Explosif ! Pr. Mamadou Koulibaly : « A l’Est de chez nous, il y a la démocratie »

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CE DEBUT du mois de décembre 2012 nous a donné l’occasion de voir, à l’est de notre pays, des populations donner une leçon de démocratie. Le cas des élections présidentielles et législatives du Ghana devrait faire réfléchir la classe politique ivoirienne, les élites intellectuelles, les militants de tous les bords et les populations en général, elles qui sont ici prises en otages par une poignée de politiciens.

Le Ghana et la Côte d’Ivoire ont presque le même âge et le même profil démographique. Les deux pays sont peuplés chacun de 23 millions d’habitants environ. La pyramide des âges est pareille dans les deux cas, avec une population à forte composante jeune. On y retrouve les mêmes structures de population, avec plusieurs ethnies et une diversité religieuse faite de chrétiens et musulmans de toutes obédiences, ainsi que des religions traditionnelles bien ancrées.

Au Ghana, pendant nos dix ans de crise, il y a eu deux fois des élections présidentielles sans qu’il n’y ait eu la guerre, la rébellion, les assassinats, la fermeture de frontières, les réfugiés et autres calamités que nous avons rencontrées à chacun des scrutins présidentiels ivoiriens.

Nous avons dépensé, entre les audiences foraines et les législatives, plus de 500 milliards de fcfa au bas mot pour l’identification, la Sagem, les élections, les listes électorales, les accords de paix, les réunions du CPC de l’APO etc., pour arriver à un vote lors duquel seulement cinq millions et quelques électeurs se sont exprimés sur six millions environ qui avaient été enrôlés. Au Ghana, sur les 23 millions d’habitants, il y a eu plus de quatorze millions d’électeurs enregistrés et près de onze millions de suffrages valablement exprimés. Il n’y a pas eu d’exclusions, il n’y a pas eu de liste grise ou blanche, il n’y a pas eu de recoupement, de recherche de fraudeurs, de chasse à l’étranger et leurs élections n’auront pas couté 500 milliards de francs cfa. Six millions de votants sur les 23 millions d’habitants, cela représente 26% environ d’Ivoiriens qui ont participé au scrutin, là où, au Ghana, ils sont au-delà de 60%.

Comment se fait-il qu’avec le même profil de population, nous en soyons arrivés à exclure du calcul du consentement collectif près de dix millions de nos concitoyens pour donner le droit de vote uniquement à cinq millions de personnes, qui elles mêmes, après avoir voté, ne sont pas arrivées à s’entendre sur le résultat des votes, plongeant ainsi le pays dans une guerre aux conséquences profondes, durables et générales? Quatorze millions de Ghanéens ont eu la possibilité de voter et ont, avec un taux de participation 79,43%, choisi leurs élus, sans effusion de sang, même s’il y a encore quelques manifestations observables à Accra.

Une première explication est que nos partis politiques sont plus tribalistes que les partis politiques ghanéens. Ce tribalisme amène les partis à agir comme si les élections opposaient uniquement quelques composantes organisées de notre pays autour de tribus et d’ethnies de leurs leaders. Les Bété représentent l’ouest et mobilisent autour d’un candidat les votes des tribus de cette zone. Le parti Bété fait enrôler ses militants, donc ses ressortissants, plus les alliés des tribus proches de l’ouest. Tous ceux qui sont à l’ouest et n’entrent pas dans cette logique du « pouvoir Bété », même s’ils sont Bété, doivent s’abstenir ou sont traités en parias ou bien sont soupçonnés d’être des infiltrés à évincer des listes. Ils ne sont pas de vrais Ivoiriens à 100%.

Les Baoulé aussi se mobilisent pour le parti des Baoulé et leurs alliés Akan du Centre du sud et de l’est. Le pouvoir Akan doit s’affirmer et le parti Akan se bat pour l’enrôlement de ses militants en priorité, ce qui signifie que tous ceux vivent en pays Akan et qui ne sont pas dans le parti Akan doivent s’abstenir ou sont soupçonnés d’être des fraudeurs ou des étrangers qui doivent tomber sur le coup de l’ivoirité. Ils ne sont pas de vrais Ivoiriens à 100%. C’est le parti qui enrôle, comme le parti Bété.

De même, les Dioula et leur parti de la grande famille des gens du nord mobilisent eux aussi pour la victoire de leur candidat et pour installer le pouvoir Dioula, trop longtemps frustré, soupçonné de ne pas être de vrais Ivoiriens et de vouloir contrôler le pouvoir politique, après celui de l’économie, que l’on dit être dans leurs mains. Ici aussi, c’est le parti qui enrôle tous ceux qui sont Dioula. Et ceux qui sont soupçonnés de ne pas être favorables à l’idéologie du pouvoir Dioula sont priés de s’abstenir, sinon d’aller se faire voir ailleurs, car ils n’ont aucune dignité et méritent la mort.

Pour les élections dans notre pays, ce sont les partis politiques qui ont fait l’enrôlement de leurs militants. Et comme les partis sont tribalement et ethniquement déterminés, l’enrôlement est présenté comme un combat, une lutte pour savoir qui peut enrôler le plus de monde et qui peut contrôler la liste électorale. Les Ivoiriens qui étaient en âge de voter mais qui refusaient le contrôle des partis politiques sur eux n’ont pas eu de place dans les files d’attente des bureaux d’enrôlement. Ceux qui, parmi eux, ont pu se faire enrôler n’ont pas eu leurs cartes à la distribution. C’est ainsi plus de 500.000 personnes qui n’ont pas pu voter parce que n’ayant pas eu de cartes ni d’identité ni d’électeurs. Dès lors, notre liste électorale n’était que la liste des votants militants et sympathisants des partis politiques et non une liste des électeurs ivoiriens. Au moyen de différentes formes de violences, de nombreuses personnes ont été exclues de cette liste, et pour des milliards de francs dépensés, nous n’arrivons aux élections qu’avec à peine 5 millions de suffrages exprimés alors que, depuis les accords de Marcoussis l’Etat avait mis à la disposition des partis des financement sans bases légales qui auraient dû permettre un bien meilleur enrôlement.

Les partis peuvent-ils ainsi contribuer à la promotion de la démocratie ? La réponse est clairement négative. En Côte d’Ivoire, la plupart des partis politiques agissent en syndicats de groupes ethniques et tribaux. Pourtant, au regard des expériences passées, il est permis de douter de la pertinence de l’idée selon laquelle certains partis « contrôleraient » certains espaces territoriaux. En effet, si ces derniers ont des zones d’influence géographiques, ils n’y ont en revanche qu’un très faible ascendant sur l’encadrement des populations. Globalement, lorsque l’on observe les taux de couverture de l’enrôlement selon les départements et les influences partisanes, il n’apparait pas évident que les partis aient utilisé leur influence pour répondre aux préoccupations des populations en âge de voter et mobiliser ainsi les électeurs pour les inciter à rechercher leurs documents administratifs et à aller s’inscrire sur les listes électorales. Cela est vrai pour tous les partis et pour l’ensemble du territoire. Ainsi, à la veille de la présidentielle de 2010, le RDR était à 45% de non enrôlés à Odienné, 56% à Mankono et 57% à Séguéla, tandis que le PDCI-RDA était à 28% à Tiébissou, 50% à Bondoukou, 39% à Abengourou. Le FPI, quant à lui, était à 34% à Issia, 57% à Vavoua, 37% à Divo et 27% à Adzopé, alors que l’UDPCI était à 59% à Bangolo et à 62% à Biankouma. Cette incapacité avérée à enrôler  efficacement les électeurs sonne le glas du mythe des prétendus « bastions » de tel ou tel parti politique.

Le président élu du Ghana, à lui seul, a eu plus de voix que nos deux candidats réunis au second tour. Son adversaire non élu a eu, lui aussi, plus de voix à lui seul que nos deux candidats réunis. Au Ghana, ont voté les ghanéens qui avaient le droit de le faire, en Côte d’Ivoire n’ont voté que ceux auxquels les partis politiques ont donné le droit de voter. Au Ghana, ils ont renforcé leur démocratie, en Côte d’Ivoire, nous avons renforcé la particratie.

Une autre leçon à tirer des élections chez nos voisins de l’Est est que le vainqueur a eu 50,70% des suffrages exprimés et que son adversaire a terminé avec 47,74%. Mais il n’est venu à l’esprit de personne, pour le moment en tout cas, de dire que le scrutin était tellement serré qu’il fallait que les deux groupes s’entendent pour partager le pouvoir. Le discours ambiant ici chez nos politiciens, selon lequel aucun groupe à lui tout seul ne peut gouverner le pays, n’a pas cours au Ghana. Même si le score final avait été de 50,01% contre 49,99%, il n’y aurait pas eu de demandes ou de velléités de partage de pouvoir sous le prétexte que le vaincu est tout aussi méritant que le vainqueur. «Avec un tel score si proche de la victoire c’est comme si lui aussi avait gagné. Il représente lui aussi quand même 49,99% de la population et il serait injuste de l’exclure de la gestion des affaires publiques», nous aurait-on dit ici. En Côte d’Ivoire, on aurait entendu un tel discours pour demander un partage du pouvoir, mettre en place un gouvernement de réconciliation pour ne pas frustrer 49,99% de la population de leur quasi victoire. On aurait demandé un gouvernement d’union nationale, d’unité nationale ou de large ouverture pour tenir compte du scrutin qui aurait montré que le vaincu est tout aussi représentatif que le vainqueur. Dans une démocratie, les élections ne sont pas un exercice de sondage pour savoir quelles sont les principales forces qui doivent partager le gâteau et qui doit tenir le couteau pour le couper et donner les parts aux uns et aux autres. Ceci n’est pas de la démocratie, c’est du patrimonialisme, de la kleptocratie, de la mauvaise gouvernance démocratique. Dans ce type de cas, les partis, du fait de leur caractère ethnique, ressentent de véritables frustrations géopolitiques et tribales. Une défaite n’est pas l’échec d’une campagne politique ou bien la non acceptation d’un programme politique par une majorité des votants (programme qui n’existe presque jamais, sinon pour faire plaisir à la communauté internationale qui observe qu’elle a bien à faire à des partis et non des factions). Une défaite électorale est ressentie comme l’exclusion de groupes ethniques, généralement celui du chef du parti et son candidat naturel, de la gestion du pouvoir de l’Etat patrimonial. Une défaite est ressentie comme la victoire d’un autre groupe tribal ou ethnique sur celui du vaincu. Et les tribus n’aiment pas perdre la face vis à vis d’autres tribus. Donc la guerre tribale arrive tout de suite après les élections. Les coups d’Etat, les rébellions s’inscrivent dans cette logique de lutte pour le contrôle de l’Etat patrimonial.

Dans une démocratie, une élection sert à répondre à deux questions : qui va gouverner l’Etat et quel sera le programme qu’il va appliquer pendant son mandat. Il ne s’agit pas d’un exercice de sondage pour savoir qui est le plus populaire ou bien quel est le rapport de popularité entre des hommes ou des groupes ethniques. Il ne s’agit pas de savoir quelle est l’ethnie qui va gouverner le patrimoine de l’Etat et le redistribuer en se remplissant en priorité les poches au passage, mais de déterminer qui va assumer les responsabilités de mettre de l’ordre dans l’Etat et rendre compte de sa gestion lorsque les populations demanderont des comptes. Le Ghana est plus démocratique que patrimonialiste. En Côte d’Ivoire, l’Etat est tout simplement encore patrimonialiste et les élections servent juste à savoir quel est le groupe ethnique le plus nombreux et le plus puissant, toute alliance faite.

Enfin, et ce n’est pas la moindre des leçons, comme dans toute compétition, le vaincu peut contester les résultats. C’est son droit. Dans un état de droit, les procédures sont connues, le vaincu doit les suivre pour présenter ses requêtes. Alors qu’au Ghana, cette pratique s’est déclenchée presque automatiquement, en Côte d’Ivoire, les défaites électorales donnent lieu à des bagarres de rues entre supporteurs facilement identifiables puisque marqués ethniquement. Les crises post électorales naissent plus facilement sous les régimes d’Etat patrimonial que sous les régimes démocratiques. D’ailleurs, les Ghanéens ont bien compris par leurs propres expériences et celles de leurs voisins de l’ouest que très souvent, les crises électorales sont liées aux manipulations de l’opinion par les militants politiques. Pour éviter que les militants des partis politiques prennent en otage les populations dans une crise post électorale,  qui souvent ne sert qu’à cacher l’échec de la stratégie adoptée et la honte de le reconnaître, les Ghanéens ont simplement procéder au dépouillement des urnes en public, et non pas entre quatre murs avec seulement les représentants des partis et ceux de la commission électorale. Après la fermeture des bureaux de vote, tous ceux qui ont voté dans les bureaux se retrouvent autour des délégués statutaires, dans des lieux ouverts et transparents. Les urnes sont vidées et les décomptes sont effectués en présence de tous, avec un cordon de sécurité, et les résultats affichés devant tout le monde. A la fin, les résultats du bureau sont proclamés, les procès-verbaux sont signés et tout se passe en présence de la presse écrite, de la radio, et de la télévision. Il faut savoir qu’au Ghana, il n’y a pas qu’une chaine de télévision monopole du parti au pouvoir, mais qu’il y a des télévisions libres, des Web TV qui diffusent par le biais d’Internet, des radios indépendantes qui communiquent, diffusent en temps réel les travaux de dépouillement. En partant de ces endroits, aucun militant n’ira dire à sa direction «nous avons gagné, mais ils ont inversé les résultats». Cela réduit énormément les risques de crise post électorale. Au Ghana, la presse est plus libérale qu’en Côte d’Ivoire.

Il faut aussi noter qu’entre les élections, les populations qui seront en âge de voter aux prochaines élections peuvent commencer à s’enrôler. Tous les jours, la liste électorale est mise à jour et l’on n’attend pas le mois des élections pour présenter un calendrier qui viendrait presser les citoyens à aller se faire enrôler. De la même façon que les membres de la commission électorale sont payés tous les mois entre deux élections, de la même façon ceux au service desquels ils sont doivent pouvoir bénéficier de leur prestation permanente.

Au total, même si pour le moment à l’ouest, il n’y a rien de nouveau mis à part des violences habituelles, on peut dire assurément qu’à l’est, il y a la démocratie qui avance et s’ancre dans la tradition. Cela n’a pas l’air de toujours nous enchanter de l’entendre, mais le constat est clair: le Ghana se construit avec harmonie, à l’aide de plus en plus d’état de droit. Ils n’ont pas forcé le développement en imposant un consensus sur le mensonge, la violence, la vengeance, l’impunité et l’autocratie. Ils construisent un consensus sur la justice, l’état de droit et la liberté. Les différents chefs d’Etat du Ghana ne font pas le tour du monde à la recherche d’aumônes. Ils ont mis de l’ordre dans leurs institutions ; ils se sont mis à respecter leurs engagements vis-à-vis des plus pauvres ; ils ont mis fin au patrimonialisme des années terribles du Ghana ; ils sont devenus sérieux et le monde se déplace chez eux pour travailler avec eux. Nous n’avons pas besoin de courir le monde à la recherche de l’aide publique au développement. Faisons les réformes légales, juridiques, militaires et politiques élémentaires et l’investissement direct étranger viendra. L’investissement direct étranger est plus efficace que l’aide publique au développement quand on cherche l’émergence des marchés, des produits et des technologies. Et pour attirer l’investissement direct étranger, on utilise des appels d’offre au lieu des arrangements de gré à gré. Ca aussi, c’est une leçon que nos voisins de l’est nous donnent.

Mamadou KOULIBALY

Président de LIDER

 

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