Mamadou Koulibaly dans tous ses états.: Ouattara est un autocrate !

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Vous êtes plutôt régulier au Cameroun ces derniers temps. Vous étiez déjà là une première fois il y a quelques semaines. Peut-on savoir pourquoi ?

Mamadou Koulibaly : La première fois, j’étais invité pour une conférence organisée par la Fondation Paul Ango Ela de géopolitique en Afrique Centrale (Fpae). Le professeur Mathias Owona Nguini m’invitait pour présenter une conférence sur l’émergence en Afrique. Cette fois, je suis là pour des enseignements organisés par LibreAfrique.org, une Ong internationale de formation universitaire. J’ai quitté l’Assemblée nationale et j’ai repris mes enseignements à l’université depuis un an. Je donne mes cours à la faculté et dans le cadre de voyages d’études. Je renoue avec le monde universitaire comme professeur. Ce sont des amis libéraux qui m’ont demandé de venir encadrer des jeunes Camerounais, une trentaine environ, réunis au monastère du Mont Fébé pour parler de la liberté d’entreprise, de la création d’emploi, de croissance économique, des défis et des perspectives pour le continent.

Nous avons lu sur internet l’interview que vous avez accordée à Rfi dans laquelle vous parliez de la situation en Côte d’Ivoire, notamment de la comparution de l’ancien président devant la Cour Pénale Internationale (Cpi) et vous vous étonniez de l’absence de l’actuel président de l’Assemblée Nationale et de l’actuel chef d’Etat. Nous  aimerions comprendre pourquoi ?

La logique de la Cpi concernant les conflits en Côte d’Ivoire et ailleurs, a pour principes de ne pas poursuivre tous ceux qui sont soupçonnées de crimes. La Cpi dit qu’elle choisit des personnes qu’elle juge comme responsables au plus haut niveau et ensuite, elle essaye d’établir leur culpabilité pour enfin les juger. En Côte d’Ivoire, il y a eu conflit entre deux camps opposés, et ce pendant plus de 10 ans. Ça n’était pas une guerre civile, mais une guerre partisane. Jusqu’à présent, la Cpi s’est contentée de mettre aux arrêts le chef d’un seul camp. Les responsables et les chefs de l’autre camp n’ont pas été arrêtés. Il y a de quoi s’étonner. Surtout quand on sait que la justice interne en Côte d’Ivoire est au service de la vengeance. Je suis étonné et je continue de m’interroger. Est-ce que la justice internationale est au service de la vengeance ou au service du droit ? Si elle est au service du droit, il serait bien, pour la morale et la politique, que les premiers responsables des deux camps puissent se retrouver devant la Cpi et que les enquêtes puissent porter sur les crimes commis par ces deux camps. D’autant plus que les commissions nationales et internationales ont déjà établi que les deux camps sont responsables de ces crimes. Si cela n’est pas fait, la Cpi se discrédite.

Mais M. Gbagbo est accusé de crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Que reproche-t-on à M. Alassane Ouattara et M. Guillaume Soro ?

M. Gbagbo était le président de la République et chef d’Etat en exercice au moment de la crise. La question que la Cpi se pose est de savoir si, oui ou non, il a orchestré des crimes contre le camp de ses adversaires ? Est-ce qu’il a payé des gens, est-ce qu’il a envoyé des gens pour aller tuer ? La dernière fois qu’ils ont traité la question, les juges ont demandé au procureur : Donnez-nous les preuves de culpabilité pour Gbagbo, mais n’oubliez pas celles qui culpabilisent aussi les adversaires de Gbagbo. La question était de savoir ce que faisait le camp anti-Gbagbo au moment où ce dernier était soupçonné de commettre des crimes ? Que faisaient les hommes de Ouattara ? Une commission d’enquête nationale mise sur pied par Ouattara lui-même a établi que ses hommes sont aussi responsables des crimes contre l’humanité, de crimes de sang et de crimes économiques. Cette commission nationale a été mise sur place par Ouattara et jusqu’à présent, les conclusions de son rapport n’ont pas été tirées. Les grandes Ong internationales qui se battent pour les droits de l’homme, que ce soit Human Rights Watch ou Amnesty International, ont établi que les crimes commis en Côte d’Ivoire ne sont pas les faits d’un seul camp. Je me fonde sur toutes ces conclusions pour dire que la Cpi, qui est là non pas pour seulement juger les gens, mais également pour établir le droit, corriger les injustices et faire en sorte que les victimes soient compensées du point de vue du droit, ne peut pas fermer les yeux sur ces questions éthiques. Je me demande pourquoi jusqu’à présent, malgré toutes les enquêtes, il y n’y a qu’un camp qui soit inquiété. Peu importe ce qui va arriver après, que les enquêtes disent que Gbagbo est innocent n’enlèvera rien au commentaire que je fais. Que les enquêtes nous disent qu’il est coupable ne changera rien au principe de justice qui se pose à moi.

Est-ce que vous pensez que la non-comparution de l’autre camp pourrait être une source d’instabilité pour la Côte d’Ivoire ?

D’abord, la première conséquence serait sur le plan moral. La non comparution de l’autre camp, sur le plan moral, tendrait à laisser croire au monde entier et surtout aux Africains, que la Cpi s’est mise au service de la vengeance du camp qui est au pouvoir en Côte d’Ivoire. Deuxièmement, si la Cpi ne punit qu’un seul camp pour le compte de l’autre, il n’y a pas de raison pour que ce camp, qui se voit ainsi investi de privilèges de crimes impunis, ne commette pas de nouveaux crimes à la prochaine élection, puisqu’il sait qu’il n’en découlera aucune sanction. La Cpi aura été un vecteur de promotion de  l’impunité et la crainte est qu’en 2015, le camp Ouattara commette de nouveaux crimes. Or, en 2015 il est évident que l’opposition ivoirienne, tous ceux qui pensent que Ouattara ne devrait pas avoir un second mandat, vont se présenter contre lui. Si la justice internationale veut que la démocratie soit instaurée en Côte d’Ivoire, il y a des raisons de corriger ce qui se passe en ce moment. C’est beaucoup moins la réconciliation qui est en jeu, que la justice. Si on ne veut plus de démocratie en Côte d’Ivoire, on peut maintenir le statu quo, mais il ne faut pas venir ensuite dire que les Africains ne sont pas matures pour la démocratie, quand toutes les incitations les encouragent à faire autre chose.

A propos de démocratie, il y a eu des élections législatives quelques temps après. Quel est le regard que vous posez sur l’état de la démocratie en Côte d’Ivoire?

Il y a eu des élections, mais il n’y a pas eu démocratie. Il y a eu des élections, au sens où des candidats de différents partis politiques se sont affrontés lors des joutes électorales. Mais la démocratie, ce n’est pas que les élections. La démocratie c’est l’Etat de droit. Est-ce que la liste électorale était mise à jour ? Non. Est-ce que la commission électorale était légitime et légale ? Non. Est-ce que les conditions qui avaient été proposées pour des élections inclusives, transparentes telles qu’elles ressortent de la résolution 2062 du conseil de sécurité des Nations unies ont été respectées ? Non. Est-ce que la constitution et les lois ont été respectées ? Non. Mais comme le président Ouattara peut faire tout ce qu’il veut sans que quiconque dans le monde ne lui fasse des reproches, il a fait ce qu’il voulait. De là à dire qu’il y a démocratie en Côte d’Ivoire il y a un pas que l’on ne franchira pas. On ne peut pas dire qu’on est en démocratie.

Pensez-vous qu’on puisse concilier la nécessaire réconciliation des Ivoiriens et la recherche de la vérité ? En ce moment, il y a cette volonté de réconcilier les Ivoiriens après tous les événements qui se sont produits. Mais en même temps, il y en a qui pensent qu’il faut privilégier la vérité. D’après vous, quelle est la bonne formule ?

Je pense qu’on ne peut pas faire de réconciliation sans justice et sans vérité. On ne peut obtenir la justice sans vérité. Qui a fait quoi pendant cette crise? Si cette vérité est établie, si les bourreaux sont connus, les victimes connues, les coupables aussi et que la justice, se fondant sur ces vérités, sanctionnent les uns et soulage et répare les autres, les victimes auront le sentiment que leurs peines ont été entendues par la société. Elles auront le sentiment que la Côte d’Ivoire, l’Afrique et le monde ont bien pris acte de leurs souffrances et ont corrigé les conséquences de cette souffrance. Maintenant, il revient à la société, une fois cette correction faite, de gracier les bourreaux ou de leur pardonner. En ce moment-là, bourreaux et victimes peuvent entrer ensemble dans la réconciliation. Mais si le bourreau a le sentiment qu’il n’a rien fait, il va se complaire dans l’impunité et l’arrogance. Si la victime a le sentiment qu’elle a été violée dans ses droits et dans la propriété mais qu’ensuite, personne ne s’est intéressé à son cas, elle restera longtemps dans une logique de frustration, de vengeance, de haine, qui sont sources de nouveaux conflits et de nouvelles crises à venir. Je pense qu’il faut commencer par la vérité. Mais en Côte d’Ivoire, le personnel politique, les partis politiques et leurs leaders, estiment que la vérité n’a pas sa place en politique. Il y a une quasi-unanimité là-dessus sauf  à LIDER. Nous refusons cette option.

Dans cet environnement, comment est-ce que le parti politique dont vous êtes le président, Liberté et Démocratie pour la République, déploie ses activités ?

Dans un premier temps, nous avons commencé par dire au gouvernement qu’il faut que nous ayons un cadre de dialogue. Il faut que le gouvernement et l’opposition se parlent. Et ce cadre de dialogue a été mis en place il y a déjà un peu plus d’un an, en avril 2012. Les partis de l’opposition et les partis du gouvernement se réunissaient et travaillaient en priorité absolue sur un statut de l’opposition. Pour que le gouvernement ne confonde pas, en Côte d’Ivoire, les opposants à des assaillants, à des putschistes, à des terroristes, mais que l’opposant soit reconnu comme opposant et qu’on respecte son statut qui est de critiquer le gouvernement, de proposer des alternatives, de challenger les détenteurs du pouvoir à la prochaine élection pour prendre en main la gestion du pouvoir. Sans ce statut, l’opposition ivoirienne est présentée comme un groupe qui insulte le président Ouattara, qui veut sa place. L’opposition n’est pas un groupe, mais une position politique qui consiste à ne pas être d’accord avec le gouvernement du pays et à se constituer en alternative. On ne peut pas construire une démocratie s’il n’y a pas une opposition. Ce statut a été rédigé, adopté par les membres du cadre permanent du dialogue, mais le président Ouattara y a mis un veto. Il préfère réunir les députés en session extraordinaire pour leur demander de lui attribuer les pleins pouvoir, leur demander de ratifier des textes vieux de 50 ans. Il préfère les réunir pour modifier le statut de la famille plutôt que de donner un statut à l’opposition. Nous avons aussi travaillé, dans ce cadre-là, au financement des partis politiques. Parce qu’il est incompréhensible que depuis les accords de Marcoussis, il était prévu que les partis politiques obtiennent des financements, que dont Ouattara lui-même a bénéficié dans l’opposition; à savoir 500.000.000 de francs Cfa par an  pour le financement de son parti et qu’une fois au pouvoir, il verrouille le système et qu’il se finance tout seul, puisqu’il reste encore président de son partie, parfaite violation de la Constitution. Il se finance, il finance son parti et sa coalition au pouvoir et il étouffe l’opposition en se disant : Si ces individus manquent d’argent, ils seront obligés de se mettre à genou devant moi. Nous avons jugé qu’il faut mettre en place un système nouveau et juste de financement des partis politiques. Le président Ouattara a mis un véto là-dessus. Nous avons aussi, dans le cadre de ce dialogue avec le gouvernement, discuté des perspectives des prochaines élections. Nous sommes tombés d’accord que la commission électorale en place avait fini son mandat avec les élections législatives. Conformément aux accords de sortie de crise, le président Ouattara a été prié de changer la commission électorale et de faire établir soit une commission administrative indépendante, constituée de personnes qui seraient issues de la société civile, il a refusé. Nous lui avons suggéré de mettre en place une commission alternative, qu’on ne qualifierait plus d’indépendante, mais qui serait constituée des partis de l’opposition à 50%  et des partis au gouvernement à 50%, il a encore refusé. Il a fait les élections municipales et régionales avec la même commission électorale totalement forclose. Et sans une véritable commission électorale, il est difficile d’envisager des élections transparentes dans l’avenir, parce que celle qui est en place n’a pas, depuis sa mise en place, pu organiser une seule élection qui ne se soit terminée par la violence, les morts d’hommes, la tricherie, la contestation des résultats et des conditions du vote. En outre, dans le cadre des discussions avec le gouvernement, nous avons souhaité que la liste électorale puisse être mise à jour avant d’aller aux élections municipales et en vue de préparer les élections présidentielles de 2015. La liste électorale actuelle avait été confectionnée en 2009 pour les élections de 2010. Entre 2009 et 2015, de nombreux jeunes auront atteint l’âge de voter. En Côte d’Ivoire, on vote à partir de 18 ans. Depuis les massacres, nous lui avons dit de prendre le temps calmement d’enregistrer sur les listes tous ces jeunes qui vont voter en 2015, de corriger la liste électorale en enlevant le nom de ceux qui sont morts, d’y intégrer les vivants qui ont été exclus des précédentes listes. Ainsi, à 40 mois des élections il  y a moins de pression pour que les listes sont mises à jour. Nous lui avons dit de ne  pas attendre sept mois avant les élections pour confectionner une liste dans la précipitation et sous la pression du temps et des tensions politiques. Le président Ouattara a mis le veto là-dessus. Devant tous ces refus, nous ne savons plus quoi faire. On se réunit au Cpd, de  temps à autre, juste pour la photo de famille. Les décisions qui y sont prises avec les différents premiers ministres, les travaux des commissions qui ont été mises en place sont adoptés à l’unanimité et restent sans suite dès qu’elles arrivent chez Ouattara et cela malgré la bonne foi affichée des premiers ministres. A titre personnel, nous lui avons fait part de la nécessité d’appliquer la loi qui donne un statut à l’ancien président de l’Assemblée nationale et aux anciens présidents d’institution. Ils ont demandé que nous fassions des dossiers, ce qui a été fait. Au final, il a mis le pied dessus. Le président Ouattara ne fonctionne pas comme un démocrate, mais plutôt comme un autocrate. Mais il prétend avoir avec lui  le soutien de la «communauté internationale». Qu’est-ce qu’on peut y faire ? LIDER continue son plaidoyer et son implantation aussi bien dans le pays qu’à l’extérieur de la Côte d’Ivoire.

Interview par Jules Romuald Nkonlak et Claude Tadjon | Le Jour – Cameroun |

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