Pr Magloire Kokouvi : On ne peut pas, même avec moins du tiers des votants, dire qu’on est président de tous les Togolais

0

Ce à quoi nous assistons là, je l’avais dis, les deux premiers mandats ont été obtenus sur des cadavres, ce troisième a été obtenu sur une débauche de milliards

Au Togo, le processus électoral de 2015 suscite toujours réactions et commentaires, si bien de la part des acteurs politiques que ceux de la société civile. Et si certains y trouvent une élection apaisée et « transparente », d’autres dénonce une élection toujours à sens unique. C’est le cas du Professeur Magloire Kuakuvi, Président de la Commission Episcopale « Justice et Paix », rencontré cette semaine par Courrier d’Afrique. Lecture!

Le Togo vient de boucler, un processus électoral avec à la clé la réélection du président sortant Faure Gnassingbé. Quels sont les enseignements que pouvons nous retenir de ce processus ?

De ce processus électoral, je retiens trois points essentiels. Le premier enseignement c’est la débauche de milliards qu’il y a eu de la part du président sortant et du président gagnant, on ne peut plus dire aux Togolais qu’il n’y a pas d’argent au Togo. Parce qu’être capable de faire des affiches de toutes les dimensions sur toute l’étendue du territoire avec des T-shirt, casquettes et autres bref, tout ce que nous avons appris, ça veut dire qu’il a des milliards à la pelle quelque part qu’on ramasse.

Le deuxième enseignement, c’est que Unir n’a pas été fair-play dans le refus des réformes constitutionnelles et institutionnelles. Il a fallu être à quelques jours de l’ouverture de dépôt de candidature du scrutin pour que nous soyons devant le fait accompli. Faure Gnassingbé candidat et on doit remettre le compteur à zéro. Je crois savoir que la même chose se passe actuellement au Burundi et le président Pierre Nkrurunziza a déjà dit que ce serai son dernier mandat. Au Togo nous n’avons rien appris de tel donc cela fausse le jeu démocratique et de plus il y a déjà des rumeurs de septennat et donc tout est flou on a attend de voir.

Le troisième et dernier enseignement, c’est que les députés de Unir sont trop sûrs d’eux-mêmes. Ils n’ont pas tiré les leçons de ce qui est arrivé aux députés burkinabè. Donc moi je leur conseillerais d’apprendre de l’histoire parce que c’est vrai le Togo n’est pas le Burkina mais les mêmes causes ont toujours les mêmes effets quelquefois au cours de l’histoire de l’humanité.

Vous vous sentez déçu du processus ?

Vous savez, les gens se croient toujours puissants au Togo ; à partir de Dalila par exemple, si on prend Mobutu, Ben Ali, Hosni Moubarak, tous ces gens là étaient si puissants dans leur pays, mais ils sont tombés. Donc je pense que le président Faure Gnassingbé aurait dû faire les réformes pour pacifier le Togo. J’étais même parmi ceux qui voudraient qu’il soit candidat même si l’ANC ne voulait pas en entendre parler dans un premier temps avant d’accepter d’aller compétir avec lui dans un second temps. C’est tout cela qui est aujourd’hui la déception sur le plan rationnel. Mais ce n’est pas aussi étonnant de voir des collègues universitaires soutenir le système. C’est humain cependant tout ce que nous demandons c’est l’humilité et qu’il ait la victoire humble.

Jean Pierre Fabre arrivé en deuxième position à l’issue de ces élections conteste toujours les résultats. Ses représentants à la CENI le proclament plutôt vainqueur et il compte a tout pris défendre sa victoire. Quelle conséquence pour le Togo ?

La conséquence c’est qu’on peut penser à du déjà vu et déjà entendu, mais cette fois-ci je ne sais pas sur quoi il compte. Nous avons eu vent des téléphones ‘’ Turaya’’, cependant le seul reproche que je leur fait, c’est qu’il n’ait pas envoyé également leur protestation à la cour constitutionnelle. Ce qui serait beaucoup plus légale même si cette cour constitutionnelle est à revoir. Je le dis parce que si la cour constitutionnelle ne leur donne pas raison, seulement là il y a la possibilité de saisir la CEDEAO ou encore Banjul pourquoi pas l’ONU. Je ne sais pas sur quoi ils comptent, ils disent que cette fois-ci c’est la bonne, j’ose espérer qu’ils ont les preuves de ce qu’ils avancent.

Le 16 Mai c’est le délai donné au comité d’accompagnement de l’OIF auprès de la CENI pour la proclamation des vrais résultats. Est-ce une stratégie perdue d’avance ?

Moi j’aurai souhaité vraiment qu’ils nous donnent leurs preuves, qu’ils publient ces preuves dans les journaux et nous les compareront à ceux que la CENI a proclamés. Si vous avez suivi les dernières élections au Ghana, le tribunal a mis trois mois pour étudier les protestions d’un perdant qui a finalement accepté avoir perdu. Au Togo la précipitation avec laquelle on avait annoncé d’une part la candidature de Faure Gnassingbé à trois jours prêts de la clôture du dépôt des dossiers, et de l’autre on est entrain de compiler les résultats quand brusquement, on s’arrête pour proclamer les résultats et dans deux gestes, trois mouvements, le président prête serment devant la cour constitutionnelle, on a l’impression qu’il précipite les choses pour que le camp d’en face n’ait pas le temps de protester.

Mais on évoquait aussi le délai constitutionnel ?

Je vous dis que, c’est de la ruse idéologique, parce que cette histoire d’élection financée par fond propre, on n’a pas besoin d’attendre l’approche du trois(03) Mai pour précipiter les choses. Lorsqu’on veut inaugurer les marchés dans les petits coins reculés, les forages et autres les moulins on n’attend pas ces dates. Nous constatons qu’on a juste attendu la dernière année du deuxième mandat pour précipiter les choses. Pour moi c’est un non évènement.

Le lundi 04 Mai 2015, la cour constitutionnelle a reçu le serment de l’ancien, nouveau président. Que doit-on attendre de Faure Gnassingbé dès les premières heures de ce 3ème mandat ?

Personnellement, la désinvolture avec laquelle il joue avec le destin du pays je ne m’attends à rien du tout. C’est un monsieur qui donne l’impression que son papa lui a donné le Togo comme un jouet de Noel et bien, il fait ce qu’il veut avec le Togo.

Je prends en exemple l’APG, les 68 recommandations de la CVJR, donc c’est un monsieur qui fait ce qu’il veut et il a même prétendu que nous savons qu’il ne parle pas souvent, moi je n’attends rien.

Les Togolais attendent dans les jours ou semaines avenir la formation du nouvel exécutif, quelle devrait être sa coloration ?

Est-ce que on doit attendre une coloration ? Depuis les années 1981 que moi je suis rentré au Togo, c’est les mêmes qu’on déplace sur l’échiquier gouvernemental. Le premier ministre actuel a déjà été Ministre de l’intérieur, Ministre de l’administration territoriale et donc on peut le retrouver ailleurs. Quand vous prenez le cabinet du président il y a des gens qui sont là depuis plus de 20 ans, on peut tout voir dans les jours avenir. Ils ont 5 ans devant eux, ils peuvent rentrer en léthargie pendant 4 ans et à l’approche de la cinquième année commencé encore à casser les rues et à s’agiter pour dire qu’ils ont encore comme à l’accoutumer des choses à finir. Cela durera au temps que ça durera mais sur le plan de l’histoire, il faut avoir la certitude que ça finit toujours.

Pensez vous que le candidat du CAP 2015 gagnerait mieux en allant former peut être-ce « gouvernent de transition » dont on parle pour relancer le Togo?

Les gouvernements de transition ou bien d’union nationale ne donnent rien au Togo, si non les Léopold Gnininvi ou encore Yaovi Agboyibo aurait changé quelques choses. Tant que vous ne verrez pas un projet commun de gouvernement avec des points clairs à suivre à défaut de démissionner, il ne faut pas croire à la possibilité, c’est de la carotte qu’on jette de temps en temps aux opposants africains pour qu’ils viennent « manger un peu » afin de se calmer.

Lorsque l’UFC lors de son accord avec ce pouvoir a promis qu’ils nommeraient ensemble les préfets, on a rien vu. Le Ministre Ohin des affaires étrangères et de la coopération était à Lomé et c’était une autre personne qui voyageait pour le Togo. Aujourd’hui, je crois qu’il ne faut pas être naïf, de toute façon à mon âge je ne crois pas à ces choses.

La solution selon moi serait que l’ONU nous aide comme en 1958 à organiser une vraie élection qui sera supervisée par eux- mêmes, et qu’elle proclame une fois pour toutes les gagnants. Ce à quoi nous assistons là, je l’avais dis, les deux premiers mandats ont été obtenus sur des cadavres, ce troisième a été obtenu sur une débauche de milliards.

C’est juste un million deux cent mille qui ont voté pour lui mais quand vous entendez le score de loin, vous allez croire qu’il n’y pas eu 48 mille abstention, et des bulletins nuls. Un million deux cent mille sur six millions, c’est ce que nous refusons dans une élection à un tour. On ne peut pas, même avec moins du tiers des votants, dire qu’on est président de tous les togolais.

Somme toute, c’est un président légal appuyé par une cour constitutionnelle légale mais je pense que quelque part il est illégitime, il n’a pas la caution de tous les togolais.

La priorité de Faure Gnassingbé devrait être une solution à la grogne sociale. Est-ce que vous pensez que le Togo dispose des moyens nécessaires pour répondre aux besoins des fonctionnaires ?

Sur la foi de ce que certains analystes ont publié entre la fin du deuxième et le début du troisième mandat, le Togo a largement le temps de résoudre les problèmes sociaux parce que certains parlent de 84 milliards dans la cagnotte, d’autres évoquent des rentrées au niveau de l’OTR de l’ordre de 458 milliards. On ne peut pas nous dire avec la débauche de milliards qu’on a vue dans la campagne au niveau du pouvoir , nous dire ne pas pouvoir satisfaire les fonctionnaires, moi je n’y crois pas.

Votre mot de fin ?

Je voudrais que les députés de Unir soient plus humbles, que le président de la république ait le courage de dire au peuple comme c’est le cas au Benin de combien de mandats il veut que le Togo le gratifie mais s’il veut être président à vie comme son père, la meilleure manière, c’est d’économiser les milliards des élections pour transformer la république du Togo en royaume. C’est plus sain à entendre que de faire croire qu’on est en république.

Courrier d’Afrique

Laisser une réponse