Les Crabes

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J’ai connu un homme qui ne voulait pas que nous, ses élèves à l’époque, nous grandissions comme des crabes, ces bestioles qui vont toujours en guingois, qui n’avancent pas du tout en fait dans une direction donnée, précise. Mais, je vous parlerai d’abord de cet homme : il s’appelait Martin Akumé, était professeur d’histoire-géo au lycée de Sokodé, puis proviseur du même établissement, puis directeur de l’Enseignement du 3e degré. C’était un homme qui aimait beaucoup
plaisanter, donc était très sérieux. Il disait par exemple, en souriant, commentant son propre nom, quand il se présentait aux élèves à son premier cours dans une classe :“ Je m’appelle Akumé, mais ce n’est pas akumé ( pâte de céréale ) qu’on mange „. Il disait encore, poussant un peu plus la plaisanterie sur soi-même, donc l’auto-dérision qui est le propre des gens vraiment intelligents, en tapotant sur son ventre proéminent :“ Je pèse lourd!“. Et nous complétions et commentions cette pointe d’humour: „ Monsieur Akumé pèse lourd, physiquement lourd, mais surtout intellectuellement lourd! „. Ce n’était pas seulement parce qu’il était l’un des rares professeurs licenciés togolais à choisir de venir enseigner à Sokodé plutôt que de à Lomé, au lycée de Tokoin, mais parce qu’il nous apprenait comment un intellectuel devrait réfléchir. Monsieur Akumé,certainement préoccupé de notre akumé de demain, l’était encore plusde la nourriture spirituelle et intellectuelle dont nous avions besoin pour l’avenir, pour la construction d’une nation togolaise, pour l’avènement d’une Afrique unie et réellement digne. Lorsque Martin Akumé nous parlait des ingénieuses et magnifiques cultures en terrasses en pays kabyè, ce n’était certainement pas pour plaire aux Kabyè, aux seuls Kabyè, mais pour que tous les Togolais, tous les Africains soient fiers de l’existence de cette technique agricole qui relève d’un niveau élevé de civilisation. Lorsqu’il nous instruisait sur les hauts fourneaux de Bendjeli et insistait pour que nous sachions reproduire parfaitement le dessin de cette construction complexe, ce n’était pas  pour flatter  les seuls Bassar, encore moins les seuls ressortissants de Bendjeli, mais c’était à tous les jeunes citoyens Togolais qu’il s’adressait, et partant à tous les Africains qui devraient savoir que les techniques d’extraction, de la fonte et du travail du fer existaient en Afrique bien avant la pénétration coloniale et que  ces techniques, ainsi que d’autres, dans d’autres domaines, dans d’autres pays, d’autres contrées de notre continent, auraient certainement évolué si l’esclavage et la colonisation, crimes contre l’humanité n’étaient pas intervenus et n’avaient pas brisé l’élan de nos peuples, qu’il y avait ailleurs des techniques pour extraire de l’or, pour fondre et couler le bronze, pour sculpter le bois, pour tisser le coton, pour une poterie  recherchée et appréciée non seulement pour son usage quotidien ou rituel, mais aussi pour ses formes  esthétiques et ses couleurs…  Un Africain qui ne se réjouirait pas et n’éprouverait pas de fierté devant les réalisations d’un peuple africain, quel qu’il soit, où qu’il soit, de quelque appartenance que ce soit ( on dirait chez nous : quelles que soient les marques tribales sur les tempes de ses membres ), est un être à qui il manquerait l’essentiel qui fait de nous des humains. Et par-delà le Togo, Martin Akumé évoquait avec respect le „ valeureux roi Béhanzin“ ( ce sont ses propres expressions que j’ai retenues et que je cite de mémoire ), le grand conquérant Zoulou Chaka…, ces hommes dont l’histoire, telle qu’écrite dans les manuels scolaires d’alors ne voulaient montrer, sans nuances, pour les besoins de la cause, que leur caractère belliqueux et sanguinaire. Et, non sans une fierté panafricaine légitime, Martin Akumé nous avait fait découvrir Cheikh Anta Diop pour qui la première grande civilisation humaine était égyptienne et noire. En histoire, insistait Martin Akumé,  nous devons travailler avec intelligence et discernement, car  certains des ouvrages écrits sur notre propre histoire sont orientés dans le sens où le voulait une certaine propagande colonialiste ( plus récemment, la loi votée puis abrogée sous Chirac en France, sur l’introduction dans l’enseignement de l’histoire des « aspects positifs de la colonisation » lui donne raison; si aujourd’hui encore des hommes politiques français légifèrent de cette manière, que peut-on penser de ceux de l’époque coloniale? Et de certains des hommes qui écrivaient l’histoire des
peuples colonisés?).

À la lumière des enseignements du „ valeureux  professeur Martin Akumé“ et d’autres qui étaient, qui sont comme lui, soucieux de l’évolution de la nation togolaise, des peuples africains, j’ai pitié de certains de nos compatriotes qui perdent leur temps et veulent nous faire perdre notre temps à ratiociner sur les mérites exclusifs de leur village, de leur clan, de ethnie, surtout avec la volonté délibérée de les mettre au-dessus des autres, d’asseoir leur hégémonie dans une hiérarchie fondée sur je ne sais quelle loi imbécile. Au risque d’inciter à la haine tribale. Qui traduit ce comportement ridicule aux conséquences tragiques mieux que Césaire?

« Pauvre Afrique! Je veux dire pauvre Haïti! C’est tout pareil d’ailleurs. Là-bas, la tribu, les langues, les fleuves, les castes, la
forêt, village contre village, hameau contre hameau… ».[1]
Pour transposer cette situation chez nous, dirions-nous : Ewe contre Akposso, Mina contre Watsi, Kabyè contre Kotokoli, Losso contre Lamba…à jamais et à perpétuité? Et dans un même village, ceux de ceci de la rivière contre ceux de l’autre côté, ceux qui mangent des grillons contre ceux qui se régalent de sauterelles…Le comble de l’irrationnel est bien sûr d’être convaincu ici que les grillons rôtis sont un plat  royal alors qu’il n’y a rien de plus répugnant qu’une sauce aux sauterelles,  qu’habiter de ce côté du fleuve est réservé à des élus tandis que ceux d’en face sont en enfer…et vice versa, bien
sûr.

Élèves, venus de tous les coins du Togo, nous étions tous ou presque tous dans l’admiration pour Martin Akumé, notre modèle, et personne ne disait de lui : c’est l’homme de Tsévié, c’est l’homme du Sud….quand même on le savait.
J’ai eu la chance d’avoir eu pour métier les cultures togolaises pendant vingt ans et ce n’est pas dans un livre que j’ai appris les immenses richesses, aussi brillantes les unes que les autres, que l’on peut trouver du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest et que toutes nos populations  apportent à la création de la culture nationale togolaise, de  la nation togolaise.

Malheureusement, il y a des crabes aujourd’hui qui, sous prétexte d’écrire dans des journaux  ou sur les sites, y tracent, comme font ces bestioles dans le sable ou dans l’argile ou comme font des illettrés sur du papier, des signes „  katchakatcha“, c’est-à-dire désordonnés, désarticulés et dépourvus de sens, dont on ne sait où ilsnous mènent. Ou plutôt, dont on sait qu’ils ne peuvent que nous faire nous reculer si nous les suivons.Que Dieu nous préserve des crabes, car lorsqu’ils parlent, écrivent et agissent dans l’étroitesse d’esprit qui les caractérise, ils sont pires que les esclavagistes et les colonialistes que nous avions subis et parfois suivis bêtement en marchant à reculons, ceux qui, hier comme aujourd’hui, nous dénient toute civilisation, toute histoire, une quelconque capacité à créer une nation, nous réduisant à « des tribus souvent en guerre les unes contre les autres ». Notre société est une mosaïque de peuples, aime-t-on à dire :  l’expression est-elle seulement celle d’une image touristique du Togo  ou  celle d’une réalité profonde, reconnaissant à chaque peuple ses valeurs?

Une mosaïque dont nul ne peut se permettre, pour une raison ou une autre, de briser l’harmonie des formes et des couleurs, leur assemblage, leur vivre ensemble, leurs liens, leur interdépendance, leur destin
commun… Dire par exemple que Kabyè et Kotokoli sont cousins et même frères, est une bonne chose. C’est même unevérité. Mais on ne peut le dire qu’en sachant, comme Cheikh Anta Diop, qu’“ au VIII siècle après Jésus-Christ, l’empire de Ghana existait déjà et s’étendait sur tout l’Ouest-africain, jusqu’à l’océan Atlantique“[2] et donc comprenait certaines des populations qui seront appelées Kabyè et Kotokoli, de même que des Akposso, des Ifè, des Ewe, des Mina…d’aujourd’hui.
Cette fraternité entre Kabyè et Kotokoli ne peut donc pas être conçue comme une alliance, ni guerrière, ni politique contre d’autres peuples frères appelés Ewe, Akposso, Ifè, Mina…Le problème de certains de nos compatriotes, c’est l’ignorance qui les amène à toujours réduire leur univers au clan, au village, à l’ethnie. C’est tout le contraire de l’esprit des vrais nationalistes ( à ne pas confondre avec les chauvins, enfermés dans un nationalisme étroit ), vrais panafricains aussi dont l’horizon est toujours ouvert. N’est-ce pas stupide de prétendre réfléchir en termes d’ethnie contre ethnie
alors que l’on parle de la création possible d’un État Fédéral Africain?

Sénouvo Agbota ZINSOU

[1] Aimé Césaire, La tragédie du Roi Christophe, acte 1, scène 6, éd.
Présence Africaine, 1963
[2] Cheikh Anta Diop, Les fondements économiques et culturels d’un
État Fédéral d’Afrique Noire, p.13; éd. présence Africaine, 1974

 

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