à l’Imam Khomeiny aidé par les occidentaux pour renverser le Shah. A chaque fois, ces alliés d’un temps se sont retournés très violemment contre leurs bienfaiteurs. Quelle impérieuse nécessité a donc poussé les Français à se mettre en devoir de renverser Kadhafi ?

Une occasion unique pour Sarkozy

Conscient d’avoir raté le train de l’histoire dans les révoltes arabes, l’Elysée s’est, semble-t-il, fait influencer, pour ne pas dire manipuler, par deux protagonistes de premier plan : Le Qatar et les USA.

Le premier avait essuyé un refus de cartelliser sa production gazière avec la Libye. Les exportations de gaz vers les Etats-Unis ayant sensiblement baissé après la mise en place de la production de gaz de schiste sur le continent américain.

Le second souhaite reprendre à son compte l’influence de la Libye en Afrique et couper court à l’implantation des Chinois à Tripoli. Il ne faut jamais oublier l’immense influence de la Libye en Afrique, en parti due à des financements en tout genre. Dans la guerre économique que se livrent la Chine et les USA en Afrique, Tripoli est une clef à détenir.

La soif de reconnaissance de notre Président a fait le reste. Les USA ont feint d’hésiter et ont laissé la communication française prendre place. A ce stade, il est difficile de parler de politique étrangère. L’Elysée a dirigé les opérations en prenant soin de laisser le Quai d’Orsay de côté (et le rapport Gouyette). Il n’est pas nécessaire de revenir sur l’équipée libyenne de BHL et les décisions qui ont suivi à l’Elysée.

Quant aux Qatari, ils ont fourni le chéquier mais surtout le vecteur d’information si précieux dans le monde arabe, Al Jazeera.

Le rapport du Ciret / CF2R explique très bien l’opération de désinformation vis-à-vis de l’opinion publique. Même constat chez notre ambassadeur.

« Ils sont nuls »

A l’heure d’une transparence grandissante, l’Histoire risque d’être très acide avec Nicolas Sarkozy dans les années qui suivront son mandat.

Ce qui se voulait n’être qu’une opération « presque » humanitaire devient un bourbier d’où la France ne tirera aucun bénéfice.

La précipitation fut telle que très vite nos Rafales et nos Mirages larguaient des bombes, à guidée laser d’entraînement, faute de stocks suffisants de munitions. Ces bombes sans charges explosives, faites de deux cent cinquante kilos de béton et qui tombent à trois cents kilomètres heure, font malgré tout des dégâts irréparables sur les matériels.

Cette guerre tourne à une bataille de pieds nickelés. Les forces spéciales françaises et britanniques s’arrachent les cheveux, paraît-il, pour guider tactiquement les rebelles dans leurs combats. Ils sont tout simplement nuls. Et comme en face ils ne valent guère mieux, le conflit stagne. D’où le besoin d’hélicoptères.

Sur la question financière, le CNT est plus compétent puisque ses membres sont parvenus à obtenir le déblocage, de la part de la communauté internationale, de fonds pour environ huit cents millions d’euros (dont deux cent quatre-vingt dix de la France). Il faut espérer que les millions d’euros ne vont pas disparaître comme les milliards de dollars en Irak, qui ont créé un contentieux non résolu entre Washington et Bagdad. Il est toujours difficile de comprendre pourquoi des pays producteurs d’hydrocarbures ont besoin de telles sommes d’argent alors qu’il suffit de remettre en marche la production, surtout dans le cas de la Libye.

L’empressement de la France et de l’Italie à débloquer des sommes de cet ordre, dans des buts souvent flous, laisse toujours perplexe ; d’autant que, comme dans les trafics d’armes, le « end user » change souvent en cours de route. Alors que le sport préféré de pays comme la Libye est la rétro-commission, il y a de quoi s’inquiéter. Evidemment, les Italiens se sont empressés de ne pas lésiner sur le montant, près de quatre cents millions d’euros.

Si un consensus se dégage sur les évènements de Libye, il est particulièrement négatif. Tous les experts que nous avons rencontrés, qu’ils soient militaires, diplomates ou dans le renseignement, sont unanimes : la précipitation et l’amateurisme ont été les maîtres mots de cette affaire. L’impression générale laissée par cette aventure fait penser à une sorte de fuite en avant perpétuelle.

On attrape le premier événement venu. La décision se prend au sein d’un cercle plus que restreint sans l’avis des services compétents. On fait donner les communicants et leurs relais télévisuels. Au passage, les mérites du Rafale, véritable accident industriel français, sont détaillés au-delà du supportable sur toutes les chaînes de télévision.

Le risque de financement et de distribution d’armes aux terroristes islamistes n’a pas été pris en compte. D’où l’impasse qui se dessine à l’horizon du désert libyen.

Aux dernières nouvelles, les négociations ne peuvent aboutir que si elle se situent au niveau N-1. L’histoire personnelle des chefs du CNT, trop proches du guide de la Jamahiriya, fait que toute discussion est techniquement impossible. La petite histoire raconte que certains des chefs actuels du CNT auraient lavé les pieds de Kadhafi en signe de soumission alors qu’ils étaient sous ses ordres. Décidément, la réflexologie n’adoucit pas les mœurs, quelle que soit la latitude.

Et l’opération qui ne devait durer que quelques jours va entamer son quatrième mois depuis le vote de la résolution 1973 de l’ONU.

Rapport du Ciret et CF2R sur la situation en Libye

Source: electronlibre.info

 

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