Exclusif ! Me Yaovi Jean Dégli dit tout : « Au Togo, c’est surtout la faiblesse de ce qui est en face de Faure Gnassingbé qui fait la force de ce dernier »

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«Quelle époque terrible que celle où les idiots dirigent les aveugles? 

 

Lynx.info : Nous sommes nombreux, nous de la presse à vous tirer dessus dans l’affaire judiciaire qui vous opposait aux Nations Unies. Comment vivez-vous votre victoire depuis que vous aviez été blanchi ?

 Me Jean Yaovi Dégli : Je remercie Dieu que la vérité soit immuable et que quels que soient les cabales et les mensonges, celle-ci finisse toujours par triompher, pourvu qu’on y croit, qu’on prie et qu’on travaille pour. En tant que défenseur des droits de l’Homme, je défends la présomption d’innocence pour chaque personne accusée d’une infraction quelle qu’elle soit. Malheureusement, je n’ai pas eu droit au moindre doute de la part de tous ceux qui ont pris les accusations contre ma personne pour une condamnation et qui ont systématiquement refusé de m’accorder le moindre bénéfice du doute en rejetant tout ce qui était alors « ma part de vérité » et qui est devenu aujourd’hui la vérité puisque le Tribunal Correctionnel de Paris l’a confirmée.
Je souhaite sincèrement que ce qui m’est arrivé n’arrive à personne. Dix ans à se battre contre des montages et des insanités publiés dans tous les médias et partout dans le monde et par rapport auquel vous êtes seul à vous battre pendant que personne ne veut vous croire, c’est terrible.
Cette bataille et la victoire qui a enfin été au bout m’ont conforté dans la certitude qu’il faut se battre pour les droits humains et surtout pour la présomption d’innocence car un accusé n’est pas un coupable et jusqu’à ce qu’un tribunal compétent et indépendant le juge dans un procès équitable et le trouve coupable, il doit être considéré comme un simple accusé et donc un innocent. Pour le reste, j’espère que tous ceux qui s’étaient fait les plus grands échos de ces ignobles et fausses accusations et qui avaient trouvé là le moyen de me tuer politiquement ont enfin appris cette petite leçon de la présomption d’innocence. Pour ma part, je rends et continuerai de rendre grâce à Dieu qui a fait triompher la vérité. Lui seul est grand.

De l’APG, nous nous retrouvons encore devant une autre commission que Faure Gnassingbé dans son discours de fin d’année dit vouloir installer. Vous croyez encore l’homme ?

J’ai largement parlé de cette commission dans la déclaration de Bâtir le Togo qui a fait suite au discours du chef de l’Etat. Ce n’est pas tant la mise en place de cette commission qui pose problème. Elle est bel et bien prévue par la recommandation numéro 8 de la CVJR. C’est le fait que la Commission puisse être travestie ou que l’on veuille la substituer à la procédure prévue par l’APG pour les réformes constitutionnelles et institutionnelles qui est anormale. Malheureusement, tout s’est passé comme si on a encore donné la possibilité au régime d’échapper au respect d’un accord qu’il n’a jamais montré une réelle volonté à respecter depuis le départ. Lenteur de l’opposition à faire mettre l’accord en œuvre depuis 2007, querelles inutiles sur la formation ou la direction du gouvernement qui devait conduire les réformes après les élections de 2007, manque de stratégie pour faire les pressions nécessaires au moment où le régime était encore fragile et cherchait sa légitimité internationale, cafouillage, agenda cachés, soutien des réformes du bout des lèvres tout en travaillant contre dans une stratégie de double langage, etc. Tout a été fait pour donner ce nouveau cadeau au régime qui ne demandait pas tant. Faure Gnassingbé et son régime ne sont pas bêtes pour refuser un tel cadeau.

Me Jean Dégli vous avez été témoins voire acteur de la politique au Togo. Pour beaucoup, tout le drame togolais se résume à l’incapacité de l’opposition à tirer les conséquences de leur échec depuis près de vingt cinquante ans…

C’est presqu’une évidence. Notre opposition se comporte comme si elle n’avait appris aucune leçon depuis 1990. Elle répète les mêmes erreurs, commet les mêmes fautes, reçoit les mêmes coups mais ne change pas de méthode. On ne peut pas toujours faire les mêmes choses et espérer des résultats différents. En fait, il n’y a aucune stratégie au niveau du leadership de l’opposition. Pire, elle s’oppose à toute critique et est prompte à accuser toute personne qui n’est pas d’accord avec elle de tous les maux, à traiter toute voie discordante de « vendue » ou de traitre » ; elle refuse de faire son autocritique, se comporte comme si elle était détentrice de la science infuse, pour n’avoir finalement pour résultat que des échecs. Heureusement que cette opposition qui semble dominer les autres ne représente pas toute la classe politique de l’opposition et que certains essayent au moins d’écouter la voie de la raison. Ce qui est dommage est que depuis 1993, c’est ce genre de leadership qui joue le rôle de locomotive de notre opposition. Comme l’a dit Shakespeare «quelle époque terrible que celle où les idiots dirigent les aveugles? » C’est triste pour notre pays.

Vous invitez l’opposition à faire : « La politique de ses moyens et d’accepter le verre à moitié plein qui étanche provisoirement la soif …. ». Que répondez-vous à tous ceux qui disent que Me Jean Dégli aussi vient de constater un aveu d’impuissance de l’opposition à chasser Faure du pouvoir ? Êtes-vous conscient que le père comme le fils Gnassingbé se sont toujours assis sur les accords ?

D’abord, je ne sais pas si un Togolais a fait ce genre de réflexion puisque ce n’est pas d’aujourd’hui que date le constat d’impuissance de l’opposition et le fait de dire qu’il faut savoir accepter un verre à moitié plein pour commencer à étancher sa soif ne me semble pas conduire à cette réflexion. Ensuite et à supposer que la réflexion fut faite, je ne pense vraiment pas que je dois répondre à tous ceux qui veulent dire quelque chose ou émettre une opinion. Pour la question d’ « aveu d’impuissance à chasser » quelqu’un du pouvoir, je ne sais pas si le problème se pose en ces termes. Nous parlons « d’alternance politique» qui est un processus démocratique pas de « chasser » des gens du pouvoir. Cela n’a pas la même consonance et ce n’est pas la même dynamique. Chasser demande autre chose qui appelle la force alors que l’alternance politique relève d’une dynamique constitutionnelle et donc légale. D’un autre côté et relativement à mes réflexions sur le verre à moitié plein, il est évident qu’en politique il faut être réaliste. Il faut savoir obtenir ce qui peut l’être et utiliser ensuite le tremplin de ce qu’on a obtenu aujourd’hui pour se projeter vers l’avenir et des lendemains meilleurs.

Enfin, je rappelle que lorsque vous êtes en face d’un adversaire, il faut essayer de connaître ses forces et ses faiblesses pour affuter votre arme et mener la bonne lutte ; celle qui tient compte des armes dont vous disposez. Et si comme au Togo l’adversaire est en place depuis près d’un demi-siècle et utilise les mêmes méthodes, il faut le connaître et apprendre à l’affronter. Si vous vous faites avoir chaque fois et de la même façon, c’est que vous n’êtes pas bon dans votre combat. Ceux qui ont le pouvoir ont une logique qui est claire et qui est connue : celle de s’y maintenir par tous moyens. Mais quelle est exactement la logique de ceux qui les combattent et cherchent à les remplacer ? Là est la question pour notre pays.

Très rapidement, c’est la force financière de Faure Gnassingbé qui fait sa force ou le carnet d’adresses épais laissé par son père Eyadema Gnassingbé ?

C’est la faiblesse de ceux qui luttent contre le régime qui fait la force de celui-ci. Cessons de chercher la faute chez les autres ou dans ce qui fait leur force. Cela fait près d’un demi-siècle que le régime est là. On connaît ses atouts. Au lieu de continuer à l’accuser d’être trop fort, il faut commencer à nous demander si nous ne sommes pas plutôt trop faibles ou trop mal organisés. Il faut trouver la faute là où elle se trouve et il semble aujourd’hui clair qu’elle se trouve plus dans l’inconsistance et le manque d’organisation, l’absence de stratégie et les querelles intestines de l’opposition. Ce sont là des maux que j’ai dénoncés dans mon premier livre en 1996 (Togo : la tragédie africaine). J’ai été l’objet de toutes les attaques. Le problème est encore d’actualité aujourd’hui. Il faut s’arrêter un instant et faire cette autocritique indispensable à une réorganisation de cette lutte qui ne donne rien.
Eyadèma n’était pas plus outillé que les autres chefs d’Etat qui ont ployé sous la volonté des peuples. Faure Gnassingbé n’a pas plus de force financière ni d’adresses que Blaise Compaoré ou qu’un autre chef d’Etat comme Kabila ou Ali Bongo. Leur opposition leur donne du fil à retordre. Au Togo, c’est surtout la faiblesse de ce qui est en face de Faure Gnassingbé qui fait la force de ce dernier.

La démocratie, c’est aussi la loi du nombre. Pourquoi beaucoup d’opposants togolais refusent de voir en Jean-Pierre Fabre le leader de l’opposition ?

Premièrement, la démocratie c’est certes la loi du nombre mais le bon leadership n’est pas seulement fondé sur une question du nombre. Surtout si on sait que l’ANC n’est populaire que parce que c’est le reliquat de l’UFC qui surfe pour le moment sur la dépouille de ce dernier.

Deuxièmement, je ne sais pas si beaucoup de Togolais refusent de voir monsieur Fabre comme leader de l’opposition comme vous l’affirmez. Mais parlant d’une façon générale, je sais que le leader, c’est quelqu’un qui doit avoir un certain nombre de qualités et qui doit pouvoir rassembler. Le leadership qui ne rassemble pas, qui est exclusif et non inclusif, qui ne peut pas s’accommoder des différences ; un leadership qui ne sert pas de tremplin pour le peuple pour atteindre ses objectifs et est centré sur des intérêts personnels égoïstes et partisans ; un leadership qui méprise, qui cherche à brimer et à écraser tout ce qui ne lui est pas soumis, à éliminer tout ce qui ne pense pas comme lui-même alors que ses pensées ne sont pas lumineuses n’est pas un bon leadership. Un leadership qui n’est pas visionnaire, qui ne fait pas avancer et qui promet des choses irréalistes en demeurant dans le populisme et la démagogie va tôt ou tard se faire prendre à son jeu et être rejeté. Comme on le sait par expérience, « le populisme qui est très populaire peut se révéler être le pire des assassins. Il donne une longue corde à son usager pour se pendre lui-même. L’usager ne voit malheureusement le nœud qui va lui serrer la gorge que le jour où la corde est déjà à son cou » Un leadership qui ne propose rien, qui rejette tout, refuse de se remettre en cause et qui veut avoir raison envers et contre tout et tous est tout sauf un vrai leadership.

En posant la question aux Togolais qui refusent le leadership de monsieur Fabre, ils vous diront sûrement pourquoi ils rejettent ce genre de leader. Dans tous les cas si l’une des tares que je viens de citer plus haut se trouve dans le leadership de Fabre, nul doute que les Togolais n’adhéreront pas facilement à ce genre de situation.

Vous êtes l’un des politiques togolais à douter de la transparence des élections présidentielles à venir. Les raisons ?

Les Togolais ont toujours eu des élections sujettes à caution et dont la transparence a été le nœud gordien et la pomme de discorde. Nous avons pensé que les réformes étaient les éléments clés pour permettre d’améliorer la transparence des élections présidentielles à venir et donc réduire les causes de conflits. En les refusant, il est clair que les mêmes problèmes que par le passé vont se poser.

Dans le scénario où l’opposition ne participait pas aux élections présidentielles de 2015, le pouvoir de Faure Gnassingbé sortirait affaibli ou renforcé ?

Participer aux élections présidentielles ou pas ne changera rien quant au pouvoir de Faure Gnassingbé. Ce pouvoir n’a pas besoin des élections ni pour être renforcé ni pour être affaibli. C’est d’autres contingences qui jouent ici.

Dans une interview à Lynx.info info, le Pr Aimé Gogué trouvait que Faure est cynique et toujours prêt à faire porter un masque de fer aux autres. Comment Me Jean Dégli lui trouve Faure Gnassingbé ?

Le professeur Gogué à sa façon de voir les choses. Mon problème à moi n’a pas été et n’est jamais une question de personne. Ce sont les principes, c’est la gouvernance. Et sur ce plan, beaucoup reste à faire pour que le Togo s’éloigne de son passé négatif et devienne un Etat de droit. Quel que soit celui qui est au pouvoir, si les règles de la bonne gouvernance et de l’Etat de droit ne sont pas respectées c’est blanc bonnet, bonnet blanc.

Votre mot de fin

Je souhaite bonne chance à notre pays pour cette année électorale. Que l’Eternel nous aide à avoir une période pré-électorale, des élections et une période postélectorale apaisées. Car pour moi, les prochaines élections ne changeront rien. Elles ne méritent donc pas que le sang coule ou que des violences soient encore faites à mes concitoyens.

Interview réalisée par Camus Ali Lynx.info

 

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