La poche du pélican

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Une connaissance m’a demandé, après avoir lu mon dernier article sur le drame de Lampedusa et sur les drames de l’émigration en Europe, en général, quel était le sens de Ninive, la métaphore qui m’a servi de base d’argumentation pour mon texte. Je lui ai répondu en privé, lui montrant le rapport avec l’actualité de ce récit.  Cela devait s’arrêter là. Mais, voilà qu’au lendemain de la publication de mon article, le drame survenu à Lampedusa se reproduit à Malte et nous sommes tous conscients que la liste macabre ne va pas s’arrêter là. Faudra-t-il à chaque fois écrire sur ce sujet ? Et à quoi servira cela ? Or, Ninive la petite fille poisson, pièce inspirée  par le conte iranien de Samad Behrangi, nous avertit du danger permanent qui guette un être en quête d’un mieux-être, danger que constituent les accidents de la nature, bien sûr, car nul n’est maître de ce que l’on risque sur terre, dans un rivage, dans un fleuve, dans l’océan, mais aussi, danger surtout qui découle de la nature des êtres vivants, humains ou animaux (anthropomorphes dans les contes ), d’être incapables de sortir de l’étroitesse de leur vision du monde.

J’ai dit que l’escargot, personnage de l’histoire, quoique apparemment enfermé dans sa coquille et se déplaçant lentement voyage en esprit. Or, dans le récit biblique concernant Ninive, un homme voulait refuser le voyage, non pas celui qui  nous amène vers un eldorado, donc que l’on effectue pour soi-même, mais celui que l’esprit nous dicte pour apporter un tant soit peu, le changement dans le monde, dans les rapports entre hommes. Cet homme s’appelait Jonas. Pour avoir refusé d’aller apporter le changement voulu par Dieu aux habitants de Ninive, ville située dans le nord de la Mésopotamie donc aujourd’hui en Irak, il a été englouti par un poisson qui l’a gardé trois jours et trois nuits dans son ventre, puis rejeté à la destination qui devait être la sienne. Je ne prêche pas  ( ce n’est pas le lieu ) le caractère indispensable et inévitable du déplacement des hommes et des peuples les uns vers les autres, déplacement sans lequel les progrès de l’humanité ne seraient pas possibles. Mais, naïvement, je rappelle cette évidence : aucun peuple n’a jamais évolué en voulant rester refermé sur soi-même. Il y a un risque (pour Jonas , c’était d’être tué par les habitants de Ninive réputés méchants ). Mais il faut le prendre, ce risque et ce n’est pas des grands de ce monde, des politiciens de quelque bord, de quelque pays qu’ils soient que l’on peut attendre qu’ils le prennent. Comme Jonas, ils ont peur d’être lapidés par leurs électeurs, d’être lâchés  par  les puissances (politiques ou économiques ) qui les soutiennent. Ils ont trop peur et nous nous sentons impuissants. Alors, faut-il nous résigner ? On a aligné les cercueils des naufragés de Lampedusa, ceux de Malte, comme on en avait aligné d’autres avant ceux-ci dans les villes européennes des bords de la Méditerranée pour leur rendre hommage. Puis, une fois la messe dite, on les a enterrés, dans tous les sens du terme, en attendant d’autres naufrages, pour d’autres hommages, d’autres messes. Dans deux jours, une semaine, un mois, un an… Quel est le sens réel de cet hommage ? Que reconnaît-on à ces morts ? Qu’ils ont fait avancer l’humanité ? Que grâce à eux, les hommes se sont rapprochés les uns des autres en ouvrant les yeux sur le fait que, comme dit l’Ecclésiaste, ils ont un même sort ? Je ne suis absolument pas sûr que ce soit dans ce sens -là. Je crains fort que ce soit également à cause de cette peur de Jonas : d’être lapidés, d’être traités d’impuissants face au drame humain, au scandale, d’être insultés pour leur inhumanité…dans le meilleur des cas, d’être torturés par leur propre conscience. Mais, le vrai risque, semblable à celui que prennent les malheureux que l’on pleure, à qui l’on rend  hommage, le prendront-ils jamais ? Oui, il y a un risque et dans ma pièce, Ninive, la petite fille poisson veut le prendre et veut convaincre ses amis de le prendre :

Ninive :

Chers amis voici le jour qui se lève

À tous, je dis bonne matinée

Mais dites, êtes-vous prêts pour le rêve

Le rêve de notre liberté

Les poissons :

Nous voulons bien, sœur

Tenter l’aventure

Mais nous avons peur

D’une chose bien dure

Monsieur Pélican

L’ennemi mortel

Rôde bien souvent

Entre mer et ciel.

Ninive :

Comme le disait Monsieur Escargot

Un seul petit pas vaut toujours mieux

Que ce soit sur la terre ou dans l’eau

Plutôt que de mourir au même lieu »

Un des lecteurs de mon article Lazare à Lampedusa a réagi en rapportant les paroles d’un survivant du naufrage selon lequel lui et ses concitoyens avaient peur de mourir dans leur pays frappé par la guerre et la faim. Sûr, qu’ils devaient aussi avoir eu peur de mourir en mer ou simplement en exil. Entre mer et ciel. La peur, dirait-on, paraphrasant Descartes, est la chose au monde la mieux partagée. Mais, qui a bravé, vaincu sa peur ? Les naufragés éthiopiens, érythréens, ghanéens, égyptiens, syriens, afghans… ou les politiciens qui leur rendent hommage après leur décès ?

Monsieur Pélican est entre mer et ciel. Partout. Ninive le savait avant d’entreprendre son aventure à la recherche de la liberté, d’une vie meilleure,

« Un Poisson :

Il y a le Pélican

Ninive :

Je le sais

Tous les poissons :

Il a une grande poche

Ninive :

Je le sais aussi

Tous les poissons :

Et cette poche…

Ninive :

…est une prison pour poissons condamnés à être mangés. Je sais tout cela. Mais, demeurer là, prisonniers de la peur, sans chercher à comprendre comment est fait le monde, venir à bout des gens rusés et armés, n’est pas non plus une solution. Pas une vie. Mais une autre prison » .

Pélican des guerres et des génocides, Pélican des dictatures. Pélican de la faim ou Pélican de l’abîme au fond de l’océan. Pélican des grillages barbelés et des centres de rétention. Poche du Pélican, absence de liberté ou océan qui se referme sur les naufragés. N’y a-t-il aucun moyen de leur échapper ?

Si j’avais un hommage à rendre à toutes ces victimes des tentatives d’émigration, je les identifierais simplement à mon personnage, Ninive et je leur chanterais le chant final de la pièce, qui est loin d’être une apothéose, puisque Ninive meurt engloutie dans la poche du pélican, puis mangée par le pélican pour avoir voulu sauver un autre poisson, plus petit et plus faible qu’elle:

« Elle partie, partie bien loin la petite poisson noire

Partie en brandissant le poing, le poing de la victoire

Ninive, elle est partie, au pays du mystère

Ninive s’est embellie, revêtue de lumière

Ninive est une étoile

Que l’horizon dévoile

Même dans l’abîme profonde

Ninive n’hésite pas

Pour l’être le plus faible du monde

A livrer des combats… »

Quels combats sommes-nous prêts à livrer, quels combats les grands de ce monde sont-ils prêts à livrer contre le pélican, contre la peur? C’est dans ces combats, sur différents plans, que l’hommage prend un sens et non pas dans la messe et autres formes de rituel.

Sénouvo Agbota ZINSOU

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