Ouattara doit être dégagé [Par Jean-Claude DJEREKE]

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“J’ai décidé de ne pas être candidat à l’élection présidentielle du 31 octobre 2020 et de transférer le pouvoir à une jeune génération.” Ces propos tenus devant les députés et sénateurs ivoiriens réunis à Yamoussoukro le 5 mars 2020 et pour lesquels il reçut immédiatement les chaleureuses félicitations d’Emmanuel Macron, Dramane Ouattara les a reniés le 6 août, veille de la fête nationale. Ce qui indigne ici, ce n’est pas seulement le non-respect de l’engagement pris par Ouattara mais le viol de sa propre Constitution. Ainsi, après le PDCI qui a choisi Bédié pour défendre ses couleurs à la prochaine élection, après le FPI (tendance Assoa Adou) qui a fait de Gbagbo un candidat unique bien que le nom de ce dernier ne figure plus sur la liste électorale provisoire et bien que son procès à la CPI ne soit pas terminé, Dramane Ouattara devient le candidat naturel du RDR, ce qui veut dire que nous aurons droit à un remake de 2020, comme si notre pays disparaîtrait sans ce trio.

Certains interprètes de la Constitution du 8 novembre 2016 parlent de compteurs remis à zéro. Pour eux, Ouattara a le droit de se représenter. Comme beaucoup d’Ivoiriens, j’aurais aimé que Boniface Ouraga Obou, le président du comité d’experts ayant rédigé ce texte constitutionnel, ouvre la bouche pour rappeler aussi bien à Ouattara qu’à ceux qui sont en train de l’induire en erreur que ledit texte ne l’autorise point à briguer un troisième mandat. Mais le juriste ne semble guère pressé de s’exprimer. De qui ou de quoi a-t-il peur ? Ne réalise-t-il pas que nous allons droit dans le mur ? Ne comprend-il pas que la Côte d’Ivoire qui n’est pas au bout de ses souffrances pourrait voir le bout du tunnel s’il jouait sa partition en disant maintenant et publiquement que la Constitution de 2016 ne remet pas en cause les dispositions de celle du 1er août 2000 sur la limitation des mandats présidentiels ? A-t-il la bouche si pleine qu’il ne puisse plus parler ? Peut-on avoir étudié et enseigné pendant des années le Droit et voir un faussaire le piétiner sans mot dire ? Être intellectuel et aimer son pays, est-ce cela ? En 1986, le Malien Tidiane Diakité publiait un livre intitulé “L’Afrique malade d’elle-même”. À sa suite, on peut poser la question de savoir si notre pays n’est pas malade aussi et d’abord de ce que Julien Benda appelle « la trahison des clercs », si ceux qu’on nomme abusivement “intellectuels” n’ont pas une grande responsabilité dans l’échec de nos fausses indépendances. Échec car, en six décennies, ces indépendances n’ont pas changé positivement la condition des peuples africains. Ici, je ne parle évidemment pas des pays anglophones comme le Botswana, le Kenya, le Ghana ou l’Ouganda qui semblent afficher un meilleur bilan de santé politique, économique et sociale.

Nos parents et grands-parents voulaient le départ du colon et celui-ci fit semblant de partir. Je dis « fit semblant » parce que, dans la réalité, il ne nous lâcha jamais. Le colon, dont tout le monde sait aujourd’hui qu’il ne peut vivre sans les immenses richesses de nos pays, continua donc de diriger et d’exploiter nos pays à travers des hommes de paille choisis pour leur capacité à se soumettre à lui et à protéger ses intérêts. Les insoumis comme Um Nyobè, Sylvanus Olympio, Sankara ou Modibo Keïta furent assassinés ou renversés avec l’aide de certains Africains indignes et cupides. Cette histoire de « Je pars mais ma présence est perpétuée par mes marionnettes » n’a enrichi que les esclaves de la France. Et cette richesse gagnée sur le dos du peuple a donné à nos dirigeants et pseudo-intellectuels l’illusion qu’ils étaient importants. Pour avoir conseillé des satrapes sanguinaires et incompétents, pour avoir rédigé des Constitutions faisant du président un dieu devant qui il faut se coucher, nos “intellectuels” sont largement comptables de la faillite de nos États. Quant à nos chefs d’État, nouveaux et anciens, peuvent-ils être fiers du chemin parcouru par leurs pays ? Peuvent-ils fanfaronner, faire de grands discours sur la souveraineté, se pavaner dans de grosses cylindrées, arborer des titres ronflants mais creux quand tout leur échappe et que ce sont d’autres, l’ancien colonisateur en l’occurence, qui contrôlent leur économie, leur monnaie, leur santé, leur éducation, leurs matières premières, leur agriculture, leur armée et même leur politique ? La vérité est que nous vivons encore enfermés dans des prisons car être indépendant, c’est avoir la liberté de nouer des relations avec qui on veut, disposer de sa propre monnaie, ne pas avoir une armée étrangère sur son sol, refuser que nos rues, boulevards, ponts, camps militaires et villes continuent de porter les noms des gouverneurs français qui massacrèrent notre peuple, en un mot, décider par soi-même et pour soi-même.

Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir”, disait Frantz Fanon. Arracher la vraie indépendance, telle est peut-être la mission de notre génération. Pour l’accomplir, nous n’avons pas d’autre choix que de nous lever et de résister au viol de notre Loi fondamentale. Quand les citoyens se sentent trahis par celui qui est censé ne pas bafouer la Constitution qui interdit 3 mandats consécutifs, quand ils sentent, dans leur âme et conscience, que le premier magistrat du pays, en revenant sur sa parole, a pris une décision qui risque de mettre à mal la paix et la cohésion du pays, Gandhi, partisan de la non-violence qui n’a rien à voir avec la résignation, leur conseille la désobéissance civile. Cela veut dire, premièrement, qu’il faut s’abstenir d’aller à l’élection d’octobre que Ouattara gagnerait facilement parce que tout est réuni (fraudes, violences et moyens de l’État) pour qu’il la remporte. Deuxièmement, au lieu de discourir dans les salons, nous devons sortir tous ensemble pour dire ‘non” à cet homme qui veut se représenter, non “dans l’intérêt supérieur de la nation” comme il le prétend mais pour échapper aux poursuites judiciaires. Le peuple doit occuper la rue partout dans le pays jusqu’à sa chute. Suivrait une transition qui commencerait par une sorte de conférence nationale qui poserait et règlerait les problèmes qui nous tiennent à cœur : la place des étrangers, le foncier, la nationalité, la présence du 43ème BIMA, la monnaie, la souveraineté de notre économie, etc. D’après les rumeurs, la France officielle manœuvrerait pour que cette transition soit dirigée par un certain Tidjane Thiam qui a abandonné le peuple ivoirien depuis 1999 et que beaucoup regardent comme un autre Ouattara. À travers Thiam, c’est la France qui continuerait à avoir la mainmise sur la Côte d’Ivoire. C’est dire que remplacer Ouattara par un autre laquais de la France, fût-il jeune, ne servirait à rien si la transition ne posait pas clairement la question de la coupure du cordon ombilical avec l’ex-puissance coloniale dont l’apport au progrès de la Côte d’Ivoire est fort insignifiant. La transition devrait nous donner une nouvelle Constitution et obtenir un consensus sur le listing, la commission électorale, le découpage électoral pour que la prochaine élection soit juste et transparente.

Nous sommes aujourd’hui en colère contre Ouatarra parce qu’il a nargué, défié et humilié le peuple ivoirien en violant une énième fois notre Constitution et je suis d’accord pour qu’il soit chassé avant octobre mais reconnaisssons que c’est nous-mêmes qui avons fabriqué ce monstre en le nommant Premier ministre en 1990, en prenant sa défense en 1995, en l’autorisant en 2005 à être candidat, en prenant les armes contre le pays en 2002 pour qu’il devienne candidat, en le soutenant en 2010 et 2015, etc. Chacun de nos leaders politiques a naïvement cru qu’il pouvait se servir de lui pour nuire à l’autre alors qu’il suffisait qu’ils se mettent ensemble pour le bouter dehors mais, in fine, c’est lui qui s’est imposé à tout le monde. Il est temps, pour nous, d’en prendre conscience et de battre notre coulpe. Nous devons admettre que nous sommes rattrapés par nos turpitudes et que cet imposteur doit être dégagé le plus vite possible si nous voulons que notre pays connaisse la paix et le progrès.

Jean-Claude DJEREKE

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