Révolution possible si …

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  J’ai été très sensible à la chronique de Kodjo Epou « Révolution impossible? » du 14 novembre 2012.  Je crois que, même si on ne partage pas toutes les idées d’Epou, on ne peut rester indifférent au débat auquel le chroniqueur nous invite.

Je dirai d’entrée de jeu que je suis très sceptique sur sa proposition de constituer « une équipe de cohabitation avec le chef de l’État actuel, qui devra avoir pour tâche essentielle prioritaire l’organisation d’élections générales en 2015 à l’issue de laquelle les clés d’une République toute neuve seront remises à des autorités légalement élues ». On sait comment Gnassingbé est devenu « Chef de l’Etat » et on sait surtout, d’expérience, comment le pouvoir Gnassingbé conçoit la cohabitation.  Avec Gnassingbé à la tête, d’une manière ou d’une autre, même pour une période transitoire, quel sens, quelle direction donner à la révolution? Cela ne paye pas forcément de vouloir à tout prix jouer les modérés.

Mais, parlons de révolution. Si la révolution populaire à laquelle croient certains d’entre nous est impossible, que nous reste-t-il dans notre situation actuelle? Notre immobilisme et notre impuissance que nous essayons de remplir par des mots, les plus longs, les plus remuants que l’on puisse trouver, ou l’usage de la force comme semblent le préconiser certains? Évidemment, ceux  qui ont fait cette dernière option n’écrivent pas, ne parlent pas beaucoup, ne crient pas sur tous les toits ce qu’ils ont l’intention de faire, comment et quand ils vont déclencher leurs opérations. Nous ne demanderons donc pas aux partisans de l’usage de la force de venir nous exposer leurs plans et donc de nous dire comment ils s’y prendraient pour épargner le sang des Togolais innocents.

Mais, pour des gens comme nous qui privilégient le soulèvement populaire, voulant éviter la moindre effusion de sang, autant que possible, même s’ils ne rejettent pas définitivement l’autre option, il importe que l’ont recoure au verbe, mais au verbe efficace. C’est, à mon avis, dans ce sens que nous prenons la plume et la parole. Et c’est aussi dans ce sens, je crois, qu’il faille situer la chronique de Kodjo Epou de cette semaine. Pour moi, c’est d’abord l’illustration de la chronique, les portraits juxtaposés, linéaires, de quatre hommes et d’une femme, tous des responsables de partis d’opposition qui me frappe, qui suscite dans mon esprit  des questions. Quatre hommes et une femme (certains manquent encore peut-être à l’appel ) représentant les deux mouvements qui ont lancé la désobéissance civile.  Quatre hommes et une femme au regard intelligent, derrière des lunettes ou les yeux nus, affichant, qui le sourire malicieux, main au menton ou non, de l’homme serein, réfléchi,  sûr de ce qu’il se prépare à faire,  qui l’air préoccupé et grave du visionnaire qui scrute un  horizon  encore incertain et trouble, qui la mine endurcie et fermée de l’homme d’action déterminé à aller jusqu’au bout de ce qu’il a résolu de faire. Ces différentes expressions du visage   nous inciteraient normalement à croire que ces responsables sont non seulement conscients de l’ampleur et du caractère historique de la tâche à accomplir, mais aussi qu’ils possèdent les moyens de tous ordres pour y parvenir. Dès lors, on peut se demander pourquoi tous ces hommes et cette femme, de même que ceux dont les portraits ont été omis, de toutes leurs forces, moyens, talents, visions conjugués, avec le soutien des populations qui sont prêtes à les suivre, pourquoi ils n’arrivent pas à nous conduire  à bon port.  A moins que les mimiques figées affichées soient simplement des masques faciaux comme des acteurs savent en composer au théâtre.

 

Kodjo Epou a évoqué certaines des raisons de l’insuccès enregistré jusqu’ici. Si l’on ne s’en tenait qu’à l’image, on se demanderait pourquoi faut-il quatre portraits? En fait, dans cette situation, un seul n’aurait-il pas suffi, un ne vaudrait-il pas mieux que quatre, dix, vingt…? Quatre, dix, vingt qui parlent avec des voix discordantes, qui se critiquent (cela peut parfois être positif, j’en conviens), mais pire, des voix de quatre, dix, vingt hommes et femmes qui s’entredéchirent. Tels qu’ils sont présentés, illustrant la chronique de Kodjo Epou, ces portraits n’évoquent-ils pas plutôt des affiches électorales, donc de candidats en compétition pour…Pour quoi? La tête de l’opposition? Une éventuelle nomination à la Primature? Ou simplement des sièges à conquérir pour leur parti dans une prochaine Assemblée Nationale? Tout cela constitue-t-il la priorité du moment?

Ces portraits me renvoient à une autre image, de 1990, celle-là, à la une de l’un de nos tout premiers journaux après le soulèvement populaire du 5Octobre : trois hommes, trois avocats en robe, qui ont posé ensemble pour le photographe, en plan moyen,  affichant également un sourire malicieux, supérieur même et déterminé de gens qui savaient ce qu’ils allaient faire, qui respiraient l’harmonie dans la mission à accomplir. Comment ne pas faire confiance à ces hommes-là? Bien sûr qu’ils n’étaient les acteurs du soulèvement du 5 octobre, mais n’avaient-ils pas tout pour inspirer confiance plus que les jeunes étudiants à l’origine du mouvement? Diplômés, maîtres, vedettes des barreaux, détenteurs de l’éloquence, qu’on admirait dans le prétoire, impressionnants,  dans leur robe, en tout cas plus mûrs que les jeunes du 5 Octobre …personne ne pensait alors qu’entre les mains de tels hommes la démocratisation du Togo pourrait échouer. Deux d’entre eux deviendront Premiers ministres, l’un d’abord porté au pouvoir effectif par la Conférence Nationale Souveraine, avant d’être installé à la Primature selon le bon plaisir d’Eyadema, contre la volonté d’une majorité de la population interloquée, estomaquée, mais impuissante, le second, nommé par le fils du dictateur, récompensé pour bons et loyaux services dans la fabrication de l’APG dont celui-ci avait besoin pour donner un vernis de légitimité au pouvoir usurpé. Le troisième avocat était devenu ministre dans les conditions que vous connaissez déjà. Mon intention n’est pas de polémiquer inutilement. Cependant, si on me demande de commenter aujourd’hui cette image de 1990 que nous avions eu alors la naïveté  de prendre pour celle de combattants intrépides et désintéressés de la démocratie, de défenseurs de la cause du peuple, je dirai sans ambages, tout court : trois chasseurs de postes à l’affût!

La raison pour laquelle j’évoque tout ceci, c’est qu’à différents moments de notre histoire récente, des hommes et des femmes émergent ainsi, ayant tout pour que le peuple aie confiance en eux, pour que nous croyons en leurs paroles, que nous suivions leurs mots d’ordre, répétions les slogans qu’ils lancent dans les meetings, les manifestations de rue…pour aboutir finalement où? A l’impasse. Parfois lorsque ces hommes et ces femmes sont parvenus à leurs propres fins.

C’est bien à dessein que dans l’un de mes derniers articles, j’avais fait allusion à la pièce de Moorhouse Apedo-Amah, Agbalevi. Le personnage à qui l’on demande d’avancer, de faire de grands pas décisifs (dans un langage imagée, cela se dit « soulever le pied »)  soulève un genou, restant sur place. Faire la différence entre soulever le pied et avancer, est-ce  ce genre de discernement qui nous manque? Pire, faire du sur-place et croire que nous avançons, est-ce notre maladie congénitale?

Pas plus qu’Agbalevi n’évolue en chantant ou en répétant : « Formidable! Exceptionnel!Extraordinaire! », nous n’évoluons pas en répétant des mots et des mots, quelque beaux qu’ils soient.

Tous les citoyens qui ont cru au mot d’ordre de désobéissance civile et l’ont suivi jusqu’ici, ont des raisons aujourd’hui de douter, de se demander où nous en sommes, si cela ne va pas se terminer comme se sont terminées les aventures commencées avec les hommes en robe dans les années 90. Et s’il ne nous reste finalement que des mots, des mots pour nous défouler. Parmi les voix discordantes qui s’élèvent çà et là, des responsables du CST et de l’Arc-en-ciel, ou d’autres politiciens se réclamant de l’opposition, n’y en a-t-il pas qui semblent nous préparer à accepter une participation aux législatives, quelles que soient les conditions dans lesquelles elles sont organisées? Même s’il s’agit d’aller occuper les sièges d’une Assemblée Mouton, comme je l’écrivais le 8 octobre dernier : « Qui veut… une assemblée  ? »

La révolution est possible si nos responsables ne sont pas d’abord en compétition, à l’affût pour prendre la tête de l’opposition, pour accéder à la Primature, entrer dans un prochain gouvernement, gagner des sièges à l’Assemblée Nationale à tout prix, même dans une assemblée mouton. La révolution est possible si nous ne confondons pas le pied soulevé d’Agbalevi avec la marche véritable, la vraie évolution.

Sénouvo Agbota ZINSOU

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