«Maison de Dieu » et espaces de l’homme

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Je remercie Noulagnon ( certainement le pseudonyme d’un lecteur ) pour sa réaction   Lu pour Zinsou, à mon article À vous qui dites…publié le 17 juin.

Je comprends  le communiqué du Conseil des Évêques Togolais, exprimant sa réprobation  de la brutalité des forces de l’ordre  qui, dans leur ardeur à réprimer une manifestation du Collectif Sauvons le Togo, le 13 juin, n’ont pas épargné l’enceinte de l’église catholique  Saint- Augustin d’Amoutivé, et ont ainsi profané la « Maison de Dieu ».

Mais au-delà de l’indignation justifiée de nos prélats, la question que je me pose est celle-ci : la maison de Dieu profanée par les forces de l’ordre, est-elle sacrée à cause de l’autel, de la sacristie, des vitraux, des statues de saints, des bougies allumées…et de l’édifice lui-même, tout cela sorti de terre en cet endroit prédestiné sur le seul ordre du Verbe Divin?

Les ministres du gouvernement RPT-AGO qui s’étaient  dévoués (leur tâche ne me paraît pas facile)  pour  assurer la défense des militaires et policiers sont certainement des croyants ( je ne leur dispute pas ce droit ou cet état), sensibles au sacré et au respect que tout homme doit à ce sacré. Peut-être sont-ils aussi assez conscients du fait que profaner la Maison de Dieu peut avoir des conséquences graves, une malédiction, une punition de la part du Seigneur. Peut-être, font-ils simplement semblant d’en être conscients, auquel cas on pourrait dire qu’ils se moquent de nous, simples mortels, l’essentiel étant pour eux de trouver des arguments pour défendre une cause, celle du pouvoir qu’ils servent. Oui, n’importe quel argument! Même celui qui consiste à accuser le vent, transporteur de la fumée des gaz lacrymogènes. La logique, on le voit,  n’est pas le fondement de ce raisonnement, puisque la fumée ainsi transportée, non contente de piquer les yeux, de blesser, de molester, peut casser les vitraux, arrêter des manifestants, leur asséner des coups de matraque…sans le concours de mains d’hommes.

Le vent, vous vous rendez compte! Si ce n’était pas le vent, ce serait le sable, la lagune, la mer… Et pourquoi pas, le goudron de la rue? On a tout vu au Togo. Ces représentants du pouvoir n’ont pas un seul instant pensé que ce genre d’argument est aussi vieux que le monde et a déjà été utilisé par Ève dans le Jardin d’Eden après le péché originel. Ce qui, bien entendu, n’a pas empêché Dieu de rendre Ève et Adam responsables de l’acte qu’ils venaient de commettre. Le vent-serpent, cinglant, virulent, venimeux, qui se faufile, serpente depuis le carrefour Dekon, entre rues, ruelles, véhicules et bâtiments  jusqu’à l’intérieur de l’autel de Dieu pour commettre ses forfaits, sera-t-il chargé de tous les maux de notre société depuis que le peuple subit un régime politique qu’il n’a pas librement choisi et avec lequel il est donc dans un conflit permanent?

Si nous voulons rester dans les considérations théologiques, l’argument du serpent n’a pas pesé bien lourd aux yeux de Celui qui voit dans les profondeurs des ténèbres, Celui  dont personne ne saurait se moquer, quand bien même il est possible de se moquer des hommes.

Nous avons la prétention d’être un peuple religieux, c’est-à-dire un peuple qui fait de sa relation avec Dieu ou avec les dieux, la base de sa vie quotidienne sur tous les plans, partout. Qu’on n’en abuse pas, dites-vous, à juste titre. Mais ce n’est pas là que je veux en venir.

C’est à ma première question que je reviens : l’église, le temple, la mosquée, le sanctuaire, sont-ils sacrés parce qu’ils existent, ou même parce que Dieu y réside, ou parce que Dieu et l’Homme, d’un commun accord ont décidé de s’y rencontrer? Si donc c’est parce que Dieu et l’Homme s’y rencontrent, il est évident que sans cette rencontre, sans l’idée de cette rencontre, le temple, la mosquée, le sanctuaire sont vides. Vides sans la présence de l’un des partenaires de l’union, ou de l’idée de cette présence. Autrement dit, l’Homme qui y rencontre Dieu, l’Homme en qui Dieu a insufflé son souffle de vie est aussi indispensable au sacre de la maison de Dieu que le Seigneur lui-même. On peut aller plus loin : à la rigueur, partout où l’Homme se trouve, possédant le souffle de vie, il est un temple de Dieu et est donc sacré dans son intégralité. L’apôtre Paul ne dit pas autre chose, en particulier dans 1 Corinthiens 3, 16.

Au carrefour Dekon, c’est-à-dire dans la rue, au marigot, dans les champs, à la plage, l’Homme abrite le temple de Dieu, et la Maison de Dieu l’environne comme s’il était à l’intérieur d’un édifice religieux. Mordre, blesser, tuer un homme innocent à la plage ( c’était le cas particulier concernant Atsutsé Agbobli ), dans la lagune,  dans les cachots de commissariats de police, dans des cellules de  gendarmerie, dans des camps de torture, à l’hôpital, dans la maison du supplicié… ( cas de nombreux compatriotes assassinés par le régime) n’est pas moins criminel aux yeux du Créateur, que de s’en prendre à lui dans un sanctuaire.

Pendant le génocide rwandais ( nous n’en sommes pas là, mais il faut faire attention ), les hommes et les femmes massacrés, tailladés à la machette ou brûlés vifs à l’intérieur des églises et des temples, parfois périssant  de  la main de ministres du culte ou de religieuses, n’avaient pas un sort différent de celui de leurs compatriotes précipités dans des puits ou dans des latrines publiques, exécutés dans des champs ou dans leurs cases, avec toutes les souffrances que l’on peut imaginer.  À des consolateurs compatissants, médecins après la mort, qui étaient allés au Rwanda exprimer leur soutien aux survivants du génocide, ceux-ci demandaient : «  Où étiez-vous quand on nous massacrait? ». Il ne me viendrait pas à l’idée que l’on puisse poser ce genre de question  un jour à ceux qui aujourd’hui assistent aux atrocités commises par les hommes en uniforme au Togo pour soutenir le régime, à ceux qui les défendent, à ceux se contentent de s’indigner du bout des lèvres de leurs agissements et même à ceux qui réclament juste que le pouvoir répare les dégâts matériels. Ou qui expriment des vœux pieux pour cela ne se reproduise plus jamais, sachant pourtant que c’est sur la violence que le régime est fondé.

Toute la question réside dans ce fait que lorsque l’irrationnel ( j’évite de dire le diable ou le serpent ancien) s’empare de l’homme, sous la forme d’une idéologie d’hégémonie tribale, de la conquête du pouvoir ou de la peur de le perdre, ou encore de l’avidité, il ne s’occupe pas du sacré, ni à l’intérieur de la Maison consacrée à Dieu, ni dans les espaces considérés comme purement humains.

Or, défendre le sacré, c’est le défendre partout, en commençant par son espace dans l’Homme.

Sénouvo Agbota  ZINSOU

 

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