Quand on a avalé le chameau

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C’est en vain que nos politiciens se laissent entraîner dans le piège du juridisme stérile. 

« Guides aveugles, qui filtrez le moustique, mais avalez le chameau! »1
C’est Jésus qui apostrophait ainsi, bien sévèrement, scribes et pharisiens hypocrites, qui font toutes leurs œuvres pour être vus des hommes, pour être salués, loués, gratifiés de titres de maîtres par-ci, de docteurs par-là…,ceux qui«nettoient le dehors de la coupe et du plat, alors qu’au-dedans ils sont pleins de rapine et d’intempérance » ( verset 25).
Les effets d’annonce, pourvu qu’ils permettent à nos dirigeants politiques de se maintenir sur la scène publique, voilà bien ce qui nous reste. Beaucoup de leurs actes et discours n’ont pas d’autres mobiles.

En effet, quand, comme dans la crise togolaise qui dure au moins depuis 1990, ceux qui ont la prétention de guider le peuple ont déjà avalé le chameau, que leur reste-t-il à faire? Filtrer le moustique pour donner le change, pour donner l’impression qu’ils servent à quelque chose, qu’ils défendent toujours la cause du peuple togolais? Point n’est besoin de définir ici le chameau, avec ses bosses, sa graisse, ses énormités. Ce que nous savons tous est que le chameau n’est pas encore digéré, que sa chair, sa graisse, ses os, ses poils nous constipent tous, que nous étouffons de cette chose indigeste, que certains en ont la diarrhée, que, hormis ceux qui se délectent encore de sa viande, nous en avons tous le dégoût, que nous trouvons répugnant de continuer, même à y toucher. Cependant, il y en a parmi nous qui ont pris l’habitude de la consommation du chameau, à tel point qu’il leur est aujourd’hui difficile, voire impossible de cesser d’en manger et qui crient, réclament :

« La viande! La viande! La viande! » comme la foule, tout excitée et gesticulant, dans La Tortue qui chante2

Ils sont engourdis, alourdis, à force d’être constipés, parfois vomissent, mais ne renonceront, pour rien au monde à la consommation du chameau. Au contraire, ils veulent vanter ses vertus, servir ou vendre sa viande à tous comme la meilleure du monde !

J’ai écrit une série de sept articles sur le vertige, non seulement celui que j’éprouve journellement en pensant à l’état du Togo, mais aussi celui qui fait tourbillonner la tête à des millions de Togolais, les empêche de dormir. Pour ne prendre que l’exemple de la diaspora togolaise, quand je me pose la question de savoir comment des dirigeants responsables qui prétendent s’occuper du destin de tous les Togolais, unir tous les Togolais, aient pu admettre que près d’un million de citoyens que cette question taraude, qui n’ont rien fait pour mériter ce sort, soient privés de leurs droits civiques, il n’y a que deux réponses possibles :

-soit que la Constitution togolaise ne reconnaisse plus aucun droit aux citoyens résidant à l’extérieur,
-soit qu’il n’y ait rien de tel dans la Constitution togolaise, mais que les dirigeants actuels, qui n’ont en fait pas besoin de constitution pour assouvir leur soif, pour atteindre leur objectif unique de confiscation du pouvoir, se moquent bien de la diaspora.
Une telle réflexion relèverait de la logique la plus élémentaire.

Le plus curieux, c’est que ces dirigeants, je veux dire ici ceux de l’opposition, n’hésitent pas à recourir aux soutiens des Togolais de l’étranger pour prendre part aux élections!
Et, comment ne pas penser que, se moquant d’une partie si importante de la population du Togo, ils se moquent de l’ensemble des Togolais?

Si nous réfléchissons bien sur ce que ce système nous fait avaler et veut nous faire avaler encore, il n’y a ni constitution, ni institution, ni scrutin, ni concertation, ni dialogue qui aient quelque importance, quelque sens même au Togo. C’est en vain que nos politiciens se laissent entraîner dans le piège du juridisme stérile. Ce n’est pas cela qui sauvera le Togo( a-t-on déjà oublié le mouvement ou plutôt le slogan qui avait tant agité nos populations, « Sauvons le Togo?“). La seule chose qui importe pour le régime est le pouvoir et les tenants du pouvoir sont prêts, avec arrogance quand ils en ont la possibilité, avec un semblant de concertation avec les autres Togolais qui constituent la majorité réelle du peuple, à tout faire pour conserver ce pouvoir.

On a convoqué les prétendus députés à l’assemblée nationale. Pourquoi donc ? Pour filtrer le moustique! Peut-être tout l’intérêt du moustique est-il qu’il bourdonne. Et, l’entendant bourdonner, nous nous flattons de justifier notre existence.

C’est tout comme on appelle les citoyens à se rendre aux urnes. Tout comme on avait appelé hier les populations à d’autres prétendues consultations, les politiciens à d’autres semblants de tables de négociation, cadres de dialogues, supposés accords. L’objectif, personne n’en doute est le même : comment faire pour que le pouvoir reste aux mains du même clan? Ayant avalé le chameau pendant des années, des mois, que peuvent-ils faire aujourd’hui?

Que ces soi-disant guides, aveugles, nous demandent comment ils ont avalé le chameau et nous le leur dirons : crimes, meurtres, fraudes, mensonges et fourberies de toutes sortes ont pris dans notre pays un goût délicieux, enrobés de saveurs artificielles de postes de ministres, de députés, d’enrichissement et nos guides les ont avalés depuis des années et ils sont encore prêts à en avaler.
Mais, étaient-ils vraiment aveugles ou ne voulaient-ils simplement pas voir? Je pencherais plutôt pour le premier cas : aveugles, n’ayant pas une véritable vision d’avenir pour la nation, aveugles ou aveuglés par l’énorme chameau, les avantages qu’ils croyaient pouvoir tirer de la consommation de sa viande, de sa graisse, de la succion de sa moelle épinière, ils se sont jetés dessus.
A moins d’un mois de ce que dans notre pays on veut encore appeler « élection présidentielle », nos « honorables députés » sont appelés…à quoi? Le savent-ils au juste? Simplement, recommencer à donner de temps en temps un coup de torchon au dehors de la coupe et du plat remplis de rapine et de fourberies ! Que vont-ils pouvoir faire, les « honorables » que pendant des années, au moins dix ans, ils n’ont jamais eu l’occasion, le temps, le pouvoir réel, la volonté, les mains libres de réaliser? Filtrer le moustique ! Le tourbillonnement, l’errance, comme manière d’être !

Soyons sérieux! Si au moins, pour une fois, les politiciens qui se disent de l’opposition pouvaient saisir l’occasion pour dire un non unanime et catégorique, mais bien réfléchi qui serait le commencement, le déclenchement de ce que le peuple togolais attend depuis des décennies, à savoir le rejet définitif du chameau.

Allez donc, Mesdames, Messieurs les députés, encore une fois filtrer le moustique.

Sénouvo Agbota ZINSOU
 

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