Mali : IBK ne veut toujours pas comprendre qu’il n’est qu’en « présidence surveillée » (2/3)

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Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) se veut « le » président de la République malienne. Sans aucune réserve. Y compris dans la résolution de la situation qui prévaut au Nord-Mali. C’est une « crise malo-malienne » ne cesse-t-il, désormais, de souligner. Heureux de l’entendre maintenant que la France a sauvé la mise de Bamako en s’engageant militairement (et massivement) sur le terrain voici tout juste un an et devant s’y maintenir pour un long moment encore. Dans cette volonté de ne rien devoir à ceux qui lui ont permis d’accéder au pouvoir, IBK a entrepris de diversifier ses partenaires. En jouant des ambitions géopolitiques des uns et des autres.

Mali : IBK ne veut toujours pas comprendre qu’il n’est qu’en « présidence surveillée »

A commencer par l’Algérie, son grand voisin du Nord (cf. LDD Spécial Week-End 0616/Samedi 1er-dimanche 2 février 2014). Pour Alger c’est un jeu diplomatique délicat. Bamako et Rabat sont en étroite connexion. L’Algérie a été, par ailleurs, partie prenante dans l’accord préliminaire de Ouagadougou (18 juin 2013) qui a permis d’organiser la présidentielle malienne. Et puis la France, présente militairement sur la frontière Sud de l’Algérie, est un partenaire qu’il convient de ménager. IBK a été voir, également, du côté de la Mauritanie et du Qatar. La Mauritanie, on s’en souvient, n’avait pas été soucieuse de la souveraineté malienne au temps de Amadou Toumani Touré (ATT) et ses forces armées n’hésitaient pas à poursuivre les groupes « terroristes » sur le terrain de son voisin.

Nouakchott, au début de la « crise malo-malienne » a été impliqué dans la recherche d’une solution : on disait alors que les Touareg qui voulaient la guerre étaient en connexion avec les Mauritaniens et que ceux qui voulaient la paix l’étaient avec les Burkinabè. Vision simpliste mais pas totalement fausse. Au fil des mois, les Mauritaniens, cependant, se sont mis en retrait, évitant ainsi de mettre le doigt dans une « internationalisation » de la crise qui risquait, à terme, d’amener les uns et les autres à aller voir ce qui se passe de l’autre côté de la frontière malo-mauritanienne. Le Qatar, quant à lui, a été mis en cause dans le soutien aux groupes rebelles. Dans un jeu trouble qui a joué les trouble-jeu. Mais Doha a toujours illustré le point de vue de T.E. Lawrence (« Lawrence d’Arabie ») dans « Les Sept piliers de la sagesse » : « On affirme en Orient que le meilleur chemin pour traverser un carré est d’en parcourir trois côtés ». Autant dire qu’il est difficile de s’y retrouver dans les circonvolutions géostratégiques du Qatar. Et ce n’est pas IBK qui changera la donne.

Nous en sommes là. A bas la France, à bas la médiation burkinabè, vive IBK. Certains commentateurs maliens se réjouissent de ce que cette implication des Algériens, des Marocains, des Mauritaniens et des Qataris « permette la reprise des négociations sur le sol malien » aux conditions posées par IBK : pas de sommets ou d’autres rencontres sur une « crise malo-malienne » hors du Mali ; désarmement des groupes armés avant la reprise du dialogue. Tout le monde feint d’y croire afin de ne pas démoraliser IBK. Chacun sait qu’il a un collier autour du cou avec une médaille sur laquelle est gravée l’inscription « ONU-UA-UE-Cédéao » et qu’au collier est fixé une laisse. Sur laquelle Paris, New York, Bruxelles exercent de temps à autre une traction afin que le président malien ne s’éloigne pas trop de la ligne de conduite qui lui a été fixée à… Ouagadougou. C’est Richard Zink, l’ambassadeur de l’Union européenne au Mali qui, le premier, a rappelé jusqu’où IBK pouvait aller ; et comment il devait y aller. Et, surtout, avec qui. Bonne précaution car le président de la République semblait l’avoir oublié.

L’allemand Zink, ingénieur en économie agricole devenu diplomate, a une expérience internationale considérable. Il a rejoint la Commission européenne après avoir exercé en Haïti, au Lesotho et au Botswana. Il sera en poste en Afrique du Sud, en Ethiopie, au Nigeria, dans les Balkans (Serbie, Monténégro, République de Macédoine). Avant d’être nommé ambassadeur, chef de délégation de l’UE au Mali (il a présenté ses lettres de créance en mars 2012, quelques jours avant le coup d’Etat contre ATT), il occupait les mêmes fonctions en RDC. Autant dire qu’il connaît le terrain africain et qu’il a vécu de près l’évolution de la situation malienne au cours des deux dernières années.

Le mardi 28 janvier 2014, il a donc entrepris de remettre les pendules maliennes à l’heure de Bruxelles, rappelant que l’appui de l’UE au Mali, en 2013, s’est élevé à environ 200 milliards de francs CFA. Et qu’en 2014, les déboursements seront plus élevés. Ceci étant dit, Zink a dit que c’est l’accord préliminaire de Ouagadougou (mardi 18 juin 2013) qui a permis l’organisation des élections et confirmé les principes de laïcité et d’intégrité nationale au Mali, accord qui prescrit des discussions inclusives pour arriver à une paix durable. Cosignataire de l’accord de Ouagadougou, l’UE, a-t-il ajouté, lui accorde une grande importance. « Il ne faut pas sous-estimer l’accord de Ouaga. J’ai souvent l’impression que les gens disent que c’était pour les élections. Ce n’est pas tout. L’accord était, aussi, pour confirmer l’intégrité et la laïcité du pays. Ce sont des atouts énormes. Ces bases doivent mener à des discussions afin d’arriver à une paix durable […] Nous savons tous que ces discussions n’ont pas eu lieu. Pourtant le gouvernement nous assure qu’il est en contact avec les groupes armés ».

A bon entendeur, salut ! L’ancien président du Burundi, Pierre Buyoya, chef de la Mission de l’Union africaine pour le Mali et le Sahel (Misahel), quelques jours auparavant, avait déjà rappelé que « le Mali a bénéficié d’une solidarité internationale sans précédent ». Lui aussi avait plaidé pour l’accord de Ouagadougou : « Notre accompagnement du Mali dans le processus de réconciliation et de dialogue passe par le suivi de la mise en place des accords de Ouaga dans l’encadrement des dialogues inclusifs […] Pour l’UA, au Sahel, il y a le défi de sécurité, de gouvernance et du développement ». Il est même revenu sur la question qui fâche : « A Kidal, a-t-il déclaré, il y a l’Etat malien, la Minusma, Serval et les groupes armés. C’est vrai, la situation n’est pas comme dans les autres villes du Nord. Néanmoins, les Maliens doivent être patients, car dans une situation de crise, on ne trouve pas directement une solution. Lors des accords de Ouagadougou, l’ensemble des protagonistes a été d’accord sur le principe, seulement il y a un problème de mise en œuvre des contenus des accords. En tout cas, moi personnellement, je ne vois pas ce qui va empêcher le Mali d’exercer pleinement sa souveraineté sur Kidal ».

Dans le même temps, Bert Koenders, chef de la mission onusienne Minusma, a été reçu par IBK. Première rencontre depuis la prise de fonction du président malien ! Koenders n’est pas un nouveau venu sur le continent. Ancien ministre néerlandais de la Coopération et du développement (2007-2010), il a été à la tête de la mission de l’Onuci en Côte d’Ivoire au lendemain de l’accession effective au pouvoir d’Alassane D. Ouattara. C’est en mai 2013 qu’il a été nommé patron de la Minusma. Chacun sait que ses relations avec IBK étaient inexistantes. Pour le chef de l’Etat malien, la Minusma est une offense aux institutions maliennes, totalement opérationnelles depuis son arrivée à la tête de l’Etat. Pas besoin de l’ONU. IBK le pense, le dit et le fait comprendre. Et puis Koenders n’a qu’une expression en bouche : « dialogue inclusif ». Qui irrite profondément IBK. Koenders ajoute même : « un dialogue inclusif autour des vrais problèmes » ; or, les « vrais problèmes » sont pour IBK des problèmes maliens dans lesquels l’ONU n’a pas à mettre le nez. Surtout si les Touareg sont, au nom du « dialogue inclusif », invités, eux aussi, à y mettre le leur. Et qui dit Touareg dit, selon IBK,… Ouagadougou.

Le sénégalais Abdoulaye Bathily, l’adjoint de Koenders, l’a rappelé à l’issue de sa visite à Blaise Compaoré le dimanche 19 janvier 2014 : « On ne peut pas parler de la fin de la médiation burkinabè. Aucune bonne volonté, aucune intervention n’est de trop si elle va dans le sens de la paix. Le Mali a besoin de l’appui de tous ses voisins […] Le médiateur de la Cédéao continue sa mission et tous ceux qui peuvent accompagner ce processus sont les bienvenus ».

Jean-Pierre BEJOT

La Dépêche DIplomatique

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