La sorcellerie, une spécificité de l’Afrique ? [ Zakari Tchagbalé]

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L’Africain moyen vit la « sorcellerie » comme un phénomène proprement africain sans commune mesure avec ce qui pourrait se passer ailleurs de semblable. Les religions dites révélées n’ont rien arrangé. Au contraire, en associant notre « sorcellerie » à leur Satan, elles ont renforcé la croyance en l’existence d’une race d’êtres humains malfaisants. Les débats opposant croyants et non-croyants de ce phénomène finissent le plus souvent par des mises en garde des croyants : « si tu n’y crois pas, tu vas voir ». Et si c’était chacun de nous qui était sorcier, à l’occasion ? Quelle est l’origine de la « sorcellerie » ?

1/ La double nature de l’homme

Les jumeaux sont deux personnes nées le même jour du même ventre. S’ils proviennent du même œuf, on dit qu’ils sont de vrais jumeaux ; s’ils proviennent d’œufs différents, on dit qu’ils sont de faux jumeaux. Les vrais partagent les mêmes propriétés génétiques et physiques ; ce n’est pas le cas pour les faux.

Tout individu humain est, à lui seul, un couple de jumeaux, des jumeaux à la fois vrais et faux. Vrais parce qu’ils se partagent le même individu ; faux parce qu’ils ne s’entendent jamais. Qui sont-ils ?

L’un s’appelle Individualisme (abrégeons en I), l’autre Communautarisme (abrégeons en C). Tout individu est I en ce qu’il recherche l’émancipation individuelle, dans la vie comme dans la survie. La femme veut se faire la plus belle des coépouses, le lutteur veut se montrer le plus fort du village ; face à un danger, c’est le « sauve qui peut » qui prévaut.

Mais en même temps I n’existerait pas sans C. Le lutteur ne peut être le plus fort qu’en comparaison à d’autres lutteurs, la femme ne peut être la plus belle que par rapport à d’autres femmes. On n’est pas fort ni beau dans l’absolu. C fait de nous un être à la fois solidaire et dépendant. On n’accumule pas de biens personnels. On partage tout avec les autres. En cas de difficulté, on attend le secours des autres.

Conclusion, l’homme est double. Il est à la fois individualiste et communautariste. Or l’individualisme et le communautarisme sont deux attitudes contradictoires, voire antagoniques. I est indissociable de C et, en même temps, I et C s’excluent mutuellement.

2/ La communauté et son mode de gestion

L’homme ayant un instinct grégaire, il ne peut vivre qu’en communauté. Pour une vie en communauté harmonieuse, il faut un règlement intérieur. Deux candidats se présentent pour lui donner une orientation, I et C. I et C étant antagoniques, la future communauté n’a pas d’autre choix ; soit c’est I à l’exclusion de C, soit c’est C à l’exclusion de I. Il faut signaler que le choix est quand même conditionné. Il dépend de la situation des individus qui se regroupent. Le choix va vers I si les individus se sentent assez forts pour s’en sortir par leurs propres moyens en cas de survie. Il porte sur C si les individus croient avoir peu de chance de survivre en dehors du groupe.
Si c’est I qui est choisi, la vie communautaire va être organisée autour de la liberté individuelle, de la liberté d’entreprendre. C’est une société de compétition où le plus fort gagne et le plus faible perd. Certes, l’individu y est protégé par des droits, mais dans la réalité ce sont les plus forts qui en jouissent. Si un individu entreprend et réussit, il devient l’émule des autres, aussi la société I est-elle une société inventive, une société où les conditions de vie s’améliorent progressivement.
Si c’est C qui est choisi, on s’oriente vers une communauté qui prime sur l’individu. Ici, l’individu n’a pas de droits, c’est la communauté qui a des devoirs envers lui. L’individu doit exécuter ce que la communauté attend de lui et, en retour, elle lui doit tout. Les conditions de vie tendent vers l’uniformité, mais personne n’est oublié.

Dans la société C, la solidarité crée chez l’individu la mentalité d’assisté, l’absence de responsabilité face aux événements qui surviennent. Il s’ensuit une déresponsabilisation de l’individu qui amène celui-ci à croire qu’il n’a aucune responsabilité dans les malheurs qui lui arrivent : s’il tombe malade pour avoir négligé des règles d’hygiène ou de diététique, s’il tombe d’un arbre et se casse la jambe, il n’y est pour rien, c’est la faute à un sorcier.

La société C est régie par le nivellement des conditions de vie : même type d’habitat, même régime alimentaire, même style vestimentaire, même éducation. Toute personne qui tente d’émerger de ce nivellement, au lieu d’être perçue comme un émule, est vue comme un danger par les autres et s’expose à leur désapprobation et à leur jalousie. Ici, jalousie rime avec « sorcellerie ».

3/ Sorcellerie et jalousie en Afrique

Les incessants mouvements migratoires au sein du continent dus aux changements climatiques, aux guerres hégémoniques et tribales ont précarisé les populations africaines au point que pour s’organiser en communautés elles n’ont pas eu de choix entre I et C. Elles ont choisi l’orientation C. C’est pourquoi, malgré l’introduction de l’orientation I par la colonisation depuis 50 ans, la « sorcellerie » y demeure vivace.

Conclusion

La peur du « sorcier » n’est donc pas une attitude intrinsèquement liée au Noir ou à l’Afrique. Ceux qui croient le contraire sont consciemment ou inconsciemment racistes. C’est malheureusement le cas de beaucoup d’Africains. Or il n’y a de pire racisme que celui qu’on pratique contre soi-même.
 

Zakari Tchagbalé

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