Quand nous entendre bruits canon-la [ Sénouvo Agbota ZINSOU]

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Ce sont des primitifs, ou plutôt des comédiens jouant à être des primitifs qui parlent, ou de grands enfants. Juste pour se conformer à l’idée que l’on se faisait d’eux ou que, n’ayant aucun sens de la marche de l’Histoire, certains veulent toujours se faire d’eux :
« Merci, papa, qui fabriquez canon boum ! boum1
Merci, papa qui fabriquez argent
Merci, papa qui fabriquez église jolie-jolie
Quand nous entendre bruit canon-là,
Nous trembler Kiti-kiti !
Quand nous boire un peu eau-de-feu-là,
Nous contents jusqu’à mourir gbloyo-gbloyo !
Quand nous voir argent-là
Nous être ensorcelés comme par grand sorcier !
Quand nous regarder bonnes choses civilisation
Nous rester comme ça, bouche bé-bé-é-é-é… ».

Principale règle : trembler devant la force militaire, c’est le premier don gratuit, hérité de la colonisation.

Lorsque Sarkozy, alors Président de la France et homme tout-puissant dans les anciennes colonies, demi lettré, historien de dimanche, ignorant complètement dans quel sens souffle le vent de l’Histoire, incapable donc d’y entrer lui-même, envoyait ses blindés et ses avions de guerre, déloger le Président Laurent Gbagbo et massacrer des Ivoiriens, il ne pensait certainement pas à l’ampleur des conséquences de son acte sur l’Histoire. Cet homme, resté en dehors de l’Histoire, ou au moins totalement en retard par rapport au temps que nous vivons, croyait, d’après les seules connaissances qu’il avait de ceux qu’on appelait les primitifs, que tout cela serait vite terminé, grâce à lui, qu’il rééditerait les exploits des conquérants qui, dans les années 1880, avaient réduit les hommes opposés à la domination de l’Europe dans le monde entier et les avaient remplacés par des roitelets à leur solde.

« Lorsque nous voyons argent-là, nous être ensorcelés comme par grand sorcier ». La corruption crée, il est vrai, un terrain favorable pour amener certains Africains à accepter que la volonté de M. Sarkozy soit faite, dans les anciennes colonies…Comme en Europe ! Non, cela, il l’ignore. Il faut donc l’ignorer pour qu’on ne dise pas, par exemple, qu’il existe une Italie de Berlusconi ou même une France de Sarkozy où cet homme est impliqué dans plusieurs affaires d’argent, traîné de tribunal en tribunal. Toujours ignorant que la nature humaine, faite de la même substance, qui est donc la même sous presque tous les cieux, un demi-habile, comme dirait Pascal, du nom de Sarkozy était persuadé que les Africains sont les seuls hommes au monde que le miroir de l’argent éblouit. Qu’après les bombardements meurtriers, l’argent apportera la « pacification » souhaitée, comme autrefois.

Ou si cela ne suffit pas, il faudra y ajouter quelques ponts, quelques routes pour que nous « restions bouche bééé devant les bonnes choses civilisation » ! En sorte que l’Occident continue, après cette pacification » donc, sans vergogne, sans aucune crainte de piller l’Afrique. Même si pour cela, l’Occident doit marcher sur des milliers de victimes.

Seulement voilà : à Abidjan, mais aussi à Ouagadougou, à Cotonou, Accra, Yaoundé, Bangui, Johannesburg…il souffle un vent pareil à celui qui avait ouvert les yeux de nos peuples sur la nécessité de l’indépendance ou sur la nécessité de la fin de l’apartheid en Afrique du Sud…un vent appelant à la dignité avant tout, tel que ni les canons, ni l’argent, ni la fausse religion, ni les prétendues « bonnes choses civilisation », ni aucune sorte de drogue, rien ne peut plus nous faire perdre de vue la volonté d’être nous-mêmes, de décider pour nous-mêmes de notre devenir.
Ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire et qui donne lieu aujourd’hui au procès de Laurent Gbagbo à la CPI est simplement révoltant, non seulement pour ceux qui sont gagnés par ce vent de l’Histoire, mais pour toute conscience éprise d’une justice qui ne soit pas celle de ceux qui détiennent, ou prétendent détenir la force des armes, la puissance de l’argent et qui veulent inculquer aux Africains cette fausse idée que la civilisation vient forcément de l’Occident. Révoltant pour ceux qui veulent savoir la vérité : qui sont, où sont les victimes réelles, qui sont, où sont les vrais criminels ?

L’argent qui sert à l’achat des consciences est abondamment utilisé comme seconde arme. Et ceux-là mêmes qui achètent les consciences, ceux longtemps protégés par la France dans la Côte d’Ivoire de Houphouët-Boigny ou dans celle de Ouattara, comme dans le Togo d’Eyadema, puis de son fils, réfléchissant un peu, sauront qu’ils sont en marge de l’Histoire. Certains hommes politiques de cette France, superficiels, oublient qu’elle est le pays des droits de l’Homme, quand il s’agit des anciennes colonies. Jacques Julliard écrit :

« La politique politicienne est ce qu’il y a de plus superficiel dans l’homme ; la politique des croyances est ce qu’il y a de plus profond,de plus enraciné, de plus immuable. »

Il s’agit, sur un plan laïc, de la croyance aux valeurs humaines, sans lesquelles la politique n’a aucun sens. Lorsque l’on place la prise et l’exercice du pouvoir avant l’Homme, il est permis de se demander où nous mènent les tenants d’une telle conception de la politique. Quant à cette Europe qui veut nous donner des leçons de démocratie et de bonne gouvernance, quel crédit veut-elle que nous accordions aux discours et aux actes de certains de ses dirigeants ?

La Côte d’Ivoire de Houphouët-Boigny, vitrine de l’Occident en Afrique, était-elle réellement bien vue par ceux qui la voulaient telle et qui voulaient la faire voir comme telle ? Cette Côte d’Ivoire là, était-elle vraiment sur la trajectoire de l’Histoire ? Et celle d’aujourd’hui, celle gagnée à Ouattara, plutôt grâce aux armes de Sarkozy que grâce à un jeu démocratique clair pour tous les Ivoiriens, pour combien d’années est-elle partie pour durer, pour prospérer, une, indivisible, stable, pacifique ? Seuls des hommes ayant une vision étroite de l’Histoire peuvent affirmer que la crise ivoirienne est définitivement derrière nous. Chirac pouvait bien dire, devant les cameras du monde entier, qu’il ne pouvait pas ne pas aider le fils d’un ami de la France à succéder à son père, même s’il se révèle que ce fils, dont la population concernée ne veut pas comme président, a dû massacrer au moins 2000 de ses concitoyens pour y parvenir. Personne ne viendra le capturer pour le traduire devant la CPI, au contraire… Et quand aurons-nous simplement une enquête sur le coup d’État sanglant qui a vu l’assassinat du premier Président du Togo?

Il n’y a que deux catégories de chefs d’État dans les anciennes colonies : ceux qui sont favorables à l’ancienne puissance colonisatrice, les plus nombreux, naturellement, qui représentent le camp du Bien, et ceux qui ne sont pas prêts à la laisser disposer des richesses du pays, souvent isolés, appartenant au camp du Mal.

La première catégorie est soutenue, au besoin, elle est mise en selle par l’ancienne puissance colonisatrice. La deuxième catégorie est vue et traitée en ennemie. Et sous prétexte de restaurer la démocratie, l’ancienne puissance s’autorise à intervenir militairement pour imposer les représentants de la première catégorie au détriment de ceux de la deuxième. Qu’on ne nous parle pas de résolutions de l’ONU. Nous savons tous ce que c’est.

Les hommes de la deuxième catégorie sont ceux que l’on capture et que l’on traduit devant la CPI pour crimes contre l’humanité. Jamais ceux de la première. De Patrice Lumumba à Laurent Gbagbo, en passant par Sylvanus Olympio, Thomas Sankara, Kadhafi où est la différence ? Elle est simplement dans la manière de les écarter du pouvoir ou de les éliminer physiquement. Certains politiciens de l’Occident n’ont pas évolué.

Il y a, cependant des raisons, d’être optimiste : la manière dont nos populations réagissent au procès de Gbagbo. Tôt ou tard, l’Histoire s’imposera. Nous allons gagner.

Sénouvo Agbota ZINSOU

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