L’impossible réforme du secteur de la sécurité en Côte d’Ivoire sous Ouattara

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1ère partie : A la veille de la 53ème célébration de la fête de l’indépendance de la Côte d’Ivoire, le Pr. Mamadou Koulibaly analyse les confusions et manipulations du chef des armées – président de la République Alassane Dramane Ouattara et soumet à l’appréciation de l’opinion les propositions de LIDER pour la réforme du secteur de la sécurité.

Pr. Mamadou Koulibaly | LIDER | 05 août 2013

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En visite dans le nord au mois de juillet 2013, les équipes du Dr Ouattara ont eu à essuyer pas mal de défis. Ces hommes ont été attaqués par des ex combattants non identifiés, dit-on. Il y a même eu mort d’homme et de nombreux blessés. La réaction du président de la République a été on ne peut plus molle. Pas de condamnation publique des attaques, pas de sanctions contre ceux qui étaient chargés de la sécurité des lieux et des personnes. Le président n’a pas eu de mots durs contre ceux qui ont perturbé sa tournée. Bien au contraire, à la surprise générale, le Dr Ouattara, chef de l’Etat, président de la République de Côte d’Ivoire, chef suprême des armées, ministre de la Défense, président du Conseil national de la Sécurité, président du Conseil national de la Défense est resté très discret sur la question. Depuis son arrivée au pouvoir, des attaques du même type ont lieu périodiquement et dénotent d’une incapacité notoire du président à tenir ses troupes malgré tous les pouvoirs que la constitution lui donne et qu’il sait utiliser quand cela l’arrange, et dont il ignore l’existence quand cela l’arrange aussi. Au-delà de toutes ces tueries et l’impunité qui caractérise le système Ouattara avec son cortège de corruption et de mauvaise gouvernance, une question revient très souvent. Ouattara est-il pris en otage par les troupes de combattants qui l’ont porté au pouvoir ? Ou bien n’est-il pas le maître du jeu d’un système qu’il a progressivement mis en place et dont il profite au maximum pour la pérennité de son régime ? Autrement dit, le Dr Ouattara est-il ou non complice de M. Alassane Dramane, le chef suprême des armées? Cette question revient à se demander si Ouattara est capable de réformer le secteur de la sécurité et s’il peut construire la fameuse nouvelle armée ivoirienne à partir des vestiges de l’ancienne, dont il a finalisé la chute. Les questions de sécurité et de défense sont actuelles et toujours très délicates. Mais c’est à l’élite politique de savoir ce qu’elle veut faire en la matière, ce qu’elle veut proposer aux populations comme système sécurité et de défense. Avant de proposer, il faut comprendre la situation et donc faire l’état des lieux sommaire, mais politique. Plusieurs questions peuvent nous aider à cette compréhension, parmi lesquelles on retiendra les suivantes :

Y a-t-il eu guerre civile en Côte d’Ivoire ?

Le Dr Ouattara instrumentalise-t-il les forces armées ?

Les ex combattants Fafn ont-ils pris le chef suprême des armées  en otage ?

Entre privilèges et frustrations de l’armée, peut-on construire une armée nouvelle ?

Peut-on réformer une armée bâtie sur l’indiscipline ?

Quels sont les choix en présence : une armée sociale et inefficace ou une armée réduite et utile ?

Pour demain, quelle rupture pour une véritable réforme du secteur de la sécurité ?

Au vu de ces nombreuses interrogations, il nous semble utile de commencer notre réflexion par l’analyse de la nature du conflit ivoirien.

Il n’y a pas eu guerre civile en Côte d’Ivoire, mais une guerre des militants

Au moment des élections présidentielles de 2010, selon les statistiques mondiales, la population de notre pays était estimée à environ 22 millions d’habitants, parmi lesquels 10 millions et demi de jeunes âgés de 0 à 18 ans non inclus. La population en âge de voter pouvait donc être estimée à 11 millions et demi de personnes. Cependant, les tensions qui ont envenimé le processus d’identification n’ont permis, en définitive, qu’aux seuls militants des partis politiques de se faire enrôler sur la liste électorale. Chaque parti en compétition s’était organisé pour ne faire enregistrer que ses militants, tout en terrorisant les militants des autres. La guerre des militants pendant cette période n’aura autorisé que l’enrôlement de 5,7 millions de personnes sur la liste électorale, parmi lesquelles seulement 4,7 millions environ ont pu voter, là où nous étions en droit de nous attendre à environ 11,5 millions de votants. Même en déduisant de ce chiffre la population étrangère qui ne vote pas, nous étions loin de la véritable taille de la population électorale. Cette guerre entre les militants instrumentalisés des partis politiques en compétition aura exclu du processus électoral en 2010 près de 6,8 millions de citoyens qui, eux, n’étaient militants d’aucun bord et n’avaient donc personne pour les faire enrôler et leur permettre d’exercer leur droit de vote. En 2010, la guerre des militants politiques de l’époque a été tellement rude que, comparée à 2000, la liste électorale, n’aura vu ses effectifs augmenter que de 280.000 personnes environ (5.780.804 électeurs de 2010 auxquels on soustrait les 5.500.000 de 2000). Il est donc clair que la crise postélectorale, malgré sa violence et son carnage, n’aura pas été une guerre civile. Une guerre civile est un conflit armé qui oppose, dans un pays, l’armée régulière à des groupes armés qui ne se contentent pas seulement d’une révolte face à l’autorité de l’Etat, mais qui, dans une organisation militaire parallèle, se présentent comme une alternative à l’Etat en place et à son armée officielle (convention de Genève du 12 août 1949 et son protocole additionnel II de 1977). En Côte d’Ivoire, nous avons plutôt eu une guerre partisane qui a opposé des groupes auxquels les populations combattantes adhèrent volontairement et qu’elles peuvent aussi quitter par décision individuelle. Cette définition admet cependant que la décision de participer ou pas à une guerre partisane peut se prendre sous la menace ou par peur (Jean-Pierre Derriennic in Les guerres civiles, Paris, Presses de Sciences Po, 2001, http://www.cairn.info/les-guerres-civiles–9782724608496.htm)

Depuis 1999, il n’y a que des conflits partisans dans notre pays. Les troupes des différentes coalitions politiques s’affrontent entre branches civiles soutenues par des branches armées. Et ces conflits prennent en otage l’Etat et les populations du pays. Même si les partisans ne sont pas les plus nombreux, ils sont les mieux organisés et utilisent mieux les moyens de coercition de l’Etat pour arriver à leurs fins.

En décembre 1999, plus de 20.000 membres de forces de sécurité et de défense abandonnent toutes les institutions de la République, le président Bédié y compris, et cèdent à un coup d’Etat organisé par moins d’une centaine de soldats. Il s’agissait d’un conflit partisan qui a emporté l’Etat de l’époque.

En 2000, le même scénario se répète avec les partisans qui s’affrontent autour de Guéï et Gbagbo, pour que nous assistions à une première prestation de serment du général Guéï comme président de la République le 24 octobre devant Tia Koné, celui-là même qui fera ensuite prêter serment à Laurent Gbagbo, également comme président de la République, deux jours plus tard, le 26 octobre 2000, devant le même Conseil constitutionnel.

En septembre 2002, face à 300 rebelles déterminés descendus du nord, une armée régulière avec ses forces annexes de police et de gendarmerie de près de 25.000 personnes est restée impuissante et bloquée et l’on se souvient encore du président de la République de l’époque avouant : «J’ai perdu la guerre, je dois négocier». Il n’y a pas eu de guerre civile en Côte d’Ivoire, mais une guerre partisane.

En début  d’année 2011, l’offensive lancée par les Frci de Ouattara a duré 3 jours, pendant lesquels il n’y a eu ni contre-offensive ni résistance. Les Fanci et les Fds au sens large n’ont pris part à aucun combat, sauf à Abidjan où les deux groupes de partisans se sont affrontés dans des proportions de 3.000 personnes environ de part et d’autre. Cette bataille partisane finale n’a pas impliquée l’état-major de l’armée régulière, mais des forces partisanes à l’intérieur de l’armée, de la police et de la gendarmerie se sont opposées à d’autres forces partisanes appelées forces républicaines de Côte d’Ivoire. La bataille équilibrée n’a pas pu dire laquelle des deux forces partisanes l’aurait emporté militairement, puisque l’armée française qui voulait, dit-on, «sauver le monde», une semaine après la résolution obtenue pour s’engager dans le conflit partisan libyen, s’impliquait, également  sur la base d’une résolution onusienne, encore plus loin pour, prétendit-elle, sauver des vies humaines et faire en sorte que la guerre partisane ne s’éternise pas et ne conduise pas à un carnage et un désastre humanitaire plus graves que ceux qu’il nous avait été donné de voir jusqu’ici. L’intervention française donna la victoire militaire au camp Ouattara et signa l’écroulement de l’armée régulière. Le 11 avril 2011 révèle les limites et signe la fin de la désintégration totale de l’armée, qui a commencé en 1999 avec le coup d’Etat.

Avec l’intervention française commence pour Ouattara une nouvelle phase militaire car, après avoir détruit l’armée régulière et ses différentes forces en donnant une conclusion brutale au conflit partisan qui se déroulait depuis 2000, l’armée française n’a pris aucune disposition de sauvegarde. A travers son action, elle a détruit les partisans opposés aux Frci / Fafn de Ouattara, mais n’a rien fait pour protéger les populations non partisanes. Elle a lâché les populations et la ville d’Abidjan, où se sont déroulés les derniers et seuls combats partisans d’envergure, aux mains des forces rebelles reconverties pour l’occasion en nouvelle armée régulière. L’armée française a abandonné Abidjan, sa banlieue et toutes les régions de Côte d’Ivoire qui étaient depuis 2003 hors des zones Cno, aux mains des com-zones des Fafn. Après le bombardement de la résidence du président Gbagbo et son arrestation, les forces françaises et onusiennes se désengagent et ne mettent en place aucune politique de sauvegarde, de sécurité, de protection civile. Le pays entier est ainsi livré aux com-zones qui vont, dès lors, y appliquer les méthodes de gestion, les techniques de pillages, les formes de répressions et les discours exclusifs, partisans et violents qui avaient cours dans les zones Cno.

Il faut retenir que les populations ivoiriennes sont des populations paisibles et pacifiques qui ne demandent que tranquillité, paix et prospérité. Les conflits militants leur pourrissent la vie. Les conflits politiques qui instrumentalisent le militant, l’ethnie, la région et la religion leur font perdre confiance en elles-mêmes et en l’avenir. Ouattara accède au fauteuil présidentiel dans ces circonstances et va, à son tour, instrumentaliser l’armée.

Comment le Dr Ouattara instrumentalise les forces armées

Le 11 avril 2011, l’intervention de l’armée française donne une issue au conflit partisan et laisse Abidjan aux mains des Frci, qui se partagent du même coup l’ensemble du pays, qui passe sous administration militaire. Ouattara prend les choses en mains et promet d’organiser très rapidement la sécurité pour tous et de mettre fin aux pillages, aux exactions et aux violences.

En juin 2011, il met en place une commission nationale d’enquête qui dépose son rapport en août 2012 et conclut que les forces partisanes se répartissaient proportionnellement les crimes commis. Mais ce rapport, jusqu’à présent, n’a servi à rien d’autre qu’à accentuer les accusations mutuelles sans qu’il n’y ait eu de sanctions contre les auteurs Fafn et pro Ouattara de ces crimes. Bien au contraire, après la publication du rapport, des auteurs ont été promus à de hauts postes de responsabilité au sein de l’Etat et défilent officiellement devant les hautes personnalités de l’Etat et leurs invités. Ils sont devenus eux-mêmes de hautes personnalités et sont reçus et traités avec les honneurs par le sommet de l’Etat et une partie du corps diplomatique. Ouattara s’installe dans l’impunité et la criminalisation de l’Etat. La question est : Pourquoi cette impunité ? La réponse est simple : Parce que Ouattara utilise les coupables présumés comme instrument de sécurisation de son pouvoir. Question : Pourquoi cette criminalisation civile et militaire de l’Etat ? Réponse : Parce que les forces partisanes, qui lui assurent sa sécurité, organisent la déliquescence de l’Etat. Comment tout cela se présente-t-il ? Quelle est l’architecture de cette permissivité organisée ?

L’architecture mise en place par Ouattara est agencée en trois niveaux qui interagissent et rassurent les membres de son clan.

Le premier niveau, celui de la décision, est constitué par un groupe fortement armé et entraîné, qui constitue la garde prétorienne de Ouattara. Dans ce groupe se trouvent les forces spéciales, dont les plus en vue sont le centre de coordination des décisions opérationnelles (Ccdo), la garde républicaine et autres «forces spéciales». Ce premier niveau est chargé de la sécurité du président et des institutions de la République. Dans ce cercle se trouvent les principaux com-zones et les hommes forts des Fafn et ce sont eux qui font le travail de la police nationale, de la gendarmerie nationale, du renseignement et de l’armée régulière dans Abidjan, sa banlieue et dans les zones qui ont un intérêt pour le pouvoir. Ce premier niveau peut regrouper jusqu’à 4.000 hommes et femmes. Les pratiques des membres de ce premier niveau sont très souvent à la limite du légal et du respect des droits humains, mais rien ne peut inquiéter ses principaux animateurs parce que le second niveau, qui devrait les sanctionner, ferme les yeux sur des pratiques et dérives pourtant connues de tous.

Le second niveau a deux composantes : l’Onuci d’abord et la force Licorne ensuite. Les forces de l’Onuci, tout en se présentant comme forces impartiales, ont pour mission explicite de «protéger les civils et soutenir le gouvernement dans le désarmement, la démobilisation, la réintégration et la réforme du secteur de la sécurité». L’Onuci, par cette mission explicite qui est non pas de «réaliser ou conduire» le désarmement et la réforme du secteur de la sécurité mais simplement de «soutenir» le gouvernement dans ce que celui-ci voudra bien faire, assure implicitement la propre impuissance de son mandat et donne une légitimation aux pratiques permissives, à l’impunité et à la criminalisation de l’Etat par le régime Ouattara. C’est ainsi que, par exemple, alors que le com-zone Fofié Kouakou est sous sanctions onusiennes, il peut bénéficier de promotions militaires et même défiler, lors de la fête de l’indépendance, en présence du représentant spécial du secrétaire général des Nations unies et des ambassadeurs des pays membres du Conseil de sécurité sans qu’à New York cela ne gêne. Avec le mandat qui est le sien – «soutenir» Ouattara – l’Onuci observe, impuissante, le refus de ce dernier de procéder au désarmement tel que prescrit par les différentes résolutions onusiennes prises tout au long de la crise ivoirienne, notamment la 2062 du 26 juillet 2012 et la 2112 du 30 juillet 2013. Elle regarde impuissante le manque de volonté du gouvernement à démobiliser ses différentes troupes de miliciens. Elle assiste de façon impuissante au manque de volonté sinon au refus du gouvernement à réformer le secteur de la sécurité. Pour preuve, ni l’assemblée nationale, ni l’opinion ne savent encore quel est le schéma de réforme envisagé par Ouattara concernant le secteur de la sécurité, au point de désespérer bien des députés de la commission de défense qui y voient déjà une réforme bâclée ne pouvant manquer d’avoir des conséquences regrettables sur l’ensemble du pays, son économie et sa tranquillité. Y a-t-il un projet de réforme du secteur de la sécurité (Rss) du côté gouvernement ? Personne ne peut le dire. Y a-t-il une politique de défense du côté du gouvernement ? Personne ne le sait et personne n’a les moyens d’obliger le gouvernement à travailler sur la question ou bien même de divulguer le travail qui a déjà été réalisé. Et l’Onuci ne pouvant rien faire pour accélérer le processus, Ouattara profite de la légitimation qui lui est offerte pour faire trainer les choses.

L’autre animateur de ce second niveau est le bataillon Licorne qui, lui aussi, offre implicitement une force de dissuasion à Ouattara. La principale mission du bataillon de l’armée française fort de 450 militaires au moins et basé à Abidjan est de «soutenir» l’Onuci. Cette force militaire de combat et de réaction rapide dotée d’armes de guerre de pointe pour opérer aussi bien dans les eaux, les airs que sur terre, n’est là que pour soutenir la force onusienne, qui elle-même n’est là que pour soutenir les Frci, qui elles-mêmes ne sont là que pour soutenir Ouattara. Dès lors, de par la définition de leurs mandats respectifs, les forces onusiennes et françaises apportent officiellement leur soutien au déviationnisme de Ouattara, à son impunité, à ses actions de criminalisation de l’Etat et sécurisent et légitiment tous ses actes.

Le troisième niveau du système de défense et de sécurité de Ouattara est constitué par un gros bloc, dont les principaux animateurs peuvent être classés en trois groupes. D’abord, il y a les miliciens dozos estimés aujourd’hui à près de 60.000 personnels. Il y a les ex-combattants Fn et Fafn auxquels il faut ajouter tous les parents et amis des com-zones et des chefs de bandes que ceux-ci ont fait inscrire et recruter pour profiter, en bons opportunistes, de la redistribution des prébendes après la victoire de Ouattara. Ils sont estimés à 64.000 environ. Enfin, il y a les forces institutionnelles auxquelles l’on a donné un statut officiel de Frci, de gendarmes, de policiers et que l’on estime aujourd’hui à environ 30.000 personnes. Parmi ces dernières, seuls les militaires Frci ex Fafn sont en armes, pendant que les autre ex Fds désarmés, sont répartis dans les quartiers et sont sans autorité, comparés aux forces effectivement armées. Cette troisième sphère compte donc au total 150.000 personnes, chargées de faire le maillage du terrain et de tenir et surveiller les partisans qui leur sont opposés avec l’autorité que leur donne leur victoire du 11 avril 2011.

L’instrumentalisation par Ouattara des forces armées est donc évidente à travers ces trois niveaux : la garde prétorienne, sécurisée et légitimée par les forces internationales et dont les bras armés et les troupes sont disséminés partout à travers le pays. Le tout se présente comme une pyramide avec à la base le niveau 3, au milieu le niveau 2 et au sommet le niveau 1. Cette forme pyramidale du système de défense et de sécurité de Ouattara fait croire et dire souvent que le Dr Ouattara est victime de la destinée de Faust, de l’histoire de ce docteur de la légende qui, depuis son jeune âge, rêve de devenir quelqu’un d’important et qui devant l’échec de toutes ses tentatives, s’en va pactiser avec le diable, qui lui garantit le succès de ses ambitions contre le prix à payer: lui livrer son âme.  Dans deux pièces célèbres, Johann Wolfgang von Goethe présente un Faust qui ne donnera son âme au diable que le jour où il reconnaîtra avoir atteint le niveau désiré de satisfaction. Etre satisfait et perdre son âme ? Non, répondra Faust, qui ira de surenchère en surenchère, jamais satisfait. Et pourtant à la fin, il faudra bien payer le prix à Méphistophélès, n’est-ce pas?

Les ex combattants Fafn et leurs com-zones ont-ils pris en otage le Dr Ouattara ?

Répondre oui à cette question, c’est laisser accroire que Ouattara est impuissant devant les Fafn qui l’ont porté au pouvoir. Or ce ne sont pas ces forces qui l’y ont porté, car elles étaient dans un duel sans issue avec les forces pro-Gbagbo. Il a fallu l’intervention de Licorne pour qu’il accède au fauteuil présidentiel tant convoité. Mais alors, peut-on rétorquer, s’il ne leur doit rien, pourquoi ferme-t-il les yeux sur leurs pratiques, lui qui sait si bien châtier ceux qui s’opposent à lui ou qui refusent son autorité, sa puissance, son pouvoir et sa gloire ? La réponse est qu’il profite du système plus que les autres et qu’il en est le redistributeur principal. C’est lui qui signe les décrets et qui nomme aux hautes fonctions lucratives de l’Etat. C’est lui le grand maître du patrimonialisme. Tous lui doivent quelque chose et tous lui apportent quelque chose pour la stabilité et la pérennité du système qui s’est mis en place après le 11 avril 2011. La pyramide décrite plus haut est gérée par trois administrations, qui sont mises en rivalité et qui se neutralisent pour maintenir l’immobilisme en matière de défense et de sécurité. Cette rivalité de blocage est-elle le fruit d’une volonté du président Ouattara ou bien est-ce simplement le résultat pervers de mauvais choix tactiques ou de la mauvaise qualité des hommes ?

Ces trois instances sont le conseil national de Sécurité (Cns), le ministère de la Défense et l’état-major des Frci (militaire). Les deux premières administrations sont logées à la présidence de la République, puisque le président est lui-même ministre de la Défense, pourvu d’un ministre affecté auprès de lui en charge de la Défense, et qu’il préside aussi le Cns.

Le conseil national de sécurité créé le 08 août 2012, avec pour mission de définir les orientations stratégiques et les priorités nationales dans le domaine de la réforme du secteur de la sécurité, n’a pas encore fait savoir officiellement quelle est la doctrine de l’Etat de Côte d’Ivoire en matière de sécurité, de défense, de politique étrangère, de construction de la nouvelle armée et de gestion de la base de la pyramide décrite plus haut. Pourtant, à regarder sa composition, il y a de quoi supposer une grande efficacité. Le premier ministre, trois ministres d’Etat, cinq ministres et tout le gotha de la sécurité et de la défense nationale sont autour de la table avec le président lui-même. Hélas ! Depuis un an, le conseil national de sécurité ne fait preuve ni de réalisme, ni de pro activité. Toujours surpris par les événements, il n’a proposé à ce jour ni stratégie de désarmement des ex-combattants, ni modalités de démobilisation des dozos et autres miliciens, ni statut de la fonction militaire, ni plan de mise en place de la nouvelle armée devenue le serpent de mer de la Rss. Il n’a également pas donné les raisons pour lesquelles les militaires Frci, avec des armes de guerre, sont au quotidien en train de faire le travail des policiers et gendarmes, pendant que ces derniers sont désarmés et réduits à être payés à ne rien faire. On a bien l’impression que le conseil national de sécurité, avec sa mission affichée, voit son mandat dévoyé même s’il peut être présenté comme une vitrine en charge des questions stratégiques de défense nationale et de sécurité intérieure. La vision annoncée par le président pour les corps du secteur de la Sécurité et de la Défense n’a rien à voir avec les pratiques quotidiennes. Il est dit dans cette vision que le gouvernement et l’assemblée nationale définiront les missions d’une armée rajeunie, que le budget alloué à son fonctionnement devrait augmenter, que la durée du service sera redéfinie, que les questions de sureffectifs seront traitées etc. Il est vrai que ces questions sont difficiles et méritent un traitement graduel, mais quand est-ce que le travail commencera ?

Alors qu’il va bientôt boucler trois ans de son mandat, Ouattara maintient toujours les forces de défense et de sécurité dans le flou des premiers jours, donnant l’impression que le Cns produit du papier et des communiqués, brasse de l’air mais n’a pas encore défini les missions qui devraient être dévolues à l’armée, à la police et à la gendarmerie, toutes choses qui sont du domaine de la loi et que l’assemblée nationale attend toujours pour que le débat commence dans le public. Tout se passe comme si le conseil national de sécurité ne communiquait pas avec le ministre de la défense, qui pourtant n’est personne d’autre que le président lui-même. A moins que…

Le ministère de la défense affecté auprès du président semble en compétition avec le Cns, ce qui peut expliquer le blocage constaté de projets annoncés, mais non réalisés. Or, comme les deux institutions font fusion chez le président, il y a soit un problème de communication à l’intérieur de la Présidence, soit de la mauvaise volonté de la part du président qui annonce toujours tout et ne fait jamais rien. Mais alors, pourquoi l’état-major militaire ne bouge pas? Il s’agit de la troisième instance administrative, en dehors du conseil national de sécurité et du ministère de la Défense. Si on considère que les questions de stratégies relèvent du président et du Cns, dans lequel siège le chef d’état-major des Frci, pourquoi alors rien n’est-il fait pour la gestion quotidienne des soldats?

L’état-major peut-il répondre aujourd’hui à la question de savoir quel est le statut exact du militaire ivoirien ?

L’armée ivoirienne est-elle gérée selon des normes et dispositions légales ou bien alors s’agit-il de pratiques et modalités informelles ? Si c’est le statut militaire adopté en 1991 qui est en vigueur, comment expliquer les manquements et le non suivi des conditionnalités liées à ces statuts ? Depuis trois ans, alors que la mise en place de la nouvelle armée est prétendument une priorité, nous n’avons ni de précisions sur les choix de capacités techniques et opérationnelles, ni d’éclaircis sur le format à donner aux écoles militaires du pays, ni de logiques dans les carrières militaires une fois les formations achevées.

Quelques moyens sont mis à la disposition des écoles depuis l’Ecole militaire préparatoire technique (Empt) jusqu’à l’Ecole des forces armées (Efa) ? Quelles formes de coordination y a-t-il entre le ministère de la défense, le conseil national de sécurité et l’état-major militaire pour que, trois ans après de démantèlement des forces de défense et de sécurité et leur désarmement, il n’y ait pas encore même un début de projet de mise en place de nouvelle armée ?

Dans la réalité, malgré les discours des uns et des autres, malgré les cérémonies de lancement et de clôture, malgré les séminaires et les colloques, il semble aujourd’hui évident que les trois grosses administrations chargées de la question sont superposées sur trois planètes différentes, avec trois raisonnements différents et trois rivalités qui s’immobilisent et grippent la machine de la réforme. Est-ce surprenant qu’il en soit ainsi ? Le conseil national de sécurité brasse du vent, le ministère de la Défense est étouffé entre un président de la République qui fait semblant d’avoir peur de ses troupes et un état-major qui gère mal le traumatisme du passage entre les Forces de défense et sécurité d’antan aux Frci d’aujourd’hui. Les cadres de l’autre armée ont été mis au placard, en prison ou en exil volontaire ou non. Dans l’armée, la vengeance est de mise comme partout ailleurs de la part des vainqueurs d’avril 2011, qui pensent ainsi se faire justice. Les ex-rebelles sont intégrés en masse dans une armée que l’on ne peut pas présenter comme la nouvelle armée attendue depuis Marcoussis. Les soldats de deuxième classe commandent les capitaines et les colonels. La chaine de commandement, rompue depuis longtemps, donne une situation que l’on prend comme acquise une fois pour toutes. Le malaise règne partout, dans notre armée comme dans la société politique elle-même.

Ouattara n’est pas pris en otage par les ex-combattants. Il est leur chef, il fait leur promotion. Il ne fera rien pour mettre de l’ordre dans les forces armées parce que la situation actuelle l’arrange pour préparer ce qu’il appréhende bien, c’est-à-dire les prochains conflits partisans liés aux élections de 2015.  Il semble désormais difficile de gagner une élection présidentielle en Côte d’Ivoire si l’on n’a pas des troupes, des bandes et une branche armées. Cela, Ouattara l’a parfaitement compris. A l’époque, il avait appelé cela son «armée de réserve», telle qu’elle a été définie le vendredi 6 janvier 2012 au camp Gallieni, lorsque le général chef d’état-major général des Frci a insisté sur l’encasernement des troupes dans les casernes réglementaires, la formation continue, la mise sur pied du service civique actif et du développement (Scad) et la construction d’une armée de réserve constituée par les ex-combattants démobilisés pour, disait-il, réussir la mission à lui confiée par le président de la République. Rien n’est donc fait au hasard et ce que les observateurs peuvent considérer comme des impuissances à faire des réformes ne sont rien d’autre que le déroulement des effets pervers d’un plan ourdi pour maintenir les forces armées entre des jeux de privilèges et de frustrations et entretenir le statu quo jusqu’aux prochaines élections et même bien au-delà.

A suivre…

Par Mamadou Koulibaly

Président de LIDER – Liberté et Démocratie pour la République

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